GEZAN : Rébellion humaine d’une jeunesse gâchée

Bien que la scène musicale japonaise soit l’une des scènes asiatiques les plus exposées en Occident, force est de constater que cela se fait bien souvent au travers du prisme du Cool Japan et de son image immaculée. Pour autant, il existe dans l’archipel une scène alternative particulièrement dynamique qui, non contente de faire preuve d’une grande pluralité et inventivité, ne nécessite pas l’aide des circuits principaux pour tracer son chemin vers la reconnaissance du public.

En près de 10 ans de carrière, cinq albums, un documentaire leur étant dédié et l’organisation chaque année d’un festival do it yourself réunissant le fleuron de la musique indépendante du pays, le groupe de rock alternatif GEZAN s’est imposé comme l’un des acteurs majeurs de cette scène musicale. La sortie de leur album KLUE, le 29 janvier 2020 sur leur propre label Jusangatsu Records, est venue confirmer que le quatuor est l’un des groupes les plus à suivre dans l’underground japonais.

Gezan "Danse Danse Révolution"

© GEZAN

D’Osaka à Tokyo, du noise rock au punk rock

Formé à Osaka en 2009, GEZAN est composé de Eagle Taka à la guitare, Carlos Ozaki à la basse, Mahito The People au chant, ainsi que Ishihara Roscal à la batterie depuis le départ de Shark Yasue en 2016. Dans une interview accordée au Japan Times en 2020, Mahito The People explique que « dans un sens, ne pas utiliser [son] propre nom [lui] permet d’être plus provocateur ». De même, Eagle Taka y affirme que « cela [lui] donne l’opportunité de penser à qui [il] veut être quand [il] est avec le reste du groupe ».

GEZAN fait ses premières armes dans le noise rock au Namba Bears, célèbre salle underground dans le quartier de Namba à Osaka, et obtient notamment l’approbation des maîtres du psychédélisme japonais, Acid Mothers Temple. La réputation du groupe se fait principalement grâce aux performances véhémentes dont les membres font preuve sur scène. Après un premier album Katsute Uta To Iwareta Sore en 2012, qui tente de synthétiser cette énergie scénique chaotique, le groupe se voit offrir l’opportunité de jouer au Fuji Rock Festival sur la scène Rookie A Go-Go, dédiée aux artistes émergents, témoignant ainsi de l’ascension fulgurante du quatuor. À la même époque, GEZAN commence peu à peu à déplacer le centre de ses activités à Tokyo, jusqu’à s’installer définitivement dans la capitale.

Progressivement, le groupe change de sonorité et compose des morceaux se voulant plus accrocheurs, se rapprochant quelque peu des standards de l’industrie musicale dominante. Il en résulte, en 2014, la sortie d’un second album 凸 -DECO- et d’un EP Strawberry Edge qui s’avèrent être plus consensuels. L’identité underground de GEZAN n’est néanmoins pas entachée, comme en témoigne un concert la même année au Shinjuku Loft, célèbre salle underground dans le quartier de Kabukichō à Tokyo, où le groupe partage l’affiche avec Togawa Jun, chanteuse iconique des années 1980 et figure majeure de l’avant-garde japonaise. La sortie en 2016 du troisième album NEVER END ROLL démontre que GEZAN s’apparente désormais à la scène punk rock et trouve une unicité au travers de la voix aisément reconnaissable de Mahito The People. Bien que l’album soit assez inégal dans son ensemble, certains titres parviennent à se démarquer, à l’instar de blue hour, Iitai dake no void ou encore light cruzing. Le climax de NEVER END ROLL est cependant atteint dans le morceau wasted youth lorsque le chanteur clame « Only one to say motherfucker ! ». À la manière des Sex Pistols se jouant du puritanisme britannique de la fin des années 1970, GEZAN semble fustiger une certaine rigidité de la politesse japonaise. Néanmoins, Mahito The People ajoute à cette référence un « Too late to die » venant alors détourner la philosophie No Future de la mouvance punk.

Silence Will Speak et Klue : une nouvelle maturité

Après une apparition dans le film Yamato (California) de Miyazaki Daisuke et la sortie courant 2017 d’un deux titres Absolutely Imagination sur le label KiliKiliVilla, GEZAN marque un nouveau changement de sonorité dans sa carrière – renouant avec celle de leur premier album – avec la sortie en octobre 2018 de Silence Will Speak. Outre le fait que ce quatrième album soit enregistré par le célèbre Steve Albini, ayant signé entre autres In Utero de Nirvana ou Rid Of Me de PJ Harvey, Silence Will Speak entretient une relation forte avec les États-Unis. Le documentaire Documentary of GEZAN : Tribe Called Discord réalisé par Kamiya Ryōsuke sorti en juin 2019 retrace ce lien en suivant les membres de GEZAN lors de leur tournée états-unienne où le groupe se confronte à la réalité sociétale du pays au travers de rencontres avec la classe moyenne, les populations natives américaines ou encore la communauté skateboard. Il en résulte dès lors un album faisant preuve d’une maturité nouvelle, s’éloignant du punk rock et se tournant vers des sonorités d’autant plus viscérales, tout en mêlant divers genres musicaux comme en témoigne les morceaux Mukami No God (Know ?) ou Nikutaii Uta Body Odd.

Cette évolution musicale est un premier pas menant à la sortie en janvier 2020 du dernier album en date du groupe, KLUE. Véritable maelström entre rock, punk rock, métal ou encore stoner, ce cinquième album mêle des riffs lourds à des boucles hypnotiques, des rythmiques tribales ou encore des chants gutturaux. Dans le Japan Times, Mahito The People décrit les intentions artistiques de l’album : « j’ai commencé avec l’idée de créer une sorte de collage. […] Quand tu regardes Shibuya (ndlr. quartier dans le centre de Tokyo), c’est en perpétuelle construction. Je suis fasciné par la manière dont les choses changent constamment – un bâtiment qui était là six mois auparavant disparaît subitement – et je voulais créer ce même type de sentiment. Il peut y avoir des chansons qui se démarquent immédiatement, mais il y en a d’autres qui ne prennent forme qu’au sein de l’ensemble. ». Dès lors, il est fortement recommandé d’écouter KLUE sans interruption afin de pouvoir saisir le fil rouge de l’album qui aboutit au single – et climax – Tōkyō.

Gezan "Danse Danse Révolution" 2

© GEZAN

À l’image du « We can’t stand, we need a change » concluant le morceau Tōkyō, ce cinquième album de GEZAN est aussi caractérisé par la portée politique de ses paroles – disponibles en intégralité en anglais sur Bandcamp – fait notable au sein d’un pays globalement dépolitisé. Différentes injonctions rythment KLUE telles que « Danse, danse, Révolution » dans EXTACY, « Tokyo cause un embouteillage de problèmes dans une démocratie n’ayant jamais fonctionné, votez pour le futur, rébellion pour la planète » dans le titre homonyme Klue, « se pendre avec les cinq anneaux olympiques » dans replicant faisant alors référence aux Jeux Olympiques de Tokyo censés se tenir en 2020 ou encore le final explicite « Tuez les dieux, tuez l’autorité, tuez les systèmes, tuez GEZAN » de Sekiyōbi. De plus, le titre Free Refugees se démarque particulièrement en constituant une référence à un tweet devenu viral en 2018 où le Bureau de l’Immigration de Tokyo protestait contre l’apparition de graffitis affichant en lettres capitales « Free refugees ». Un intéressant parallèle apparaît dès lors avec la description de la capitale que Mahito The People offre au Japan Times en affirmant que « Tokyo est une ville de migrants […] Ici, tout le monde est un étranger. Même si je n’aime pas particulièrement ce lieu, à cet égard, j’ai pu me sentir chez moi à Tokyo ». Par ailleurs, l’ouverture de KLUE est marquée d’un « Où est-ce que tu écoutes cette voix ? Au travers de petits écouteurs iPhone ? » chuchoté qui interpelle l’auditeur et inscrit alors l’album dans une réalité présente.

Ce rapport à l’instant présent, GEZAN l’entretient encore aujourd’hui dans un Japon n’étant pas épargné par la crise sanitaire du COVID-19. Dans le cadre d’un album omnibus de soutien financier au Namba Bears, GEZAN a dévoilé le 7 avril 2020 le morceau Shōmei au texte enragé à l’égard du gouvernement du premier ministre Abe Shinzō, jugé trop laxiste en ces temps de crise. Alors que les autorités ne font appel jusqu’à maintenant qu’à une restriction volontaire des déplacements, le quatuor scande « Virus, virus, virus, restriction volontaire des humeurs. Vous rendez-vous compte de la véritable identité du monstre ? Le gouvernement a violé la totalité des sens. Si vous n’utilisez pas votre rage maintenant, quand le ferez-vous ? » ou encore « […] lost olympic year. Diviser et diviser et diviser et diviser. Hey Siri, combien de temps dois-je encore endurer cela ? Ok Google, quelle partie de ça est ok ? Êtes-vous satisfait si je me restreins volontairement pendant 10 ans ? Une restriction volontaire pendant 100 ans, êtes-vous satisfait ? ». Comme dans KLUE, GEZAN appelle là encore le peuple à exprimer son mécontentement, comme en témoigne les paroles « Prouvez ici si vous êtes vivant. Prouvez le en volant ou en hurlant. Ne fermez pas les yeux, prouvez le. We have a voice, your own voice. Shout ! ».

Jusangatsu Records et le Zenkankakusai

Outre sa propre carrière, GEZAN s’est aussi imposé comme un acteur majeur de la scène underground par le biais de la création de Jusangatsu Records, un label indépendant. Si ce dernier est surtout connu pour la production des albums du groupe et autres projets annexes, tels que NUUAM – projet entre Mahito The People et Aoba Ichiko – ou la carrière individuelle de Mahito The People, le label a aussi produit les albums d’autres artistes tels que 5000, VOGOS ou encore the hatch. Néanmoins, le principal fait d’arme de Jusangatsu Records pour la scène underground reste la création du Zenkankakusai en 2014, un festival de musique do it yourself où l’accès aux concerts et à la nourriture est gratuit. Se déroulant en deux dates chaque année – autour de fin septembre à Osaka et début octobre à Tokyo – le festival est devenu l’un des grands rendez-vous musicaux réunissant l’ensemble de la scène indépendante japonaise et vient démontrer qu’une frange de l’industrie musicale de l’archipel ne souhaite pas suivre les sentiers balisés par les majors et autres institutions mainstream. Au cours des diverses éditions, de nombreux groupes s’y sont produits tels que le groupe d’éléctro-rock Have A Nice Day !, le rappeur Tohji, le groupe de rock Odotte Bakari No Kuni ou encore le collectif de metal Violent Magic Orchestra, démontrant ainsi la pluralité de genres et d’univers dont fait preuve le monde underground japonais.

Par ailleurs, l’édition tokyoïte 2019 du Zenkankakusai qui devait se tenir en extérieur a attesté de la détermination de Jusangatsu Records et des membres de GEZAN à l’égard de leur festival. Malgré une première annulation liée au passage du dévastateur super-typhon Hagibis, les organisateurs sont allés convaincre en moins de 24 heures une petite dizaine de salle de concert de Shibuya d’ouvrir leurs portes aux festivaliers. Bien qu’organisée dans l’urgence, cette version du festival surnommée Shibuya Zenkankakusai Human Rebellion a fait converger près de 3000 spectateurs dans ce quartier au centre de Tokyo. Pour compenser les annulations de certains groupes bloqués par les perturbations météorologiques, les membres de GEZAN se sont produits sur scène pas moins de trois fois et ont fait appel à d’autres groupes de la scène underground tokyoïte n’étant pas prévus au sein de la programmation initiale. La réussite de cette édition transparaît notamment dans un documentaire mis en ligne sur YouTube où le réalisateur HMJM affirme n’avoir quasiment jamais vu une telle effervescence dans le quartier, sauf à l’occasion d’événements tels que Halloween.

Ces deux dernières années, GEZAN s’est ainsi affirmé comme l’un des éléments essentiels de la scène alternative japonaise. De même, les dernières éditions du festival sont venues confirmer que le Zenkankakusai est aujourd’hui l’un des rendez-vous majeurs pour les artistes se situant hors des sentiers balisés de l’industrie musicale de l’archipel. Alors que KLUE est à ce jour, qualitativement, le meilleur album que GEZAN ait produit, l’ambition et la détermination du groupe à assurer une certaine pérennité de la scène underground japonaise semblent plus que jamais avérées.

Malgré une tournée reportée et les éditions 2020 du Zenkankakusai menacées en raison du COVID-19, les membres de GEZAN affichent une volonté de ne pas se laisser abattre par cette crise sanitaire, à l’instar de la mise en vente d’un t-shirt « Fuck Virus » ou encore d’un tweet de Mahito The People mentionnant l’idée de maintenir le festival en ligne sur Internet. La situation actuelle liée à cette pandémie ayant des impacts dévastateurs sur de nombreux secteurs à travers le monde, dont celui de la culture et du spectacle, il peut sembler dès lors judicieux de soutenir cette industrie en réinvestissant l’argent des concerts annulés dans des CD, DVD ou autres produits liés à ces groupes de musique.

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5 réponses

  1. souuul dit :

    L’article est vraiment parfait énormes félicitations ! Alors que je suis un énorme fan de GEZAN, l’article décuple l’amour que j’ai pour le groupe, une nouvelle fois, bravo !
    La seule mini-faute, la piste 9 de KLUE 赤曜日 se prononce en réalité Sekiyobi et non Akayobi.

  1. 10 avril 2020

    […] le monde de la musique, notamment le hip-hop. On peut retrouver par exemple le rappeur Norikiyo ou le groupe de rock GEZAN. Est-ce que les différents artistes apparaissant dans le film sont représentatifs de la scène […]

  2. 17 juin 2020

    […] published in french here on april 10, […]

  3. 6 juillet 2020

    […] à notre article dédié au groupe GEZAN et à leur festival Zenkankakusai, nous souhaitions continuer à explorer cette autre scène musicale japonaise qui échappe […]

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