De Shinoda à Scorsese : chronique de Silence, le film qui traversa le Pacifique.

Après Yasujirō OZU et leur magnifique coffret réunissant 20 films du réalisateur, c’est à un de ses disciples que s’attaque Carlotta Films : Masahiro SHINODA, qui a été à la fois son assistant dans les années 1950 et qui a cultivé sa mémoire après son décès en 1963. C’est aujourd’hui de Silence dont il s’agit, sorti en 1971 sous l’égide de la Toho, et bien connu depuis l’adaptation de Scorsese en 2016.

Le film a été présenté en compétition au Festival de Cannes mais ne bénéficiera ni de sortie en salle, ni d’édition dans l’hexagone avant ce 24 mars 2021. En attendant, Journal du Japon corrige le tir et vous propose une double chronique des deux films, celui de 1971 et celui de 2016, qui valent, et c’est bien rare, tous les deux le déplacement.





Renie ta Foi, chrétien, et je t’accueillerai comme l’un des miens.

Le livre de Shûsaku ENDÔ (1923-1996) dont le film est adapté a rencontré un franc succès dans l’archipel nippon lors de sa parution en 1966. ENDÔ est un fin romancier, qui aime ancrer ses personnages dans une réalité historique et ses écrits reflètent sa foi catholique et ses réflexions spirituelles autour de celle-ci. Masahiro SHINODA quant à lui, est un fier artisan de la Nouvelle Vague japonaise, courant qui se veut révolutionnaire par souci d’économie, et où les cinéastes font preuve d’une grande sobriété, avec des éclairages et des extérieurs naturels ou encore des intérieurs étroits. Il était alors tout à fait naturel pour lui d’aller chercher l’auteur du livre pour scénariser lui-même  l’adaptation de son roman Silence

L’action se déroule en 1638, et ce sont déjà les Temps modernes de l’histoire du Japon qui se dessinent. Les Tokugawa renforcent leur contrôle sur tous les pans de la société : notamment le commerce international et les institutions bouddhiques par la constitution d’un réseau national hiérarchisé de temples. Mais c’est aussi la proscription du christianisme qui est à l’œuvre, après la grande révolte paysanne de  Shimabara-Amakusa dans le Kyushu.

Quant au film, il raconte l’histoire de deux prêtres jésuites portugais débarquant sur les côtes japonaises. Leur but est d’aider à réimplanter le christianisme dans ce pays où la religion catholique est interdite et ses fidèles persécutés. En parallèle, les deux missionnaires vont également tenter de découvrir la vérité sur leur mentor, le père Ferreira, mystérieusement disparu après sa capture par les autorités cinq ans plus tôt…

Silence-Masahiro SHINODA

©Toho, Carlotta Films

Le film se divise en deux parties : la première étant la vision des étrangers fraîchement débarqués en terre inconnue. C’est le journal intime tenu par le père Rodrigues qui est narré dans une voix off en anglais. La caméra est posée dans une position de spectateur, qui est alors le témoin désarmé d’une traque sans relâche. Pire, comme les missionnaires sont des étrangers, ils devront vivre cachés même s’ils parlent parfaitement japonais, entrainant leurs complices vers les humiliations dispensées par le gouverneur local. La première étant le fumi-e, qui consiste à saccager une image chrétienne. Si l’on s’y refuse, c’est l’emprisonnement ou la mort.

Un sentiment d’oppression imprègne le film, très appuyé par la musique, qui illustre des décors oniriques, tout en étant largement chahutée par les dissonances de cordes : elles arrivent chaotiquement pour rompre tout détachement du spectateur et se font particulièrement crispantes lors de scènes de torture.

La seconde partie se focalise sur le père Rodrigues, qui à mesure qu’il est témoin des atrocités perpétrées, verra sa Foi bousculée. Il finira par lui-même endurer le martyre d’abord par empathie puis, ensuite, celui infligé par le général Inoue en personne. Il y retrouvera le père Ferreira, alors apostat converti et assujetti au régime tortionnaire.

L’imagination pour torturer les chrétiens n’a aucune limite : il subira alors le tourment à son tour, tel une figure christique, dont il finira par adopter le physique amaigri et la pilosité drue, luttant et résistant à la torture, et au chantage. Puis, comme Jésus, il aura son Judas pour le pervertir et l’entrainer vers l’inéluctable épreuve : renoncer à sa Foi pour sauver les autres.

Ce qui frappe dans ce segment, c’est que SHINODA connait déjà parfaitement les techniques de son mentor OZU, et va particulièrement les prendre à son compte lors des échanges dans des intérieurs codifiés au millimètre, avec cette caméra tatami qui ne coupe pas les personnages, mais les définit dans un espace où le milieu est aussi important que leurs expressions.

Ce processus de distanciation est à la fois une volonté de l’auteur du livre qui a construit son récit comme un journal intime, et celle du cinéaste. Et lorsque SHINODA l’emploie pour l’adapter, c’est dans cette démarche habile d’en faire l’expression la plus pure du récit possible. Les auteurs à l’unisson peuvent alors porter un regard critique sur leur société et l’Histoire de leur pays sans s’attirer les foudres des élites, tout en faisant fonctionner l’adhésion du spectateur pour la cause des victimes.

 

Silence-Masahiro SHINODA

David Lampson au pied du mur (Rodrigues) ©Toho, Carlotta Films

Le maître du Nouvel Hollywood interprète d’une œuvre majeure.

Le film de Martin Scorsese est réalisé après son retour en grâce de 2013 : Le loup de Wall Street. Son adaptation du livre Silence est un projet initié 30 ans auparavant, celui-ci touche à son esthétique profonde et ses propres questionnements autour de sa religion catholique.
Le cinéaste ayant essuyé quelques déboires pour un premier tournage néozélandais en 2012, c’est finalement en 2016 qu’il parait après un tournage à Taiwan.





Comme toutes les fresques scorsesiennes, le choix du film est de s’attarder sur ce qui précède les évènements narrés par le livre de Shûsaku ENDÔ. Il débute par le chapitre qui sert de préambule à la trame, notamment les faits relatés au Mont Unzen par le père Ferreira, et laisse dans l’ellipse le voyage en mer.. Il montre également la rencontre avec Kichijiro à Macao transcrite dans le livre, là où SHINODA focalisait l’action directement sur les côtes de la province de Nagasaki.

Liam Neeson incarne Cristóvão Ferreira ©Warner Home Video

Le scénario de Martin Scorsese et Jay Cocks est plus étiré, ce qui donne une certaine langueur au film ; à la différence de celui de 1971, où l’action ne s’arrête que très peu, cela renforce l’effet de traque immédiate. Ici, Scorsese n’hésite pas à chambouler la grammaire hollywoodienne qui caractérise son cinéma, dans l’iconisation des plans. Il y a beaucoup plus de plans larges, pour souligner la solitude et la perdition des protagonistes. Ils sont alors livrés à une nature aussi hostile que les troupes locales ce qui rejoint l’approche naturaliste du film de SHINODA, où les personnages sont plantés dans un décor aussi important qu’eux.

Une des différences majeures entre les deux longs-métrages, ici la notion d’identité et l’ethnocentrisme, sont clairement occidentaux. C’est-à-dire qu’à contrario du film de SHINODA où les jésuites parlent très bien le japonais, Scorsese ajoute le choc linguistique à celui des cultures, en ne les faisant parler qu’anglais. Face à eux, il emploie des acteurs natifs (Yōsuke KUBOZUKA, Issei OGATA, Shinya TSUKAMOTO), pour rendre la linguistique et la gestuelle crédible.

Le point de convergence entre les deux films va se faire sur l’empathie générée, avec cependant des différences subtiles. SHINODA posait sa caméra comme un troisième voyageur mutin, alors spectacteur des évènements. Les caméras subjectives sont employées par Scorsese pour que l’on assiste du point de vue du père Rodrigues, aux diverses tortures infligées.
La notion de bien et de mal est alors dépeinte, non dans une vision manichéenne mais dans une vision transverse, où chacun a ses raisons et ses motifs. Cela donne une autre force au film, qui se démarque de son aîné.

Autre point de rupture, la musique : elle est bien plus discrète dans le film de Scorsese que dans celui de SHINODA, elle n’est pas là pour appuyer le malaise, mais plutôt poser une ambiance. Le malaise est beaucoup plus graphique en 2016. Ce sont des images très iconiques, qu’elles soient chrétiennes ou d’une grande violence, qui s’offrent au spectateur dans une grande cruauté, là où SHINODA laissait plus de place à l’imagination du spectateur.

Andrew Garfield (Rodrigues) et Shinya Tsukamoto (Mokichi) dans la tourmente ©Warner Home Video

C’est une grande œuvre et deux grands films, dont nous vous avons fait la chronique. Ces deux films partagent le même questionnement sur la religion, et sa place dans la société avec deux approches aussi différentes que convergentes. Cette vision, est celle d’une quête vers la spiritualité qui revêt deux écoles, celle du bouddhisme et du catholicisme, où la place de la nature et de la Foi est un chemin personnel parsemé d’embuches. Il était important dans ce sens de restaurer ce film, et de l’offrir au public, et en cela c’est une très belle démarche que l’éditeur Carlotta Films a entreprise. C’est une très belle découverte, et un film essentiel pour tout cinéphile ou amateur du Japon, afin de mieux cerner les représentations du christianisme dans l’archipel nippon.

 

Retrouvez ci-dessous la chronique du livre que nous avions couvert en février 2017.

Silence : le chemin de foi

Guillaume PAUCHANT

Il faut avoir des films en soi, pour faire rêver le monde.

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