Suis moi je te fuis / Fuis moi je te suis : les variations amoureuses de Koji Fukada

Labélisé Cannes en 2020, le diptyque Suis moi je te fuis / Fuis moi je te suis a mis du temps à arriver sur nos écrans.  Néanmoins, malgré la pandémie et les reports, son distributeur français Art House a tenu bon et le film débarque enfin dans nos salles obscures, le 11 mai pour sa première partie, puis le 18 pour la suite. L’occasion de se replonger coup sur coup dans l’œuvre d’un réalisateur qui n’en finit plus d’impressionner par sa versatilité et sa cohérence.

suis moi je te fuis

The Real Fukada

On connait Koji FUKADA en colère et inquiet. Profondément révolté par la passivité et la cruauté souvent autodestructrices, à ses yeux du moins, de la société japonaise. Et, visiblement, son escapade indonésienne avec son précédent film Le Soupir des vagues, ne l’a pas vraiment apaisé, sa rage, même diluée dans les 3h40 que durent les deux pans du film, ne manquant jamais de ressurgir et de faire de Suis moi je te fuis / Fuis moi je te suis la suite logique d’une filmographie savamment construite contre un système dont elle s’efforce de montrer les failles.

Fukada, The Real thing

©Arthouse

En effet, il y a un paradoxe dans le cinéma de FUKADA : d’un côté, il semble être un touche-à-tout, qui, en sept longs-métrages, ne s’est jamais répété, butinant d’un genre à l’autre, passant du film social au thriller, au conte rohmérien, à la fable écologique ou au récit post-apocalyptique avec le plus grand naturel. De l’autre, malgré cette disparité des genres, ses films apparaissent comme les pièces singulières d’un puzzle éminemment cohérent où ils existent souvent en miroir les uns des autres, leur face à face faisant émerger des préoccupations communes. Une fascination pour l’étrange – une infirmière qui hurle à la lune, un noyé parlant à la mer, un androïde survivant à une catastrophe nucléaire ou des squatteurs festifs sont autant de personnages qui peuplent ses films –, un gout pour les jeux de miroir et les diptyques, et surtout, une méfiance viscérale à l’égard d’une société dont FUKADA s’est fait une spécialité d’exposer et de disséquer les travers.

Au revoir le faux

A ce titre, The Real Thing, c’est là le nom original de Suis moi je te fuis / Fuis moi je te suis, pourrait bien être un film somme, tant il semble être « fukadien » dans sa forme comme dans son fond. Mais avant de rentrer dans les détails permettons-nous de revenir sur son histoire. Car, nouveau film oblige, FUKADA s’y attaque à un genre inédit dans sa filmographie : la comédie romantique. L’histoire donc, est celle de Tsuji, un employé de bureau consciencieux dans son travail mais léger dans ses mœurs. Une nuit, il rencontre Ukiyo, une femme à laquelle il sauve la vie, lui évitant d’être écrasée sur un passage à niveau. Entre eux commence alors une histoire faite de beaucoup d’hésitations, et surtout de disparitions, Ukiyo ayant la fâcheuse tendance à s’évaporer sans laisser de traces, faisant du film autant un jeu de pistes qu’une parfaite illustration du fameux « je t’aime moi non plus ». Un dispositif, qui, bien sûr, sied à merveille au réalisateur des faux-semblants qu’est FUKADA. Car si Tsuji est un personnage à la vie assez simple – si l’on exclue deux relations simultanées avec deux collègues de bureau – Ukiyo, elle, est entourée de mystères, quand ces derniers ne sont pas carrément des mensonges. Insaisissable aux deux sens du terme : toujours en fuite, et incompréhensible pour Tsuji. Un des grands enjeux de la première partie du film sera donc de mettre des mots sur ce qu’elle est autant que de la retrouver.

Fuakda, the real thing

©Arthouse

Dès lors, la force du film tient précisément à ce que cette démarche de révélation concerne autant la vie d’Ukiyo que le regard social posé sur elle. En effet, derrière ce jeu du chat et de la souris entre elle et Tsuji, il y a le topos évident de la femme fatale à laquelle les regards ne cessent de la renvoyer. Or, en épluchant les mensonges, FUKADA pèle aussi les clichés, à commencer par celui de la séductrice mangeuse d’hommes. Une image sous laquelle le réalisateur va chercher non pas le fantasme, mais la triste réalité d’un personnage qui subit son pouvoir d’attraction et qui n’est rien de plus qu’un bien que l’on s’approprie. Et d’ailleurs, son cas semble applicable à tout le film, tant les personnages féminins y sont perçus comme de véritables objets de consommation : prostituées, objets que l’on s’échange ou que l’on achète et qui, quand elles ne sont pas consommées, ne sont bonnes qu’à faire valoir d’autres produits ou, éventuellement, à les vendre.

Et c’est précisément là, dans cette dissection du regard masculin réifiant que FUKADA fait surgir toute la rage qui est la sienne, donnant à voir la façon dont les destins féminins sont étouffés : par des entreprises aux règles absurdes, des yakuzas à la petite semaine ou par des hommes inconsistants. Tiraillé entre trois femmes, Tsuji est d’ailleurs un personnage qui n’échappe pas nécessairement à la règle, et qui, sous ses airs de bienfaiteur, perpétue, certainement malgré lui, un système fondamentalement patriarcal et machiste.

Le soupir des absents

Fukada, The real thing

©Arthouse

Néanmoins, nous l’avons dit, FUKADA n’aime rien de plus que les miroirs, et, dans sa deuxième partie, le film bascule, les rôles du couple Tsuji / Ukiyo s’inversant. Présentée dans Suis moi je te fuis comme étouffée, une suiveuse engoncée dans ce personnage de femme fatale ne lui allant pas et la rongeant de l’intérieur, Ukiyo est toute autre dans Fuis moi je te suis. Sûre d’elle, déterminée, libérée. À l’inverse, c’est au tour de Tsuji d’y endosser le costume d’un personnage insaisissable et fuyant. Un renversement qui permet de faire de The Real Thing plus qu’une dénonciation facile et pantouflarde. En effet, c’est après que les mensonges entourant Ukiyo aient été épluchés que l’histoire d’amour véritable commence, surpassant ce qui n’était jusque-là qu’une parodie facile de relation. Mais c’est surtout après qu’ils aient été dissipés que les personnages féminins s’affirment dans ce qui semble être un second souffle. Les amantes et collègues de Tsuji  sont sur le sujet des cas d’école tant, une fois affranchies des pressions masculines, elles semblent s’épanouir dans des rôles qui ne sont ni bons ni mauvais, mais simplement leurs. Quant à Ukyio, une fois sa détermination trouvée, elle accomplit un travail gargantuesque sur lequel il convient de garder le secret, mais qui agit comme preuve évidente d’une force qui était jusque-là étouffée dans l’œuf par des hommes ne cherchant pas à la deviner, et par l’énergie qu’elle mettait à correspondre à l’image d’elle qu’ils avaient.

The Real Thing, cela ne laisse aucun doute, est donc un film éminemment féministe, qui éclaire autant les mécanismes « féminicides » de la société japonaise que ceux de réponse à disposition des femmes. Cela dit, la rage de FUKADA ne s’arrête pas à une opposition hommes / femmes, et derrière ce premier sujet, il semblerait que ce soit à un système plus généralisé que le film s’attaque. En effet, si Ukyio est présentée comme une femme fatale malgré elle, Tsuji n’est pas en reste. « Homme à femmes » qui s’attire bien malgré lui et sans grande conviction les faveurs de ses collègues, il est lui aussi englué dans des rôles qu’il ne souhaite pas jouer et qui vont à l’encontre de ses aspirations. Comme Ukyio, il est pris dans une spirale de désirs et de règles qui lui sont étrangers. Et c’est bien contre cette force aliénante que le film semble tout entier construit.

Blesse-moi je te change

©Arthouse

Sur le sujet, un détail ne trompe pas. L’entreprise dans laquelle Tsuji travaille vend des jouets et des feux d’artifice qui ont dans le film une double fonction. D’abord d’outils de célébration artificielle de la vie, qui donne lieu aux rares moments de grâce du film, où quelque chose de fondamentalement honnête semble se jouer. Ensuite comme porte ouverte sur l’enfance, âge de la franchise par excellence, à l’image de cette touchante scène où un jeune garçon vient au secours de sa mère. Dans un monde où tout semble construit sur des mensonges, des masques et des règles aliénantes, un monde tellement retors que les yakuzas y apparaissent comme des personnages n’étant au fond pas pire que les autres, et même, peut-être, un peu moins méprisables puisqu’ils ont la décence de ne pas cacher leurs motivations – l’argent et les bonnes histoires, l’enfance apparait donc comme un pendant lumineux. Un véritable antidote libérateur qui permet autant l’affranchissement des règles sociales que quelques très belles idées de réalisation.

Et c’est là d’ailleurs, peut-être, qu’il convient de conclure. Adapté d’un manga, d’abord en une série de dix épisodes puis en un seul film, Suis moi je te fuis / Fuis moi je te suis, nous parvient dans un format encore nouveau, comme un diptyque. Une forme qui a ses avantages, et qui contribue notamment à mettre en avant sa structure en miroir et les jeux de reflets entre les personnages, le tout en plaçant le film dans la logique de l’œuvre de son réalisateur. Mais elle a aussi ses défauts, à commencer par une ampleur, dans les propos autant que de la réalisation, qui peine parfois à se déployer dans la première partie. Car si le format sériel donne à The Real Thing une structure épisodique, c’est dans la durée qu’il déploie son intensité thématique et visuelle, et sans les révélations de Fuis moi je te suis, Suis moi je te suis manque parfois un peu de tonus. Un détail lorsque les deux films sont pris comme un tout, mais qui pourrait avoir son importance auprès du public français qui découvrira le film en deux temps. Affirmons-le donc une dernière fois : si Suis moi je te suis semble parfois lent, c’est bien car s’y préparent les moments de grâce et les bouleversements de Fuis moi je te suis qui lui donneront, rétrospectivement toute sa saveur et sa force. Et c’est d’ailleurs précisément la conclusion du second pan du diptyque qui illustre cela le mieux. Véritable répétition d’une des séquences d’ouverture, cette fin introduit néanmoins quelques variations, comme pour dire, au fond, que les choses changent. Qu’il n’y a pas de condamnation à répéter les mêmes erreurs ni à vivre les mêmes enfers. Et que les routines sociales, toutes aliénantes qu’elles soient, sont vouées à disparaitre. Et qu’au bout des 3h40 du film, rien ne sera jamais plus comme avant.

Comédie romantique, film féministe, à charge contre la société japonaise, The Real Thing est, comme toujours chez FUKADA, fondamentalement hybride. Il n’en reste pas moins un objet à l’architecture savamment travaillée, qui ne laisse rien au hasard dans la confrontation des points de vues, et qui fait émerger ses plus belles idées et ses plus beaux moments aux croisements de toutes les histoires qu’il mélange.

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