Ame no Parade, la « nouvelle génération » de la pop japonaise

Il n’y a pas de plaisir plus grand, pour un rédacteur musical, que de découvrir un groupe à ses tous débuts, et de partager sa découverte suffisamment tôt pour que ses lecteurs aient, eux aussi, la sensation d’être parmi les premiers privilégiés à profiter d’une pépite. Il se trouve que le quatuor Ame no Parade vient d’annoncer la sortie prochaine, début mars 2017, de son deuxième album. Intitulé Change your pops, le disque arrive à peine un an, pile poil, après son prédécesseur qui marquait les débuts major du groupe. Vous n’en avez encore jamais entendu parler ? Rassurez-vous, il est encore tout à fait temps pour une session de rattrapage !

Ame no Parade

Montée à Tôkyô d’un groupe de province ambitieux

Ame no Parade est né en 2013, d’abord sous la forme d’un trio d’amis composé du chanteur Kôhei FUKUNAGA, du guitariste Kôsuke YAMAZAKI, et de la batteuse Mineho ÔSAWA. Tous trois originaires de la préfecture de Kagoshima, ils « profitent » de la dissolution de leur groupe précédent pour tenter ensemble leur chance à Tôkyô avec une nouvelle formation. Sur place, par l’entremise du batteur Toshi NAGAI (collaborateur récurrent de GLAY), ils font la connaissance de Ryôsuke KORENAGA, bassiste qui vient rapidement compléter le tableau.

FUKUNAGA est clairement la tête pensante de Ame no Parade, dont il est l’auteur et compositeur attitré. Né en 1991 et élevé par des parents mélomanes, il grandit en écoutant du jazz, mais aussi les grandes figures de la chanson japonaise de l’époque, qu’elles soient féminines comme Yumi MATSUTOYA ou masculines comme Kazumasa ODA. Sa première vraie claque viendra toutefois d’un best-of de Queen, qui éveillera chez lui un énorme appétit musical et lui inspirera des études dans le domaine de la musique. Ses influences revendiquées vont du rock sous toutes ses formes au RnB, de l’islandais Ásgeir à Frank Ocean en passant par Hanaregumi ou encore le Yellow Magic Orchestra. C’est toutefois lors d’un concert du groupe SAKANACTION au Makuhari Messe que, scotché par la communion entre les artistes et leurs fans dans cette grande salle, il se fait la promesse de tout faire pour connaître un jour le même plaisir, mais côté scène cette fois !

Sous son impulsion, Ame no Parade enchaîne les compositions et les petits lives, donnant naissance à deux mini-albums en indies chez Zankyô Records (People in the box, cinema staff) : sense en octobre 2014, et new place en juillet 2015. Ce dernier attire l’attention des détecteurs de talents de chez Space Shower TV, qui décident de commencer à en diffuser la chanson-titre. En janvier 2016 le groupe sort son premier single : Tôkyô, un titre pop-rock planant qui relate leur arrivée à la capitale et les rêves qui lui sont associés. MTV et diverses radios s’emparent de la chanson, et le bouche à oreille permet au groupe d’intégrer la programmation de festivals. Victor Entertainment ne rate pas le coche et signe Ame no Parade sur son label SPEEDSTAR RECORDS (ORANGE RANGE, Remioromen, KREVA…), ce qui lui permet de distribuer, dès mars 2016, le premier album du quatuor : New generation

Enfin Kôhei FUKUNAGA est, on peut le dire, un garçon ambitieux. Sa définition de Ame no Parade ? « C’est un groupe certes, mais qui ne sonne pas comme un groupe« . Entendez par là pas comme tous ces groupes chant/guitare/basse/batterie au son pop-rock que le Japon produit par cargaisons entières depuis des décennies. Ame no Parade aspire à représenter la génération des natifs des années 90, biberonnés tant à la musique japonaise qu’à la musique occidentale. Une génération frustrée qui ne se reconnaît pas une seconde dans la musique que le marché lui impose, et se dit qu’il est temps de faire bouger les choses, faire émerger cette « nouvelle génération« .

Interrogé sur l’impact du passage en major, là où certains considèrent que pour être branché il faut se « rebeller » contre le système et rester en indies, FUKUNAGA explique qu’à ses yeux ce débat est dépassé. Il affirme qu’aujourd’hui la seule chose qui intéresse les gens, c’est de savoir si la chanson qu’ils entendent leur plaît ou non. Pour autant il n’a aucune intention de créer la « musique mainstream de demain« . S’il assume totalement faire de la pop, c’est bien avec l’ambition de « renouveler le genre« , « sans jamais s’enfermer dans un son unique« . Son crédo ? Au contraire : aller toujours à la recherche d’un « son nouveau« , au « goût frais« .

 

L’émergence d’une véritable personnalité artistique

Alors c’est bien beau tout ça, mais dans les faits, qu’est-ce que ça vaut ? Et bien vous imaginez bien que si on vous en parle, c’est que ça tient sérieusement la route ! FUKUNAGA est un esthète, qui  peut se prévaloir d’un talent et d’une capacité de travail à la hauteur de ses ambitions, et il a su s’entourer de musiciens tout aussi exigeants avec eux-mêmes. La musique de Ame no Parade s’en ressent. Elle nourrit le cerveau au moins autant que l’âme, tant les compositions sont travaillées, tant les arrangements sont fignolés : la meilleure preuve que c’est réussi, c’est qu’on ne s’en rend pas compte de prime abord, il n’y a pas de réel effort d’approche à faire. Le groupe a une personnalité indéniable, qui transparaît de multiples façons. Bien sûr la première chose que l’on repère c’est la voix de son chanteur, assez particulière, haut perchée, douce, très légèrement granuleuse, habillée par un peu d’écho qui lui donne de la profondeur et des chorus archi-ciselés : on pense parfois à Fukase, l’emblématique chanteur de SEKAI NO OWARI. Mais l’identité d’Ame no Parade provient aussi du côté très aérien de ses chansons, éthérées, avec des arrangements faits de guitare et piano aux notes résonnantes, d’une ligne de basse délicate et d’une rythmique hypnotique, tantôt faite de discrets ornements sur une base des plus simple, et d’autres fois au contraire très complexe, à la frontière de l’impro jazz.

A ses débuts, le groupe évoluait dans un registre au son un peu plus brut, entre le garage rock, le rock progressif et le shoegaze, laissant la part belle aux portions instrumentales. Ainsi le mini-album sense plaira-t-il sans doute beaucoup aux mélomanes un peu intello dans l’âme, ainsi qu’aux amateurs de musique qui défie toutes les recettes commerciales éculées, à la faveur notamment de petits chefs d’oeuvre comme Catharsis ou Petrichor.

Avec le mini-album new place commencent à se dessiner des gimmicks mélodiques plus identifiables, tandis que le mixage met un peu plus la voix de FUKUNAGA en avant : le glissement vers la pop démarre. L’atmosphère auditive gagne en luminosité, même si le texte comme les arrangements conservent une certaine forme de mystère, de mélancolie, qui sont encore aujourd’hui une des marques de fabrique du groupe. C’est toutefois avec l’album New generation qu’Ame no Parade livre pour la première fois un travail réellement compatible avec l’idée de vouloir toucher le plus grand nombre. Tôkyô en est sans nul doute le titre emblématique, un vrai bijou pop-rock planant, moderne, lumineux, charismatique et émouvant juste comme il faut, à la mélodie essentiellement interprétée par des riffs de guitare électrique d’une douceur et d’une musicalité infinies. En véritable invitation au voyage, il s’agit probablement d’un des meilleurs titres jamais écrits sur le « rêve tokyoïte », équivalent japonais de la « montée à Paris » qui fait rêver tous les artistes de Province. A côté de cette petite merveille, le CD est aussi composé pour partie de réenregistrements et réarrangements complets de certains de leurs morceaux indies. Le reste est toutefois inédit, explorant de façon assez avant-gardiste différentes variantes de la musique pop-rock dans un mélange de genre difficile à qualifier, mais le plus souvent brillant. Mention spéciale à epoch, aussi flamboyant qu’indescriptible, qui parvient à garder toute sa cohérence et son efficacité en faisant coexister un couplet electro-ambient, un autre bien plus pop-rock, et un refrain au potentiel hyper dansant. Ça ne vous parlera sans doute pas et pour cause : il faut vraiment l’écouter pour comprendre.

 

A l’aube d’un succès durable ?

C’est sans véritable surprise que l’on a vu Ame no Parade poursuivre très vite sur sa lancée : après le succès critique de l’album il fallait battre le fer tant qu’il est encore chaud, d’autant que FUKUNAGA a pas mal de chansons dans ses tiroirs, en gros bosseur qu’il est. Le single You est sorti le 20 juillet 2016, et cette nouvelle ballade mid-tempo planante est entrée dans le top 30 des ventes de disques, aidée en cela par des partenariats commerciaux pour chacun de ses trois titres. Preuve que SPEEDSTAR croit au potentiel de ses poulains, le label a mis le paquet pour le single suivant et dernier en date, intitulé Stage et sorti en décembre dernier : pourtant pas facile d’accès de prime abord de par sa composition complexe, la chanson-titre s’est en effet vue propulsée thème de fin de l’emblématique émission musicale CDTV, tandis que 1969 illustre une grosse campagne publicitaire pour la marque GAP (le groupe jouant même les modèles pour l’occasion).

Il est encore un peu tôt pour affirmer qu’Ame no Parade est assuré du succès. Le seul indicateur tangible dont on dispose à ce stade est celui des ventes de CD, suffisantes aujourd’hui pour que l’on puisse dire que le groupe s’est fait une petite place sur le marché, mais guère plus. Pourtant il y a tout un tas de menus détails qui laissent penser aux observateurs avertis que ça sent plutôt bon : les concerts commencent à s’enchaîner dans des livehouses de taille grandissante, la presse évoque de plus en plus largement les différentes sorties du groupe, dont l’image se travaille et dont le discours se fait plus audible (sans pour autant perdre en intérêt, FUKUNAGA semblant être un interlocuteur prolixe en interview).

Et puis, surtout, parce que c’est le plus important : la musique est bonne. Certes, on peut se demander si Fukunaga saura effectivement renouveler la fraîcheur de ses chansons comme il l’ambitionne, car pour le moment les titres au plus grand potentiel commercial ont tendance à s’appuyer sur une même recette. Mais si le prochain Change your pops est ce que l’on en attend, à savoir un album qui saura mélanger quelques « produits d’appel » aux compositions fédératrices mais toujours très qualitatives, avec des morceaux plus expérimentaux formant un ensemble riche et cohérent, alors nul doute que Ame no Parade saura s’attirer pour de bon les faveurs des disquaires. Or ce sont eux, à nouveau, les véritables faiseurs de tendances auprès de la jeunesse nippone, comme ils l’ont prouvé en étant les premiers à soutenir SEKAI NO OWARI, Suiyoubi no Campanella, Kenshi Yonezu, Gen Hoshino, THE BAWDIES, RADWIMPS, Gesu no kiwami otome et tant d’autres dont la popularité est aujourd’hui probante.

A l’heure où les services d’abonnement à la Spotify connaissent une ascension phénoménale dans l’archipel, le top Oricon et les émissions musicales nippones ne reflètent définitivement plus la réalité de la consommation musicale. Et cette réalité, c’est qu’on assiste enfin, depuis 2-3 ans, à l’émergence d’une scène musicale en rébellion contre l’hégémonie commerciale des idols et autres boys bands; une scène moins médiatisée mais beaucoup plus intéressante et pas élitiste pour autant, dont on ne peut que se réjouir. Ame no Parade a tout pour atteindre son objectif d’être l’un des représentants majeurs de cette « nouvelle génération » : rendez-vous donc le 8 mars pour l’album de la confirmation !

Ame no Parade sur le web : Site officielTwitterFacebook

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1 réponse

  1. Nill Newt dit :

    Très bon groupe. J’adore des titres comme New Place. La scène indé regorge de talents, je citerais aussi Suchmos, Taichi Mukai et surtout, surtout Kinoko Teikoku, mon coup de coeur de ces derniers mois. 🙂

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