101 cinéastes japonais couchés sur papier

Avec la sortie le 15 de ce mois du volume 2 du dictionnaire sur l’âge d’or du cinéma japonais consacré aux acteurs, Carlotta films complète intelligemment le volume 1, consacré, lui, aux réalisateurs nippons. Journal du Japon profite de cette sortie littéraire sur le cinéma japonais pour revenir durant ce week-end sur ces deux volumes formant un coffret incontournable pour les cinéphiles comme pour les amateurs, curieux d’en connaître plus sur ce qui fut la plus prolifique période de production cinématographique de l’île du Soleil Levant.

Le volume 1 propose 101 portraits de réalisateurs, des plus connus aux plus rares, dans plusieurs catégories et genres cinématographiques. Les portraits bénéficient d’un angle de rédaction original qui fait la particularité de ce dictionnaire et son plus grand atout.

Entre passion, connaissances et partage

Eros-massacre de Kijû YOSHIDA, 1969

Le premier contact avec ce dictionnaire procure une impression positive. En effet le format, à la couverture souple, est facilement maniable et transportable. Le fond noir, la typographie blanche discrète et lisible à la fois, ainsi que les deux photos en couleur sur les 1ère et 4ème de couvertures, assurent une élégance simple au livre. Les photos d’illustration constituent la 1ère originalité de l’ouvrage puisqu’elles sont toutes des extraits de films, affirmant ainsi le choix de faire découvrir les réalisateurs à travers leurs oeuvres plutôt qu’avec leur portrait photographique. Ceci se révèle être une stratégie futée car choisir un plan issu d’un film en dit bien plus long sur un réalisateur, son travail et son talent qu’un portrait photographique, et c’est aussi coller à la manière dont un spectateur découvre un réalisateur : en visionnant ses oeuvres.

Le serpent blanc de Taiji YABUSHITA, 1958

Les portraits s’enchainent par ordre alphabétique, tous respectant le même format d’1 à 3 pages maximum. Le nom du réalisateur apparaît en 1er, suivi des dates de naissance et de mort, puis d’une courte introduction en gras et enfin du portrait en soi. La typographie choisie est originale car inhabituelle pour de l’édition : petite et resserrée, sa singularité rafraîchit l’oeil et n’empêche aucunement la lecture, bien au contraire, on s’étonne à rapidement s’y faire.

Ces portraits sont écrits par une poignée de connaisseurs, passionnés ou spécialistes, ou les deux à la fois, chacun présenté dans une brève biographie en fin de livre. Sous la houlette de Pascal-Alex Vincent, lui-même spécialiste et passionné du cinéma japonais, qui leur a soumis une liste de 101 cinéastes au préalable revue et validée par Kiyoshi KUROSAWA, ces rédacteurs ont eu carte blanche dans la présentation écrite des réalisateurs qu’ils avaient choisis sans, semble-t-il, subir aucune censure. Ainsi au fil de chaque portrait, le style des différents rédacteurs apparaît et, malicieusement, leur propre portrait s’esquisse à travers leurs goûts affirmés et leurs mots enthousiastes. Ceci participe à les rendre plus humains et plus proches des lecteurs, autant des cinéphiles, par le contenu maîtrisé et l’analyse pointue, que des néophytes, par la passion et l’enthousiasme des mots. Il y a bien du coeur dans cet ouvrage, loin de la froideur ou de la distanciation qui peuvent se créer lorsque l’on parcourt certains ouvrages spécialisés, et on ressort de la lecture de ces portraits avec l’envie de voir des films de chaque réalisateur cité, tentant d’y mettre un certain ordre de priorité. Pari gagné donc pour Pascal-Alex Vincent qui désirait, lors de la conception de cet ouvrage, que l’idée de partage prévale.

L’extase des anges de Koji WAKAMATSU, 1972

Une liste de 101 cinéastes sur une période donnée, qui plus est, la plus faste du cinéma japonais, créé forcément en contre-partie une liste d’oubliés, inhérente à cet exercice. Dans le cas de ce dictionnaire, la multitude des périodes, genres et mouvements cinématographiques ajoutée à la volonté de partage et à l’angle de rédaction des portraits évoqués ci-dessus, font que ce dictionnaire reste une véritable mine de découvertes plaisant à feuilleter. Ainsi, les réalisateurs de films de fiction côtoient ceux de films d’animation, les hommes, une femme, la grande trinité « MIZOGUCHI, KUROSAWA, OZU » côtoie les réalisateurs les plus « underground », la période de la nouvelle vague, celle de la crise des années 70, le sous-genre du yakuza eiga, celui du pinku eiga. Il est intéressant de voir se dessiner à la lecture des portraits, une véritable contextualisation historique et sociétale de la production cinématographique et le lien fort entre un réalisateur et son époque qui, pour certains d’entre eux, fait ressortir un militantisme certain.

Le format dictionnaire avec classement par ordre alphabétique permet d’effectuer une recherche précise d’un réalisateur ou de feuilleter dans le désordre et au hasard les différents portraits. Voici donc, deux réalisateurs présents dans ce dictionnaire, l’un choisi à l’avance et l’autre, au hasard.

Parmi les 101, Seijun SUZUKI et Kenzô MASAOKA

Seijun SUZUKI

La vie d’un tatoué de Seijun SUZUKI, 1965

Portait écrit par Julien Sévéon, journaliste français, auteur du Cinéma enragé du Japon et directeur de la collection cinExploitation sur le cinéma de genre et d’exploitation. C’est une description complète et mettant en avant toutes les facettes et périodes de la longue carrière de SUZUKI qui nous est offerte ici. Il s’agit d’ailleurs d’un des portraits le plus long du livre et sa lecture ressemble à celle d’un récit de fiction avec son lot de rebondissements sur un rythme assez effréné. Ce qui prouve à quel point la vie et la carrière de ce réalisateur fut riche. Néanmoins, Julien Sévéon ne perd pas de vue l’angle qu’il a choisi et posé dès les premières lignes, celui d’un réalisateur touche à tout et mal aimé, car incompris par le système, qui deviendra un maître du polar, reconnu à l’international. Le portrait débute par un rappel de l’influence marquante de ce grand cinéaste sur certains grands réalisateurs occidentaux spécialistes ou non du polar. Puis au fil de sa biographie, sa vie et son oeuvre sont exposées avec toujours les mots qui visent juste dans un style rapide et passionné qui mette en avant le talent de SUZUKI autant dans les périodes d’adversité que celle de reconnaissance. Défilent sous nos yeux, son caractère affirmé, ses relations avec les studios, ses prises de position politiques comme esthétiques de film en film, la diversité de sa production, et bien évidemment son influence sur l’évolution du sous-genre ninkyu eiga (ndlr : film de yakuza en costume)  avec La Vie d’un tatoué de 1965 et son avènement dans celui du yakuza eiga avec Le vagabond de Tokyo (1966) et La marque du tueur (1967). Sa recherche visuelle toujours poussée et renouvelée, frôlant souvent l’expérimental, lui vaudra les foudres des studios et critiques mais le respect de grands cinéastes internationaux à venir. Le portrait se termine sur l’évocation de son dernier film, Princess raccoon (2005), une comédie musicale qui semble, à première vue, décalée dans ce portrait mais que l’auteur inclut totalement comme preuve de son talent incontesté de réalisateur, puisque le propre d’un grand réalisateur est de posséder un style, une vision comme l’écrit Julien Sévéon, qui lui permet tourner des films marquants quel qu’en soit le genre. A la fin de la lecture de ce portrait, on retient l’idée d’un cinéaste, extrêmement doué, peu enclin aux concessions et engagé dans la recherche visuelle et esthétique au-delà des genres cinématographiques.

Kenzô MASAOKA

L’araignée et la tulipe de Kenzô MASAOKA, 1942

C’est sous la plume de Marie Pruvost-Delaspre, Chercheuse sur l’industrie du dessin animé japonais et enseignante à l’université Paris 8, que je découvre ce réalisateur de films animés, reconnu comme le père de l’animation japonaise. Rapidemment, il est clair que la vie de MASAOKA est complètement liée à l’animation et plus particulièrement au développement de cette dernière au Japon, développement autant technique que dans l’établissement de sa production. Il débute dans l’animation au studio Nikkatsu en 1925 avec des productions en papier découpé, créera par deux fois sa propre société de production dont la seconde deviendra, après rachat en 1956, le futur studio tôei animation. Sa carrière est autant liée aux opportunités offertes par l’Histoire qu’au développement des techniques d’animation, apportées notamment grâce au studio Disney. Ainsi MASAOKA réalisera le premier film animé japonais utilisant la technique des feuilles celluloïd avec Le sifflement de la bouilloire en 1935, premier film d’animation avec son en passant, et développera cette technique sur L’araignée et la tulipe en 1942. Il participera à la formation des premiers animateurs de la tôei, une fois son studio racheté par cette dernière, et de cette manière participera donc à, voire carrément influencera, la naissance du style d’animation japonais.

 

Le dictionnaire du cinéma japonais en 101 cinéastes est un dictionnaire pratique, facile à consulter, singulier dans sa mise en page et orignal dans sa conception. Il s’avère un ouvrage généreux et enthousiaste pour tout curieux ou passionné de la culture japonaise et du cinéma japonais en particulier. Il est à espérer que le volume 2 de ce dictionnaire de L’âge d’or du cinéma japonais consacré aux acteurs, soit de qualité égale pour que la combinaison des deux forme un parfait cadeau à se faire ou à offrir et ce, sans forcément attendre Noël. 

 

Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site de Carlotta films

Vous aimerez aussi...

1 réponse

  1. 15 octobre 2018

    […] nous proposent justement une petite encyclopédie complétant leur travail précédent. Après avoir traité du premier dictionnaire, nous suivons nous aussi la tendance avec un retour sur ce second […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *