Violet Evergarden : s’approprier le monde après la guerre

A l’origine de séries bouleversantes comme Air, Clannad ou Free, pour ne citer qu’elles, et de films tout aussi réussis à l’image de A Silent Voice ou du plus récent Liz et l’oiseau bleu, Kyoto Animation est un studio qu’on ne présente plus. Il a fait de l’exigence de son animation et de la puissance d’évocation de ses histoires des standards autant que des références pour le milieu tout entier.  En 2018, auréolés de leurs précédents succès et épaulés par Netflix pour la distribution mondiale, ils sortaient Violet Evergarden, une série en treize épisodes, aboutissement s’il en est du « style » Kyoto Animation. Deux ans plus tard c’est dans les salles obscures, grâce aux efforts d’Eurozoom notamment, que sort la suite de la série, cette fois en film.

Première production du studio à paraître depuis l’incendie de ses locaux, en juillet dernier, qui avait fait trente-six morts.  

Raconter pour les disparus

Violet Evergarden, affiche, film

©Eurozoom

Hasard du calendrier, Violet Evergarden, Eternité et la poupée de souvenir automatique a été achevé la veille de la tragédie. Et si, bien sûr, on aurait aimé se passer de cette coïncidence malheureuse, c’est peut-être l’œuvre, histoire de résilience et de deuil, de transmissions de ceux qui ne sont plus là, la plus adaptée… à la fois au retour du studio sous la lumière des projecteurs et comme dernier hommage à tous ceux qui ont laissé leurs vies dans l’incendie, dont les noms figurent au générique.

Mais revenons en arrière, en 2018, et à la série, racontant l’histoire de Violet, une jeune adolescente ancienne enfant soldat et de sa transformation, au fil des épisodes, de machine à tuer sans sentiment à « poupée de souvenirs automatique », une sorte d’écrivain publique mettant des mots sur les émotions de ses clients pour en faire des lettres. Dans Violet Evergarden, Eternité et la poupée de souvenir automatique, la guerre est finie, quelques années ont passé et elle est désormais une jeune femme, chargée de jouer le rôle de préceptrice au près d’Isabella York, une jeune noble enfermée dans une école pour filles de bonnes familles. Une première histoire, qui vient par ailleurs s’entrelacer avec une seconde, celle de Taylor Bartlett, petite orpheline trouvant refuge à la Compagnie des Postes CH où travaille Violet.

Se familiariser au monde

La série était une merveilleuse réflexion sur l’acte de raconter et l’empathie, sur la capacité à trouver les mots (et les images) pour aider quelqu’un, que ce soit à aller de l’avant ou à mourir. Un beau récit de passage à l’âge l’adulte et d’éveil au monde et aux sentiments, abordant frontalement les notions de pertes et de désespoir, sans jamais, bien au contraire, verser dans la noirceur nihiliste. Violet Evergarden, Eternité et la poupée de souvenir automatique, quant à lui, se veut plus léger – question d’époque dira-t-on. Celle de la série en effet voyait la fin d’une guerre et s’inscrivait dans un temps particulier, celui entre l’interruption des combats et la signature de l’armistice, moment étrange de tension extrême où tout peut basculer. Situé quelques années plus tard, le film, lui, prend place dans un contexte d’après-guerre, de reconstruction heureuse, et de progrès effréné.

Violet Evergarden, film, Violet

©Eurozoom

À ce titre, il troque les histoires de blessés de guerre et de vies fauchées pour une autre, d’apprentissage des règles de ce monde nouveau. Bien sûr, ce thème était déjà au cœur de la série, le personnage de Violet y apprenant elle aussi à vivre et à faire jaillir quelques gouttes d’émotion d’une terre calcinée par la violence. Mais l’intérêt du film tient justement à ce qu’il le remobilise sans pour autant le décalquer, y imprimant de légères variations qui font son intérêt, à la fois comme histoire nouvelle et comme suite dans laquelle les fans ne seront pas dépaysés.

Ainsi, si le film est un récit d’apprentissage, Violet n’en est plus le centre et y occupe une position inédite, devenant un mentor riche de tout ce qu’elle a vécu, en d’autres mots, de tout ce qu’elle partage avec les spectateurs déjà familiers de la série. Bien sûr, elle aussi continue à découvrir et apprendre, mais elle n’est plus désormais cette coquille vide qu’elle a été, qui se remplissait des émotions des autres .

Dès lors, le film, tout en restant en terrain connu, peut renouveller son approche, ses enjeux, et les dynamiques entre ses personnages. S’il s’agit une fois encore de se familiariser au monde, celles à qui incombe cette tâche, la mélancolique Isabella, noble mal à l’aise dans son environnement, ou la petite Taylor, orpheline solaire et rayonnante, ne sont pas des copies conformes de Violet, débordant d’émotions là où cette dernière ne semblait pas en ressentir. Dès lors, il s’agit, pour Violet Evergarden, Eternité et la poupée de souvenir automatique de donner à voir ces regards et ces corps adolescents et enfantins, chargés de toutes sortes d’émotions et neufs à la fois. De montrer la façon dont ils découvrent, comprennent et s’approprient un monde qui n’est plus hanté par la guerre.

D’un format à l’autre

Violet Evergarden, film Taylor

©Eurozoom

Le format cinéma utilisé pour le film, réalisé en 2.35:1 au lieu du 16:9 de la série, se prête particulièrement bien à l’exercice. Plus large, il permet d’étirer les paysages, de donner plus de choses à voir à l’écran, de montrer le monde plus grouillant, vivant et animé encore qu’il l’était en 2018 – on songe par exemple à un enchanteur plan large sur une vallée, au début du film, et à bien d’autres encore, distillés tout au long de sa petite heure et demie. Le « style » Kyoto Animation dont nous parlions précédemment, trouve son essence dans la précision d’une animation qui déborde de richesse, non pas pour faire beau, mais pour faire sens. Et cela est plus vrai que jamais avec Violet Evergarden, Eternité et la poupée de souvenir automatique et son format cinéma. Les paysages y sont plus larges, et détaillés, bien sûr, mais dans un cadre plus grand, les corps eux aussi ont plus de place, comme si, une fois la guerre ayant touché à sa fin, il devenait plus simple de se déplacer. Dès lors, le film peut faire étalage de toute la grammaire visuelle qui a fait le succès de Kyoto Animation, déployant,

Violet Evergarden, violet, film, Isabella

©Eurozoom

de scènes en scènes, des séries d’images fortes, riches d’un sens et d’émotions qui se passent de mots pour émerger au détour d’un détail de l’animation, d’un geste, d’un regard ou d’une place occupée dans la nature ou la ville.

Ainsi, le film, en changeant de perspective, en adoptant le regard de nouveaux personnages, Isabella et Taylor et en le faisant selon les spécificités d’un nouveau médium et format, le cinéma, s’affirme comme un objet fondamentalement différent de la série. Plutôt, comme un objet ayant compris les fondements de la série mais les adaptant et les revisitant. Pour autant, Violet Evergarden reste Violet Evergarden, et certaines choses, cinéma ou pas, guerre terminée ou pas et Violet ou pas, ne changent pas. Parmi elles, ce qui était, sans aucun doute, la plus belle idée de la série, celle de lettres libératrices et de mots comme lien indéfectibles entre les gens, était à préserver coûte que coûte. Une idée que l’on retrouve, telle quelle dans le film, pour notre plus grand plaisir.

 

 

Violet Evergarden, Eternité et la poupée de souvenir automatique vaut autant pour sa touchante peinture d’un monde plein de vie se relevant d’un drame, écho à la situation de son propre studio, que pour son caractère de variation lumineuse et apaisé de la série qu’il prolonge. Plus léger, il n’a peut-être pas la même force émotionnelle et les mêmes ambitions que le matériau de base, ce qui ne l’empêche pas pour autant de viser juste, en témoigne sa scène finale.

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *