À la découverte de Sanae Takaichi : Première ministre japonaise (Partie 2/2)
Militarisation. Diplomatie. Industrie. Dettes. De quel Japon parlons-nous ? Ce second épisode « À la découverte de Sanae Takaichi » fait le point sur les décisions majeures de son gouvernement. Dans le premier épisode, il fut question de sa personne, de son image et de sa montée au pouvoir. Cette partie de l’article aborde davantage les positions politiques de la Première ministre japonaise quant aux enjeux économiques et diplomatiques, principalement à travers l’exemple de Taïwan.

Autre forme de popularité : entre populisme, productivité et nationalisme
Après la popularité de sa personne vient l’éventuelle popularité de son programme. Notre premier épisode a dressé le portrait d’une Première ministre japonaise étonnante : une Dame de fer au supplément d’âme métal. Nous y avons souligné son image plutôt appréciée dans l’opinion publique et le soutien sans précédent d’un électorat jeune. Cette popularité auprès des jeunes n’empêche pas Takaichi d’en trouver une autre auprès des personnes plus âgées. En effet, la Première ministre attire également une part importante de travailleurs et de retraités ainsi que des individus d’un certain âge encore actifs.
Cela s’explique par les positions assez populistes de Takaichi, pour qui le Japon et le travail passent avant tout ; n’oublions pas que la classe sociale à laquelle appartenait sa famille joue aussi un rôle dans la manière dont ses électeurs perçoivent et admirent son arrivée au pouvoir. La majorité des cadres et des entreprises la soutiennent également puisqu’elle semble promouvoir et encourager le travail et la productivité. Le pays a pourtant redoublé d’efforts depuis quelques années pour alléger la charge de travail des Japonais. Cela semble contraire à la ligne de conduite adoptée par Takaichi qui avoue par exemple, avec fierté, passer des nuits blanches à s’occuper d’un dossier ou encore de programmer une réunion à trois heures du matin. Le travail et le surmenage sont à nouveau glorifiés.
Elle a également mis fin à une crise sans précédent et à l’incertitude politique qui régnait après la démission de Shigeru Ishiba ainsi qu’à la montée significative du parti d’extrême droite anti-immigration Sanseito. Parti qui reproche d’ailleurs à Sanae Takaichi de ne pas être assez ferme, elle qui s’est engagée à durcir les mesures contre l’immigration.
Ce reproche ne signifie pas non plus que la Première ministre japonaise décide d’abandonner les législations à ce sujet. Elle reste bien déterminée à les durcir et à contrôler les travailleurs immigrés, quelle que soit leur nationalité. Son attachement aux traditions et son ultra-conservatisme la poussent à trouver des solutions pour ne pas avoir à se reposer sur les étrangers. Pour cela, elle répète qu’il faut compenser : « travailler, travailler et travailler », voilà la clef. Ce qui effraie et déplait à ceux qui se sont battus, comme mentionné, pour que la mentalité sur la productivité change au Japon et pour que la surcharge de travail, cause de mortalité prématurée, cesse ou à défaut, baisse.
Le Japon, un nouveau visage : industrie technologique et militarisation
D’autres sujets divisent : l’argent public et la militarisation. Sanae Takaichi prévoit également d’augmenter et d’optimiser la dépense publique pour soutenir les familles et faire remonter l’économie en réponse à l’inflation. Son gouvernement a commencé à investir et à dépenser des sommes conséquentes. La dette publique très élevée n’est, à ses yeux, pas un souci tangible. À tout moment, le Japon peut en quelque sorte rapatrier ses investissements à l’étranger et s’en sortir en misant sur les bons domaines. Selon Takaichi, il faut avant tout maintenir le pouvoir d’achat et investir dans des secteurs prisés comme l’intelligence artificielle pour relancer l’économie du Japon et lui assurer une place de choix dans le marché mondial. L’IA est un domaine où le Japon se démarque et peut exceller, véritables pionniers de la robotique. Pour Takaichi, il n’est pas insensé de se concentrer sur cet aspect pour renforcer la présence du pays à l’international.
En ce sens, il est intéressant de noter que TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company) leader mondial de la production de semi-conducteurs, indispensables à toute technologie, investit intensivement au Japon avec sa seconde usine à Kumamoto.
Pour vous donner une idée, Kumamoto se trouve sur l’île de Kyushu, au sud du pays.

Cette usine nous permet d’entrevoir des enjeux géo-économiques et politiques bien plus larges. Presque toute la production mondiale de semi-conducteurs est localisée à Taïwan, siège de TSMC. Cette localisation au même endroit représente un inconvénient de taille pour les entreprises internationales et l’économie mondiale au vu du contexte géopolitique actuel et incertain avec la Chine. Davantage d’options diminuent considérablement les risques liés à une telle centralisation. Cette usine japonaise est alors à la fois une assurance pour Taïwan et une stratégie économique de survie pour le Japon. Un tel choix politique est un autre changement dans l’histoire du pays, créant une alliance forte entre le Japon et Taïwan sur des plans économiques et politiques. Cette infrastructure résume finalement la politique de Sanae Takaichi : les semi-conducteurs sont un domaine industriel haut de gamme et très demandé, aussi stratégique et important que la défense militaire.
Une défense que l’on peut interpréter comme une réponse à l’avancée économique, technologique et diplomatique de la Chine, qui semble être le principal antagoniste du gouvernement de Takaichi.
D’ailleurs l’usine à Kumamoto résume deux points cruciaux soulignés par la Première ministre japonaise : économie et sécurité nationale ne font qu’un. Un secteur industriel avancé et un moyen de dissuasion face aux pressions chinoises sont le symbole d’une sécurité nationale et économique. Les investissements dans l’IA et les semi-conducteurs sont le parfait exemple pour justifier un renforcement budgétaire conséquent dans les technologies et dans toutes les industries liées à la défense. Défense économique comme militaire. D’ailleurs, ici aussi ces dépenses sont liées en partie à Taïwan, car presque un tiers de ce budget militaire serait destiné à la surveillance des côtes sur les îles proches de Taïwan.
Le cas particulier de Taïwan dans la politique de Sanae Takaichi
Taïwan semble donc être au centre des actions internationales et des propos du gouvernement japonais actuel, mais aussi au cœur de la métamorphose à venir du Japon. Les liens entre la Chine, Taïwan et le Japon avaient déjà été fortement médiatisés à la suite des propos de la Première ministre japonaise sur les pressions chinoises et son soutien envers Taïwan, voire une possible intervention militaire si son voisin chinois attaquait directement Taïwan. En effet, la Chine désire reprendre le territoire taïwanais depuis des années, en renforçant sa politique de « un État, deux systèmes » comme ce fut le cas pour Hong Kong, sans tenir compte des manifestations de 2020. La Chine revendiquant sa souveraineté a d’ailleurs riposté après les propos de Sanae Takaichi en arrêtant certaines exportations vers le Japon et en dissuadant les touristes chinois de se rendre sur le territoire nippon.
Ces actions ont divisé les Japonais, certains applaudissant alors le calme et la propreté selon eux des lieux touristiques, d’autres regrettant l’absence des Chinois notamment en termes de rentabilité dans les commerces. Dans tous les cas, nombre de Japonais craignent des représailles de leur voisin chinois. Les tensions sous-jacentes depuis l’après-guerre se sont accentuées ces dernières années et les visites de politiciens au sanctuaire Yasukuni n’ont pas aidé à les apaiser.
Ces visites, bien que non professionnelles, ont toujours fait polémique. En effet, sont honorées en ce lieu les âmes de criminels de guerre, parmi d’autres morts allant des soldats décédés pour l’empereur jusqu’aux jeunes filles d’Okinawa de l’escadron Himeyuri, étudiantes devenues infirmières sur le champ de bataille. Ce sanctuaire gère aussi le musée Yushukan qui fut longtemps critiqué pour sa vision très nationaliste. Cependant, les évènements récents marquent un réel tournant dans cette dynamique déjà complexe entre voisins japonais, sud-coréens, nord-coréens, chinois et taïwanais.

La militarisation est précisément ce qui effraie une partie des Japonais, moins « fans » de leur Première ministre et du Japon qu’elle envisage pour les générations futures. Certains regrettent ce changement, affirmant que, si le Japon est ainsi aujourd’hui, c’est qu’il a renoncé à la guerre et à être armé, comme cela est inscrit dans l’article 9 de sa Constitution. De plus, une armée japonaise à visée offensive, et non juste défensive, a de quoi secouer dans un contexte mondial où les dynamiques de pouvoir et les guerres ne cessent de croître. En parallèle, de nouvelles alliances avec les États-Unis continuent de mener le Japon vers une militarisation intense et une exportation prolongée d’armes et de missiles.
Lieu de nombreuses bases militaires américaines au Japon, Okinawa est une preuve de ce qui est déjà en marche : des soldats japonais y ayant suivi un entrainement à l’américaine. Après tout, Okinawa est un endroit stratégique pour les États-Unis afin de surveiller la Chine, le détroit de Taïwan mais aussi la péninsule de Corée. Avec cette alliance, le gouvernement de Takaichi agit concrètement sur sa volonté de militarisation et sur l’exportation d’armes tout en pouvant réaffirmer et consolider ses positions quant à la situation Taïwan-Chine.
Les relations nippo-américaines à la loupe : enjeux et influences
Cette alliance et l’entraînement à l’américaine des soldats japonais démontrent aussi une certaine emprise des États-Unis en tant qu’allié et permet d’entrevoir les tensions en Asie en partie liées à cette influence. À titre d’exemple, il existe aussi des exercices militaires annuels entre la Corée du Sud et les États-Unis. D’ailleurs, ces exercices « Freedom Shield » se mettent en place actuellement ; ce qui vient de raviver les tensions avec la Corée du Nord. Kim Yo-Jong, sœur du dirigeant nord-coréen Kim Jong-Un et forte figure politique du pays, s’est exprimée avec irritation à ce sujet. Elle en a profité pour dénoncer l’abus des interventions américaines en mentionnant également le cas iranien. Cela inscrit les tensions entre voisins asiatiques dans un contexte bien plus large de conflits internationaux et de rapprochements stratégiques. Les nouvelles alliances et les désaccords de longue date aux alentours de l’archipel japonais font planer une menace de plus en plus tangible sur la sécurité. Ce qui permet en quelque sorte d’appuyer les décisions et les propos de Takaichi sur la militarisation.
Ainsi, Donald Trump, président des États-Unis, tire profit de cette militarisation et joue un rôle controversé dans les dynamiques de pouvoir sur le continent asiatique. Trump insiste depuis le début de son deuxième mandat pour que ses alliés, dont le Japon et la Corée du Sud, investissent davantage dans leur défense. Les traités de sécurité d’après-guerre qui lient notamment ces deux pays à Washington sont importants pour comprendre la complexité des relations diplomatiques et militaires unissant le président américain à ses homologues sud-coréen et japonais. Les exigences et conditions du gouvernement américain actuel ont mis à rude épreuve la politique de ses deux alliés asiatiques, notamment sur le plan militaire et financier.
L’augmentation des droits de douane mise en place par les États-Unis avait d’ailleurs impacté de nombreux secteurs et pays dont le Japon et la Corée du Sud. Ces taxes douanières en hausse dans un Japon déjà fragilisé furent et sont encore un sujet délicat qui, couplé aux scandales de corruption, avait rendu la tâche difficile à l’ancien Premier ministre Ishiba, provoquant en partie sa démission. A contrario de Takaichi, pour qui les négociations se sont bien déroulées, trouvant un terrain d’entente sur la question de la défense et le coût de celle-ci. La baisse des taxes américaines sur les marchandises japonaises a également été actée.
Pour la Première ministre du Japon cette situation complexe est devenue une manière de concrétiser la militarisation du pays et une raison de plus de préserver ses relations avec les États-Unis, quel qu’en soit le prix à payer… Un prix au sens littéral du mot puisque le Japon déverse de lourdes sommes dans le cadre de cette alliance. Ryosei Akazawa, ministre japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie s’est récemment entretenu avec Howard Lutnick, secrétaire américain au Commerce, sur les sujets de la coopération énergétique, dont le nucléaire, et sur les engagements du Japon envers les États-Unis en termes d’investissements financiers en échange de la baisse des droits douaniers. La visite de Sanae Takaichi le 19 mars à Washington nous offre un aperçu sur la suite de cette relation qui dépasse le seul domaine militaire.
Sanae Takaichi, première visite à la Maison Blanche
Cette rencontre qui devait porter sur l’énergie, l’économie et sur le contexte Taïwan-Chine a dévié sur la situation en Iran. En effet, après le refus majeur des membres de l’OTAN d’intervenir sur le détroit d’Ormuz, le président américain accroît les pressions auprès de ses autres alliés. Il en a donc profité pour amener le Japon à s’impliquer dans la guerre au Moyen-Orient et à protéger militairement le détroit d’Ormuz. Cela dit, Takaichi n’a pas cédé sur ce point, recherchant une solution pacifiste de passage et privilégiant un plan militaire axé sur la Chine. En ce sens, elle a fait part de ses craintes face au déploiement vers l’Iran de soldats américains basés au Japon, alors que la Chine recommence à intensifier ses exercices militaires autour de Taïwan. L’État insulaire en question est une fois de plus au centre des relations nippo-américaines, sino-américaines et internationales. Cette rencontre à la Maison Blanche permet d’entrevoir la complexité et l’enchevêtrement des relations économiques et diplomatiques à différentes échelles.
De plus, la médiatisation de cette visite montre les défis qui attendent Takaichi et les limites de sa popularité auprès de ses citoyens. Malgré son discours sur la militarisation, il n’est pour elle pas question de s’engager dans ce conflit. Elle a été applaudie pour avoir résisté aux pressions américaines sur le détroit d’Ormuz. Cependant, elle fut aussi critiquée pour ne pas avoir réagi verbalement face à un commentaire discuté de Trump. En effet, un journaliste japonais a demandé au président américain pour quelles raisons il n’avait pas prévenu ses alliés avant de frapper l’Iran ; ce à quoi Trump a répondu qu’il voulait garder l’effet de surprise. Avant d’ajouter en blaguant : « who knows better about surprise than Japan ? Why didn’t you tell me about Pearl Harbor ? » (En surprises, qui s’y connait mieux que le Japon ? Pourquoi vous ne m’avez pas prévenu pour Pearl Harbor ?).
Cette référence a fait polémique puisqu’elle pointe du doigt le passé du Japon durant la Seconde Guerre mondiale. Après cette attaque japonaise, les États-Unis sont entrés en guerre et le Japon en a subi les conséquences avec notamment les bombardements atomiques américains sur Hiroshima et Nagasaki dont le Japon garde à ce jour des séquelles. Ce rappel historique abordé avec ironie a été interprété comme un manque de respect et de diplomatie. En outre, cela a fait ressurgir le sujet controversé du retour au nucléaire sur le territoire nippon. En somme, cette visite met en avant les facettes plurielles de tout accord entre pays et les différents obstacles, tant externes qu’internes, que va devoir surmonter le gouvernement japonais actuel.
De l’interdépendance entre le Japon et Taïwan jusqu’à l’alliance nippo-américaine, il est indéniable que des changements cruciaux sont en train de voir le jour et vont s’accentuer à l’intérieur comme à l’extérieur de l’archipel. C’est sans mentionner les thèmes du travail et de la famille portés par le gouvernement actuel. Le pays du Soleil-Levant, tel que les Japonais et nous-mêmes le connaissons, se voit changé et s’adapte comme il peut à des problématiques persistantes, à un monde lui aussi en changement et à des relations complexes entre les pays les plus influents.

Nouvelle Première ministre, nouveau Japon ?
Sanae Takaichi incarne les paradoxes d’un Japon avant-gardiste mais conservateur, traditionnel mais futuriste, ouvert et touristique mais avec une peur croissante des étrangers, où l’émancipation et le rôle des femmes sont importants mais leur valeur dans la société reste majoritairement cantonnée aux naissances. Le portrait contrasté de la Première ministre japonaise met en exergue un Japon tout autant contrasté, avec des facettes aussi attractives que fallacieuses. Toutefois, cela démontre aussi la manière dont le Japon n’a de cesse de s’adapter au monde. Nombre de Japonais ne souhaitent pas renouer avec les tendances belliqueuses passées de leur pays et les crimes de son histoire. Au contraire, ils craignent qu’une militarisation intensive métamorphose entièrement le pays et la sécurité au lieu de la maintenir. Pour d’autres, dont Sanae Takaichi, c’est une décision vitale associée aux investissements dans les technologies pour relancer l’économie et assurer la sécurité de l’État. Dans un contexte mondial déjà délicat, les choix politiques et les alliances d’un pays tel que le Japon peuvent raviver des tensions tout autant que changer pour le meilleur ou le pire les dynamiques en place.
Au-delà des enjeux stratégiques que ces décisions politiques entendent préserver, le Japon et ses habitants peuvent déjà s’attendre à des transformations dans leur vie quotidienne. Takaichi s’est démarquée des élites japonaises par sa personnalité singulière tout en mettant en avant ses positions populistes et ses idées nationalistes face aux problèmes socioéconomiques du Japon. Qu’ils s’avèrent fructueux ou désastreux, les choix récemment pris montrent une autre forme de résilience de l’archipel japonais.
In fine, tout était dans les premières lignes de ce dossier, lorsque l’on évoque Mme Takaichi : batterie ou patrie, elle compte mener les deux à la baguette.
Pour aller plus loin :
« À la découverte d’Okinawa, une île au cœur de la géopolitique asiatique » Léo Thomas, 2023, ci-dessous :
« Yasukuni-jinja, sanctuaire de la controverse et symbole du révisionnisme nippon » Équipe JDJ, 2020, ci-dessous :
Sitographie :
https://www.allnews.ch/content/points-de-vue/les-semi-conducteurs-et-l’ia-la-nouvelle-frontière-technologique « Les semi-conducteurs et l’IA: la nouvelle frontière technologique? », Paul de La Baume, 2024https://fr.wikipedia.org/wiki/Taiwan_Semiconductor_Manufacturing_Company Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, entreprise taïwanaise
https://www.abcbourse.com/analyses/chronique-tsmc_au_japon_une_decision_industrielle_qui_reconfigure_la_securite_economique_asiatique-1496 « TSMC au Japon : une décision industrielle qui reconfigure la sécurité économique asiatique », Vincent Barret, 2026 : À la découverte de Sanae Takaichi : Première ministre japonaise (Partie 2/2)
