Les années douces : hommage au mono no aware, la beauté de l’éphémère.

À l’occasion du 59e anniversaire de Hiromi KAWAKAMI, Journal du Japon vous (re)fait découvrir son roman Les années douces également adapté en manga sous le dessin réaliste de Jirô TANIGUCHI. Hommage à cette écrivaine et à ce mangaka, dont les récits renvoient au concept esthétique et spirituel du mono no aware.

 Les années douces de Hiromi Kawakami : éloge du mono no aware

Hiromi Kawakami

Hiromi KAWAKAMI

Pour comprendre le concept du mono no aware (物の哀れ), il faut sans doute partir de sa traduction et de son étymologie. Le aware哀れ fait référence à la douleur ressentie par une émotion nostalgique et le mono物 à l’objet et aux choses inanimées. Ainsi, l’expression mono no aware ferait référence à cette émotion nostalgique que l’on éprouve face à des objets qui seraient les témoins privilégiés de moments particuliers de nos vies. Cette conception encourage la contemplation de nos vies et régit la société japonaise de bien nombreuses façons.

Le premier qui parlera de ce concept esthétique fut le poète écrivain Motoori NORINAGA (17e siècle) dans son interprétation du Genji monogatari. Il en parla comme d’une « empathie envers les choses » ou d’une « sensibilité pour l’éphémère ». Ce concept fut très présent dans les haïkus qui célébraient la nature que l’on contemple et l’inconstance de la vie humaine. Cela influença également les enseignements bouddhistes notamment dans le concept du changement permanent des plaisirs terrestres vers un monde plus flottant, l’Ukiyo-e.

Lorsque l’on entre dans l’univers d’Hiromi KAWAKAMI, le temps semble également s’être suspendu. L’auteure affectionne les descriptions de scènes de vie quotidienne et d’histoires de personnages communs.
Dans son roman Les années douces, l’histoire se concentre autour d’une jeune femme trentenaire salariée dans une entreprise, Tsukiko, et son ancien professeur de japonais de lycée que Tsukiko appellera sensei. C’est une histoire simple entre cette jeune femme solitaire et ce vieil homme qui n’attend plus rien de la vie. Leur rencontre se fera au hasard dans un izakaya où Tsukiko a ses habitudes. Ils vont ensuite peu à peu se rapprocher et s’aimer à travers d’événements simples allant d’une cueillette des champignons dans la montagne aux vingt-deux étoiles d’une nuit d’automne. Ces détails seront les titres des chapitres du roman et rappelleront au lecteur la fugacité des moments passés. Le lecteur sera pris par un sentiment de nostalgie pour cette fugacité de la vie, ce qui le pousserles annees doucesa à chérir ces moments éphémères. Ce sentiment particulier de nostalgie pour les choses éphémères se retrouve dans le concept esthétique japonais du mono no aware 物の哀れ.

Cette sensibilité transparaît dans la relation de Tsukiko et de son sensei qui est décrite de façon très délicate, sans étalement. On pourrait être ennuyé de lire une description de scènes de vie quotidienne et de dialogues qui, à première vue, peuvent paraître plats ; mais au fil des épisodes, on ne peut s’empêcher malgré nous de suivre cette histoire. Tout se fait en dehors des mots et des gestes des protagonistes comme si l’auteure avait voulu montrer un autre monde où chaque chose est volatile. On est captivé par ce monde intime qui s’est crée autour de Tsukiko et de son Sensei comme une bulle en dehors du monde et du temps.

Le roman Les années douces de Hiromi KAWAKAMI possède aussi une adaptation en manga sous le crayon de feu Jirô TANIGUCHI. Si le lecteur du roman, par sa propre imagination, pouvait sans difficulté entrer et éprouver ce mono no aware, qu’en est-il de cette version en deux dimensions ?

 

Un défi pour Jirô TANIGUCHI : retranscrire en dessin le mono no aware

taniguchi les-années-doucesDans le manga, ce sentiment est différent. En effet, en nous posant les dessins des personnages et des scènes de vie,TANIGUCHI donne sa version des Années douces. Tsukiko est cette belle trentenaire aux cheveux longs d’ébènes ; son sensei est ce monsieur grisonnant toujours élégant accompagné de son petit cartable en cuir. La maison du sensei est également posée sur papier et ne laisse plus vagabonder l’imagination du lecteur. Doit-on y voir une disparition du mono no aware dans ce manga ? Ce dernier est un sentiment qui est difficile à saisir et ne se cherche pas. Il nous pénètre sans nous prévenir et nous met doucement dans une torpeur douce.

Pour une lectrice du roman, il n’y a pas pour autant de quoi être déçue par la version du mangaka. La lecture est agréable même si elle s’avère différente : si le roman peut littéralement vous couper du monde par cette sensation douce de nostalgie, le manga transmet une certaine douceur, celle d’une ritournelle.

Les années douces TaniguchiDe plus le style de Jirô TANIGUCHI est très naturaliste. Celui-ci affectionne les grands dessins de paysages comme on peut le voir dans plusieurs de ces ouvrages, comme L’orme du Caucase publié en 2003 par Casterman. La Nature est un des éléments récurrents de ses œuvres et l’on peut facilement se perdre avec le héros principal dans ces immensités de nature. Dans Les années douces l’auteur entoure de nature Tsukiko et son sensei, en ville comme à la campagne. Le détail des dessins de Jirô TANIGUCHI accentue cette nature qui semble entourer les personnages d’un voile vaporeux, les coupant de la vie grouillante de la ville.

Finalement, on peut dire que le manga est pour un non initié le meilleur support pour appréhender cette notion complexe qu’est le mono no aware. Il constitue une belle adaptation du roman des Années douces de Hiromi KAWAKAMI et donne une belle retranscription de ce sentiment fugace de nostalgie pour l’éphémère.

Vous pouvez donc choisir l’un ou l’autre des formats – voir les deux, pourquoi se priver ? Ainsi, un livre à la main sous les premiers rayons de soleil du printemps, probablement éphémères, vous savourerez vous aussi la belle douceur du mono no aware…

 

Plus d’informations sur le roman sur le site des éditions Philippe Picquier et sur le manga sur le site des éditions Casterman.

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