Midi les Ozu!

Ils ont osé, enfin, OZU! À l’occasion de ses 20 ans, Carlotta Films, société de distribution de grands classiques du cinéma, nous fait le plaisir de ressortir en salles 10 des plus grands films de OZU Yasujiro, lui-même l’un des plus grands réalisateurs de tous les temps, pourtant longtemps ignoré en France. C’est avec un plaisir non dissimulé que Journal du Japon vous propose une brève présentation de cet artiste aujourd’hui très reconnu, ainsi qu’une petite sélection de films parmi ceux de cette rétrospective afin d’aider ceux d’entre vous qui ne sauraient choisir.

D’un âge d’or à un autre

OZU Yasujiro fait partie de la même génération que d’autres très grands noms du cinéma japonais tels que NARUSE Mikio  et MIZOGUCHI Kenji pour ne citer qu’eux. OZU a débuté son travail de réalisateur durant le premier âge d’or du cinéma muet que nous évoquions dans un précédent article dédié à Une Page folle de KINUGASA Teinosuke (1926), et durant lequel il réalisa plusieurs dizaines de films muets. Ces films sont le produit direct de ses influences cinématographiques. En effet, OZU Yasujiro étant un cinéphile acharné, il regarda un très grand nombre de films occidentaux, européens notamment, mais surtout états-uniens. Ainsi, ses premiers films sont souvent des comédies, des films de gangster et autres films de genre aux accents hollywoodiennes.

J’ai été diplômé mais … (1929)

Beaucoup de ces films sont aujourd’hui perdus et il n’est pas évident d’en faire une présentation concise tant ceux-ci varient en forme comme en sujet. Pourtant, quelques grandes lignes se dégagent, notamment un vif intérêt pour les laissés-pour-compte et les classes les plus populaires de la société de l’époque comme, par exemple dans J’ai été diplômé, mais…, film de 1929, qui traite d’un étudiant ne parvenant pas à trouver un emploi, ou L’épouse de la nuit (1930) qui traite d’un couple dont le mari est contraint de commettre un hold-up pour payer les soins de leur fille. Cette période muette durera assez tardivement jusqu’en 1936, année de son premier film parlant Le fils unique. Cette arrivée tardive du parlant dans la carrière de OZU — pour rappel le parlant arrive autour des années 1927-1930 aux États-Unis — s’explique et par l’arrivée globalement tardive de cette technologie au Japon et par une certaine réticence de la part de OZU qui restera fidèle au muet aussi longtemps que possible sans pour autant s’y opposer formellement. Il réussira avec brio son passage au parlant, Le fils unique étant une de ses plus belles réalisations.

Le Fils unique (1936)

La guerre non plus ne mettra pas un terme à sa carrière et ne l’arrêtera pas plus. Bien qu’il sera envoyé au front durant cette période, comme tout homme apte à se battre, il sera amené à réaliser pour le compte de l’armée nationaliste quelques films de propagande. Si ces films étaient des commandes directes du gouvernement dont il était strictement impossible de se défaire, OZU Yasujiro s’en acquitte avec talent tout en évitant les excès de zèle. Il était un père (1941) esquive relativement bien les pièges d’un discours pro-militaire et se concentre à la place sur une relation père-fils à la façon du Fils unique. D’ailleurs, certain des thèmes qui marqueront la fin de la filmographie de l’auteur apparaissent dans ces deux films, qui revêtent également quelques-unes des signatures visuelles du réalisateur.

C’est avec Printemps tardif  en1949, que OZU met en place son style formel et scénaristique qu’on lui attribue aujourd’hui: à l’aide d’une caméra basse, OZU adopte un style de réalisation plutôt lent, où les mouvements de caméra sont discrets voir absents. Notons u passage que Printemps tardif n’est pas le 1er film d’après-guerre de OZU.

Printemps Tardif (1949) – Première apparition de HARA Setsuko chez OZU.

Il y dresse un bilan de la modernisation rapide du Japon d’après-guerre sous influence états-unienne et surtout des bouleversements traversés par la famille traditionnelle au travers d’un thème unique: le mariage de la fille. C’est aussi la première apparition de son actrice fétiche dans sa filmographie, la très populaire HARA Setsuko, sans doute l’une des actrices les plus importantes de son époque. Elle participera à de nombreux films du réalisateur, notamment Voyage à Tokyo (1953) ou Été précoce (1951). Tous les films de cette période ne sont pourtant pas le fruit de cette collaboration puisque outre les films tournés avant Printemps tardif, on note aussi les excellents Le goût du riz au thé vert (1952) ou Printemps précoce (1956). Tout comme le parlant, OZU sera plutôt rétif au sujet de l’emploi de la couleur, et ne franchira le pas qu’après la mort de son chef opérateur. Ainsi sort en 1958 Fleurs d’équinoxe, sans HARA Setsuko qui ne réapparaîtra qu’en 1960 avec Fin d’automne. Enfin il finira sa carrière avec un film en 1:33 — puisqu’il aura toute sa vie résisté au format large — en 1962 avec Le goût du saké.

Si OZU Yasujiro est un réalisateur très connu au Japon, il faudra attendre les années 70 pour que Voyage à Tokyo soit enfin projeté en France, ouvrant son cinéma à l’occident. Depuis il s’agit d’un des cinéastes japonais les plus appréciés par le public français, et toute une série de discours autour de son œuvre se font entendre. On parle ainsi de OZU comme d’un cinéaste du rien, du zen, du néant, comme « le plus japonais des Japonais » et comme de quelqu’un portant un regard dur et pessimiste sur les évolutions du Japon d’après-guerre.

Fleurs d’équinoxe (1958)

Des discours souvent réducteurs

A première vue cela semble être le cas : le style des films de OZU qui nous sont accessibles consiste en une caméra basse, souvent fixe, aux mouvements discrets ou absents. De nombreux plans consistent en des décors ou des paysages « vides » sans personnage ou être humain, et le tout correspond donc à une certaine vision d’une esthétique japonaise encore très vivace aujourd’hui.

Pourtant des théoriciens comme HASUMI Shigehiko remettent vivement cette vision des choses en question. Allant même jusqu’à parler de OZU Yasujiro comme « le moins japonais des Japonais » et défendant que les plans « vides » de OZU mentionnés plus thaut, soient au contraire pleins d’éléments picturaux signifiants.

Bonjour (1959) – Quand la télé résout tous nos problèmes !

De même il est difficile de parler de OZU comme d’un cinéaste réactionnaire résistant aux modifications de mœurs nippones. Bien sûr sa réticence systématique à de nouveaux procédés techniques supporte cette idée. Certains des scénarios de ses films également, puisque nombre de ses films montrent une fille en âge de se marier refusant dans un premier temps le mariage avant de finalement rentrer dans le rang. Pourtant, résumer ainsi ses films serait passer à côté d’un discours très nuancé sur cette même question. En adoptant différents points de vue selon les films et en mettant en scène des personnages au caractère assez différent, OZU apporte déjà beaucoup de variété à son discours: un film comme Printemps tardif n’a pas grand-chose à voir avec Été précoce si ce n’est qu’une fille d’environ 20 ans s’y marie à la fin. De plus, OZU prend un soin très particulier à mettre à jour les différentes contraintes et normes auxquelles sont soumis ses personnages, et plus particulièrement les filles. Ainsi si un père doit marier sa fille, la fille, elle, se trouve tiraillée entre piétée filiale, obéissance à son père, devoir ou envie de s’en occuper durant sa vieillesse, et mariage. Ces personnages féminins ne disposent d’aucune échappatoire à leur sort, le seul bonheur dont on leur parle ne tourne qu’autour du mariage et chacune de leur initiative qui ne va pas dans ce sens est réprimée, punie et impossible.

Il est vrai que OZU ne semble pas condamner fermement ces pratiques, ce qui peut donner l’impression qu’il les approuve. Or ce n’est pas là la question, le réalisateur montre, avec amertume ou mélancolie, les bouleversements que traverse son pays. Pourtant, il se garde bien de prôner un retour en arrière et ne sous-entend jamais que l’époque passée était plus douce. Bien au contraire beaucoup de ses films, comme Fleur d’équinoxe ou Bonjour (1960), laissent la place à la jeunesse et condamnent davantage les personnages réfractaires au progrès que les jeunes qui ne le questionnent pas. Pour résumer, il s’agit pour le père de Fleur d’équinoxe d’accepter un mariage d’amour de sa fille, et pour le père de Bonjour d’acheter une télé à ses enfants.

Cependant sa vision du progrès est loin d’être optimiste, sa filmographie oscillant entre des films plutôt drôles comme Été précoce, Fleur d’équinoxe ou Bonjour et des productions extrêmement noires comme Printemps précoce ou Crépuscule à Tokyo (1957). OZU semble rejeter la pensée passéiste sans pour autant embrasser aveuglément la modernisation du Japon. A lui seul, il s’évertue à dresser un portrait fidèle, détaillé et complet des sentiments  japonais de son époque ainsi que de leurs différentes contradictions. Un travail ambitieux et complexe, pourtant, OZU semble y être arrivé sans encombre, puisque sur l’ensemble de ses derniers films, tous traitent de ce sujet avec la plus parfaite justesse, ce qui donne au final, l’une des plus belles filmographies existantes.

Printemps précoce (1956) – La plus belle larme du cinéma.

Des films uniques et similaires

Il s’agit pourtant de s’y retrouver car avec des scénarios similaires, des acteurs récurrents, des plans caractéristiques de son style et des titres qui semblent tous identiques, il est très facile de se perdre dans cette œuvre, aussi parfaite soit-elle. Grâce à la rétrospective en cours dans les salles obscures, il est toujours possible pour les personnes ayant le temps et les moyens de regarder l’intégralité de cette rétrospective, ce que nous conseillons à tous ceux en ayant l’occasion de faire, tout comme il est possible de regarder au hasard n’importe lequel de ces films puisqu’ils sont tous excellents. Journal du Japon vous guide et vous aide, en proposant une sélection de 4 films se voulant la plus représentative de la rétrospective actuellement en salle.

Nous ne nous risquerons pas à tenter d’élaborer un résumé des films car trois des films suggérés disposent d’un scénario presque identique au sujet du mariage d’une fille. De plus,les films ayant une structure narrative, certes, assez différente mais tout de même particulière, la mise en place d’un résumé devrait pour avoir une quelconque utilité, raconter en détail l’intégralité du film.

 

Printemps tardif (1949)

Le film le plus ancien de la rétrospective, Printemps tardif est également l’un des plus courts et est donc tout indiqué pour les personnes manquant de temps. Bien sûr, sa durée est loin d’être ce qui le définit car il s’agit surtout du film qui marque l’avènement du style du réalisateur. Si celui-ci était déjà un peu visible dans les films précédents, Printemps tardif semble être le film où ce style rigoureux s’assume et s’affiche et tous les films de OZU seront par la suite, formellement parfaits.

Produit au sein d’un système où la censure états-unienne est encore forte, ce film parvient tout de même à atteindre une justesse bluffante, arrivant à ménager des scènes d’une beauté rare tout en étant un des films les plus sombres du réalisateur. C’est aussi le premier film d’une sorte de trilogie appelée « La trilogie de Noriko » regroupant trois films en noir et blanc avec le personnage de HARA Setsuko qui se nome Noriko, les deux autres films de cette série étant Été précoce (1951) et Voyage à Tokyo (1953). Il s’agit également d’une des plus belles réussites de ses acteurs fétiches : RYU Chishu dans le rôle du père et HARA Setsukodans celui de la fille et qui fait sa première apparition dans un film de OZU à cette occasion.

Enfin ce film possède probablement 2 des plus belles scènes de l’histoire du cinéma avec pour accessoire un vase et une pomme.

Printemps tardif (1949) – Chishu RYU (le père).

Voyage à Tokyo (1953)

Il s’agit du film le plus connu de OZU en occident. C’est d’ailleurs avec ce film que ce dernier se fit connaître, bien après sa mort, en France. Contrairement à Printemps tardif, ce film est assez long, l’un des plus longs de la rétrospective avec 2 h 20 au compteur, mais aussi l’un des plus singuliers. En effet, il n’est ici pas directement question de voyage, mais comme l’indique le titre, il s’agit du voyage, à Tokyo, d’un couple visitant ses enfants. Les parents seront confrontés à la réussite relative de leur progéniture et à l’accueil modérément chaleureux qu’ils reçoivent. Seule Noriko, leur belle-fille semble s’occuper d’eux. Pourtant le film se garde bien d’émettre un quelconque jugement sur les changements qu’il constate. S’il les met en évidence, il se concentre davantage sur un traitement mélodramatique de son intrigue.

Voyage à Tokyo (1953) – RYU Chishu et HARA Setsuko.

Fleurs d’équinoxe (1958)

Premier film en couleur de OZU, ce film est aussi une de ses productions les plus optimistes et légères, sans que cela signifie pour autant qu’il s’agisse d’une comédie. En effet, il sera plus question pour un père d’accepter avec une certaine résignation le mariage de sa fille. Ce dernier sera critiqué par le film pour la trop forte importance qu’il attribue à son rôle. Cette description de la perte du pouvoir du père est, bien sûr, une thématique plutôt progressiste, et OZU montre cela comme une bonne chose. Cependant comme toujours chez OZU, aucun des personnages n’est réellement antagoniste et la plus grande réussite du film consiste justement à nous faire comprendre le point de vue du père, aveuglément persuadé que sa fille sera plus heureuse si elle se conforme à ses ordres comme cela s’est toujours fait. Tout en nous faisant comprendre cela, il nous est clairement signifié qu’il est parfaitement vain de résister à un changement qui est déjà révolu. Si le film est léger, il suffit de creuser un peu pour révéler son aspect tragique.

Fleurs d’équinoxe (1958)

Le goût du saké (1962)

Dernier film de OZU, il s’agit d’un genre de remake de Printemps tardif au même titre que le fut Fin d’automne (1960). Pourtant ce film qui ne met pas en scène HARA Setsuko, n’est toujours pas une copie conforme de ses précédents films. On y retrouve pourtant la même perfection graphique, la sublime couleur en plus. Cette couleur modifie pourtant largement l’ambiance du film, très tragique, mais aussi plus formel. Si Printemps tardif est une excellente façon d’ouvrir la rétrospective, Le goût du saké est une merveilleuse façon de la clôturer.

Le Goût du saké (1962)

Nous remercions Carlotta Films pour l’invitation à la présentation presse de la rétrospective OZU. Plus de renseignements sur le site du distributeur ou sa page facebook. N’hésitez pas à consulter la programmation des cinémas les plus proches de chez vous pour prendre rendez-vous avec OZU.

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