La teinture à l’indigo, épisode 2 : Le shibori, un artisanat écologique

Après avoir découvert les origines, principes et techniques du shibori, penchons-nous de plus près sur les techniques artisanales qui donnent naissance au pigment bleu cobalt emblématique du Japon, pour percer les secrets de cette couleur mystique connue sous le nom de « bleu du Japon ». Produit à partir d’ingrédients naturels, ce colorant ne doit rien à la chimie. Les méthodes de production du shibori en font un artisanat écologique à plus d’un titre. Plongée dans l’univers d’un bleu indigo bien plus vert qu’il n’y paraît.

Arimatsu, musée du Shibori, tentures

Musée de la Teinture Shibori (Arimatsu Narumi Shibori Tie-Dyeing Museum) à Arimatsu, préfecture d’Aichi

Plantes et fibres utilisées pour le shibori

Le bleu indigo est le marqueur majeur du shibori, qui fait sa renommée au-delà même des frontières du Japon. Il repose sur un colorant naturel issu de l’indigotier. Celui-ci pousse essentiellement dans la préfecture de Tokushima, au nord-est de l’île de Shikoku, sur les terres de l’ancienne province d’Awa. 

La présence de la rivière Yoshino, qui traverse la préfecture d’Ouest en Est, a tôt fait du lit de la rivière un milieu naturel de prédilection pour la culture de l’indigotier. Les pluies diluviennes des saisons des pluies estivales (tsuyu) et des typhons de la fin de l’été faisaient déborder le lit de la rivière. Ces crues venaient fertiliser les alluvions, créant un terreau idéal pour la culture de l’indigo. Ainsi fit-il la prospérité de la vallée de Yoshinogawa. Connue comme le centre de production de l’indigo Awa, la ville de Kamiita compte plusieurs ateliers de teinture issues de la culture de l’indigo depuis la période d’Edo. 

Vallée de Yoshinogawa - Crédit photo : Nankou Oronain

Vallée de Yoshinogawa – Crédit photo : Nankou Oronain

L’indigotier pousse également dans la préfecture de Gifu, autre grand site de production de l’indigo au Japon. La ville-château de Gujo Hachiman perpétue la teinture à l’indigo (ici appelée Gujo-honzome) depuis plus de 400 ans. Près de quinze générations d’indigotiers et de maîtres-artisans teinturiers se sont ici succédés.

Quant aux fibres, jusqu’au XXe siècle, les teinturiers utilisaient de la soie ou du chanvre, mais de nos jours, une large variété de tissus peuvent être utilisés. La préférence des professionnels de l’indigo va toutefois vers les fibres naturelles, plus résistantes à la teinture.

 

Une teinture naturelle d’origine végétale

Indigofera tinctoria L. - Crédit photo - Daniel Barthelemy sous Licence Créative Commons 2.0

Indigofera tinctoria L. – Crédit photo – Daniel Barthelemy sous Licence Créative Commons 2.0

Le shibori repose donc sur la teinture à l’indigo, un colorant naturel d’origine végétale. La couleur est extraite de plantes tinctoriales de la famille des Fabacées : la renouée des teinturiers (Perisicaria tinctoria), ou l’indigo des Indes ou indigo des teinturiers (Indigofera tinctoria, cf ci-contre). La première fut importée de Chine vers le VIe siècle via les routes de la soie, et porte en japonais le nom d’ai. Quant à la seconde, entre l’Inde, le Proche-Orient ou l’Égypte, son origine reste incertaine.

Les artisans teinturiers sèment les graines en mars, et récoltent les plantes environ cinq mois plus tard, en été. Les tiges sont alors séparées des feuilles, ces dernières servant de matières premières. Les feuilles sont mises en fermentation.

Ce processus de fermentation des feuilles donne un matériau appelé sukumo : c’est la matière première utilisée pour la teinture. On y ajoute de la lessive de cendres (aku) et de la chaux (sekkai), tout en veillant à conserver une certaine température ambiante et un certain degré d’alcalinité, jusqu’à ce que le sukumo atteigne un point d’équilibre. Lors du processus de fermentation des feuilles, des micro-organismes (kankin) se développent. Afin de les protéger et de les nourrir, on peut ajouter du saké, ainsi qu’une gelée à base de mizuame, un sirop de fécule à base d’orge malté.

Au terme du processus de fermentation, apparaît à la surface du sukumo une sorte d’écume, l’ana no hai, « fleur d’indigo » : son apparition indique que la teinture est prête. In fine, cette matière tinctoriale se présente comme une sorte de pâte de couleur sombre, terreuse et friable. L’intégralité du processus, du semis au colorant, prend environ une année.

Bien sûr, la qualité du colorant doit tout à celle du sukumo. Ce colorant végétal présente l’avantage de pénétrer en profondeur dans les fibres textiles, assurant une teinture de haute qualité, moins susceptible de se délaver au fil du temps qu’un colorant chimique.

Si l’indigo est la plante phare de la teinture végétale, il n’a pas pour autant l’apanage du shibori. La teinture peut être faite à partir d’autres plantes, comme la garance, le cosmos, le réséda, ou même l’oignon. Du côté des couleurs, si le bleu indigo est la couleur traditionnelle du shibori, de nos jours, la teinte peut se faire avec d’autres couleurs, notamment le beige et le rose, tout en utilisant la technique du shibori.

 

Un savoir-faire éco-responsable et « zéro déchet »

Premier atout écologique, le shibori, comme on l’a vu, repose sur un colorant végétal non chimique, d’origine purement naturelle. Aucun produit chimique n’est ajouté.

Le shibori repose avant tout sur un principe de récupération et de recyclage de tissus usagés : la teinture est traditionnellement faite sur du linge défraîchi (comme du linge de maison blanc devenu gris ou taché), puisque par essence, les tissus sont voués à être teints.

Preuve supplémentaire de son caractère écologique, le processus de fabrication lui-même génère très peu de déchets. Seuls sont nécessaires du fil à coudre, des élastiques, de la ficelle, des planches usagées et une bassine réutilisable.

Le shibori est donc bien une technique « zéro déchet ». Dans un contexte de crise climatique, et alors que l’on sait combien les ressources sont précieuses, cette technique séduira les amateurs du « do-it-yourself » ou « fait maison » écolo. Car en permettant le recyclage des tissus, elle prolonge leur durée de vie.

Le shibori est tout à fait conforme à l’« upcycling » ou au « surcyclage », qui consiste à récupérer des matériaux usagers pour les transformer en de nouveaux produits de qualité supérieure – une sorte de recyclage par le haut. Plus généralement, le shibori a toute sa place dans le mouvement « Do It Green », qui consiste à fabriquer soi-même des produits dans un souci écologique et dans une optique de développement durable. 

Matériel pour arashi shibori, Arimatsu, musée du Shibori

Matériel pour arashi shibori, Arimatsu, musée du Shibori, Arimatsu

Une diversité de produits de la vie courante

Aux origines, à l’époque d’Edo, la teinture à l’indigo était réservée aux vêtements de marque : vêtements portés par les samouraïs sous les armures, et kimonos des nobles, marchands et autres riches personnalités qui arboraient fièrement des motifs originaux et élaborés. L’indigo était l’une des rares couleurs vives que ces personnages de haut rang étaient autorisés à porter.

Depuis les temps médiévaux, la teinture à l’indigo a traversé les époques. Ce faisant, elle a acquis ses lettres de noblesse, tout en se démocratisant pour se répandre dans toutes les catégories sociales. 

Aujourd’hui, ce savoir-faire se décline en une multitude de vêtements, accessoires de mode et articles d’intérieur : prêt-à-porter, accessoires (foulards, écharpes et hankachi, sortes de mouchoirs japonais servant d’essuie-mains), linge de maison (torchons, nappes, sets de table, chemins de table et tenugui ou essuie-mains traditionnels), maroquinerie, articles de décoration d’intérieur (coussins, tentures, tapisseries), noren (rideaux extérieurs japonais)… La liste quasi infinie de produits fait du bleu indigo, désormais appelé « bleu du Japon », le marqueur chromatique de l’artisanat nippon.

Dans la garde-robe, le shibori est toujours utilisé pour les kimonos et les yukatas (kimonos d’été légers). Tout autant que pour leur esthétique, les vêtements teints à l’indigo sont reconnus pour leur aptitude à apaiser les irritations cutanées, leurs propriétés antiseptiques, antibactériennes, déodorantes, et insectifuges. Autant de qualités qui valurent aux vêtements teints à l’indigo d’être très tôt portés par les samouraïs sous leur armure. Au fil des saisons, ces vêtements s’adaptent aux variations climatiques : ils peuvent être légers en été, chauds en hiver, et sont toujours appréciés pour le raffinement et la diversité des motifs. Tandis que les vêtements de tous les jours sont ornés de larges motifs, les vêtements de luxe présentent plutôt des motifs plus petits et plus fins.

      Arimatsu, musée du Shibori, tentures 3 

S’il s’est démocratisé jusqu’à devenir accessible à tous, le shibori s’est aussi étendu géographiquement. Dans les années 1990, il a commencé à être exporté en dehors de l’Archipel. Il fut utilisé à l’international dans une multitude d’applications textiles, du prêt-à-porter au design et à la décoration d’intérieur.

Enfin, en se démocratisant et se modernisant, le shibori a adopté d’autres couleurs. Si le bleu indigo reste le grand classique, la palette des teintures s’est élargie, de l’orange au vert.

 

Les matières premières, des teintures naturelles, et le principe même du shibori, qui consiste en du recyclage de linge de récupération, en font un artisanat écologique, « zéro déchet » et écoresponsable. Le shibori a traversé les siècles dans un mouvement de démocratisation, de modernisation et de développement à l’international. Tout en perpétuant les techniques ancestrales, il a intégré de nouveaux designs et de nouvelles couleurs, et s’est adapté aux modes vestimentaires. Il s’est enfin décliné en divers produits pour la maison, tout en garantissant toujours des produits artisanaux uniques.

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