Familles à louer, regard à vendre : le Japon et le piège du « Weird Japan »
Février 2026, Rental Family – Dans la vie des autres, le nouveau film d’Hikari sortait dans nos salles obscures. Le spectateur suit Phillip (Brendan Fraser), un acteur américain en perte de repères à Tokyo, qui accepte un emploi singulier : incarner, pour une agence, des proches de substitution. Un père pour la journée. Un mari de façade. Un ami pour ne pas dîner seul.
La presse accueille le film avec enthousiasme. Mais, en marge des critiques cinématographiques, un autre récit s’impose rapidement : celui du phénomène réel qui a inspiré la fiction. Car la location de personnes existe bel et bien au Japon. Le secteur compte plusieurs centaines d’entreprises et n’a cessé de se développer depuis les années quatre-vingt. De quoi nourrir une fascination occidentale bien rodée pour les « étrangetés » japonaises.
Or c’est précisément ce flou qui mérite que l’on s’y arrête. Entre la réalité de ces services et le récit qu’en construisent nombre de regards occidentaux, l’écart est considérable. Et cet écart porte un nom : le « Weird Japan ». Plus qu’une collection d’anecdotes insolites, il désigne une manière de transformer des phénomènes marginaux ou situés en preuves d’une altérité japonaise supposée. La location de personnes en offre une illustration particulièrement révélatrice.

Le Japon est-il vraiment bizarre ? Anatomie d’un fantasme médiatique
Le phénomène médiatique souvent désigné sous le terme de « Weird Japan » renvoie à une manière spécifique — largement occidentale — de représenter le Japon comme un espace de pratiques sociales à la fois fascinantes et déroutantes. Cette construction ne relève pas d’une simple observation empirique, mais s’inscrit dans un ensemble de cadres discursifs plus anciens.
D’une part, elle prolonge les schémas de l’orientalisme, qui ont historiquement figé le Japon dans une altérité traditionnelle, associée à des figures telles que les samouraïs ou les geishas. D’autre part, elle s’inscrit dans des formes contemporaines de techno-orientalisme, qui projettent le pays dans un futur hyper-technologique, souvent décrit comme excessif ou déshumanisé. Entre ces deux régimes — archaïsant et futuriste — s’installe une tension que les discours médiatiques traduisent volontiers en paradoxe, voire en incongruité.
C’est précisément dans cet espace de tension que prend forme le « Weird Japan ». Celui-ci ne décrit pas une réalité sociale homogène ; il constitue avant tout une grille de lecture permettant de rendre cohérentes des représentations contradictoires. La complexité sociale est ainsi simplifiée par sa traduction en bizarrerie : ce qui relève de configurations historiques, économiques ou culturelles spécifiques est réinterprété comme manifestation d’une altérité fondamentale.
Cette lecture trouve d’ailleurs un écho dans certains discours japonais eux-mêmes, notamment le Nihonjinron, qui met en avant l’unicité culturelle du Japon et sa capacité supposée à concilier tradition et modernité. Toutefois, là où ces discours tendent à valoriser une forme d’harmonie ou de spécificité, les représentations occidentales traduisent plus volontiers cette coexistence en termes d’étrangeté.
Surtout, le phénomène WJ ne repose pas seulement sur la décontextualisation. Il fonctionne aussi par sélection, amplification et généralisation de phénomènes marginaux, parfois anecdotiques, en tendances représentatives de la société japonaise. Des pratiques marginales ou ponctuelles sont extraites de leur contexte puis présentées comme révélatrices du Japon dans son ensemble. Ce double mouvement — extraction et amplification — contribue à produire une image homogénéisée d’un Japon intrinsèquement « bizarre ».
Nous avons presque tous en tête ce type d’anecdote censée résumer l’étrangeté japonaise : ces distributeurs automatiques qui ne vendraient pas seulement des boissons ou des snacks, mais aussi des objets insolites, des sous-vêtements usagés ou encore des capsules contenant les coordonnées de jeunes femmes. Régulièrement relayés dans les médias étrangers, ces exemples sont devenus l’un des symboles les plus familiers du WJ.
Pourtant, ils reposent sur un effet de sélection caractéristique. La très grande majorité des distributeurs japonais proposent des produits parfaitement ordinaires ; seuls quelques cas atypiques — parfois largement fantasmés ou extrêmement marginaux — concentrent l’attention médiatique. Ce déplacement du regard constitue l’un des mécanismes centraux du « Weird Japan » : extraire un phénomène isolé de son contexte puis le présenter comme révélateur d’une culture entière.
Le bagel head : un épiphénomène qui devient mode japonaise
Le « bagel head » pousse cette logique encore plus loin. En 2012, de nombreux médias internationaux — de National Geographic aux tabloïds — présentent comme une nouvelle « mode japonaise » cette pratique consistant à injecter une solution saline sous la peau du front afin d’y faire apparaître, pendant quelques heures, une forme évoquant un bagel. Pourtant, la plupart des Japonais découvrent eux-mêmes son existence à travers ces reportages.
Comme l’a notamment montré la blogueuse La Carmina, il ne s’agissait nullement d’une tendance sociale, mais d’un phénomène extrêmement marginal, pratiqué par un nombre très restreint d’individus au sein d’une sous-culture underground. La technique elle-même n’était d’ailleurs pas propre au Japon et trouvait ses origines ailleurs avant d’être reprise ponctuellement à Tokyo.
En érigeant cet épiphénomène en symbole culturel, les médias ont opéré un double déplacement : d’une part, en extrayant la pratique de son contexte artistique et confidentiel ; d’autre part, en la requalifiant comme indicateur d’une supposée singularité japonaise. Ce faisant, une performance marginale s’est trouvée transformée en phénomène national, illustrant de manière exemplaire la manière dont le « Weird Japan » se construit à partir de cas isolés érigés en tendances.
Les hommes herbivores : d’une mutation sociale à une étrangeté médiatique
Le cas des « hommes herbivores » (sôshoku danshi ) illustre un autre versant du phénomène. Popularisé au Japon à partir du milieu des années 2000, ce terme désigne des hommes, souvent jeunes, qui se détournent des modèles masculins traditionnels valorisant l’ambition professionnelle, la compétition, l’autorité et la réussite matérielle. Ils accordent généralement moins d’importance à la carrière, au statut social ou à la conquête amoureuse, et privilégient davantage une vie perçue comme plus simple, moins compétitive et plus centrée sur le bien-être personnel.
Rapidement, la presse internationale s’empare du sujet, en le cadrant à travers des registres interprétatifs variés mais convergents dans leur tendance à l’exceptionnalisation. Là où Reuters évoque une forme de retrait vis-à-vis de la vie en entreprise, NPR lit une transformation des normes masculines, tandis que le Washington Post va jusqu’à associer ce désintérêt pour le modèle traditionnel à une menace pour l’équilibre économique global.
Ce cadrage tend toutefois à exotiser des mutations sociales qui restent comparables à celles observées dans d’autres sociétés contemporaines. Au Japon, la figure de « l’homme herbivore » ne renvoie pas uniquement à une supposée passivité masculine : elle s’inscrit dans un contexte marqué par la précarisation du travail, l’évolution des normes de genre et l’émergence de nouvelles formes d’identification masculine, parfois valorisées dans la culture populaire.
En transformant ces mutations sociales en singularité culturelle, les médias déplacent un phénomène socio-économique vers le registre de l’étrange. Ce glissement — d’une mutation située à une anomalie supposée — constitue l’un des mécanismes récurrents du phénomène WJ.
Le canular du eye-licking : quand l’étrangeté se fabrique sans objet
Un troisième type de dérive médiatique apparaît lorsque l’étrangeté ne repose plus sur un phénomène existant, même marginal, mais sur une information entièrement fabriquée. Le cas du prétendu eye-licking ou worming, supposée pratique consistant pour des adolescents japonais à se lécher le globe oculaire, en constitue une illustration particulièrement révélatrice.
Diffusée au début des années 2010, l’information est reprise par de nombreux médias internationaux, qui y voient le signe d’une nouvelle « mode » inquiétante. L’histoire circule rapidement, sans vérification approfondie, alimentant un récit alarmiste sur des comportements jugés à la fois étranges et problématiques.
Il apparaît pourtant que cette « tendance » reposait sur des bases extrêmement fragiles, voire inexistantes : quelques vidéos isolées, sorties de leur contexte, et amplifiées par des mécanismes de reprise médiatique. En l’absence d’enquête approfondie, ces éléments ont été agrégés en un phénomène cohérent, présenté comme typiquement japonais.
Ce cas révèle une autre mécanique du « Weird Japan » : non plus seulement amplifier l’exception, mais produire de l’altérité à partir d’indices parfois inexistants. L’étrangeté ne se contente plus d’interpréter le réel ; elle peut, dans certains cas, contribuer à le fabriquer.
Mais le « Weird Japan » serait trop simple s’il ne se nourrissait que d’inventions pures. Sa forme la plus insidieuse consiste à saisir un phénomène bien réel, puis à le priver de tout ce qui le rend intelligible. L’attachement à des personnages fictifs en constitue une illustration particulièrement éclairante.

© Kondō Akihido
Images tirées de l’ouvrage Les Amours artificielles au Japon, d’Agnès Giard, Albin Michel, 2025.
L’attachement à des personnages fictifs
Les médias occidentaux en ont fait l’une des figures emblématiques de l’étrangeté japonaise : celle d’individus supposément isolés, entretenant des relations avec des partenaires virtuels ou fictionnels — qu’il s’agisse d’un mariage avec une idole holographique, d’un attachement à une poupée anthropomorphique ou encore d’une mise en scène affective autour d’un personnage de fiction.
Ce cadrage occulte pourtant des éléments essentiels. Lorsqu’Akihiko Kondô célèbre en 2018 son union avec Hatsune Miku, il ne s’agit pas simplement d’une excentricité individuelle : le geste est revendiqué comme une prise de position visant à rendre visible une forme d’attachement stigmatisée. De même, les cérémonies dites oshi-kon, au cours desquelles des participants organisent un mariage avec leur personnage favori, rejouent minutieusement les codes du mariage traditionnel.
Comme nous l’avons montré dans notre article « L’amour imaginaire au Japon : quels enjeux ? », ces pratiques s’inscrivent dans un contexte socio-économique contraint : depuis l’éclatement de la bulle des années 1990, la formation d’un foyer repose sur des conditions matérielles de plus en plus difficiles à réunir. Dans ce contexte, les relations fictionnelles apparaissent moins comme une anomalie que comme une réponse — parfois critique — à une injonction sociale devenue difficilement atteignable.
L’anthropologue Agnès Giard parle à ce propos de « conformisme parodique » : en reproduisant avec précision les rituels du couple, ces individus ne s’en détournent pas totalement, mais en exposent les contradictions. Ce que certains récits médiatiques interprètent comme une forme d’étrangeté relève ainsi, dans bien des cas, d’une mise en tension des normes sociales elles-mêmes.
Ce type de glissement n’est pas isolé. Régulièrement, des phénomènes présentés comme typiquement japonais émergent dans les médias internationaux, mobilisant des registres récurrents — solitude, sexualité, technologie — avant de disparaître sans faire l’objet d’un suivi approfondi. Dans le même temps, des transformations structurelles majeures, telles que la précarisation du travail ou les mutations démographiques, restent largement en retrait dans ces récits.
Il y a pourtant une subtilité que l’on néglige souvent : le phénomène WJ n’est pas seulement une construction occidentale. Même des œuvres animées des meilleures intentions peinent à échapper à une image du Japon encore largement façonnée par l’exotisme, comme le suggèrent certaines critiques de Rental Family. Le regard exotisant apparaît ainsi moins comme une erreur ponctuelle que comme un cadre profondément ancré.
Il est parfois relayé, voire activement entretenu, par des acteurs japonais eux-mêmes, qui ont compris que l’exotisme pouvait devenir une ressource. Ce que les chercheurs désignent comme de l’auto-exotisme : la mobilisation stratégique d’une singularité culturelle dans un contexte de circulation globale des images. Yuichi Ishii, fondateur de l’agence Family Romance en offre sans doute l’une des expressions les plus abouties et les plus ambiguës.
L’affaire Ishii : du « chef-d’œuvre » au château de cartes
Le 30 avril 2018, le très prestigieux New Yorker, reconnu pour le sérieux et la fiabilité de son travail éditorial, offre une caisse de résonance mondiale à Yuichi Ishii et à son entreprise Family Romance. Signé par Elif Batuman, l’article A Theory of Relativity (daté du 23 avril 2018) plonge le lecteur dans l’univers des services de « location de personnes » proposés par l’agence : faux amis, faux conjoints, faux collègues ou faux membres de la famille engagés pour combler une solitude, préserver les apparences sociales ou accompagner certains moments de la vie. À travers cette immersion, le reportage explore, avec une virtuosité saluée, la frontière poreuse entre authenticité et simulation.
Le monde entier s’émeut alors devant plusieurs récits saisissants : celui d’un homme âgé louant une épouse et une fille pour atténuer sa solitude ; celui d’une mère dont l’enfant croit, depuis neuf ans, que l’homme qui vient lui rendre visite est son véritable père, ignorant qu’il s’agit d’un acteur payé pour tenir ce rôle. Par la force de son écriture et la précision apparente de ses observations, l’article impose ces histoires comme autant de fragments d’une réalité japonaise à la fois déroutante et crédible.
Le succès est immédiat. L’article reçoit le National Magazine Award, inspire le film Family Romance, LLC de Werner Herzog, et conduit Conan O’Brien à se mettre en scène dans les bureaux de l’agence. Le Japon est alors définitivement figé dans l’imaginaire collectif comme le pays où l’on loue de l’affection « comme on commande une pizza ».
Mais ce récit commence à se fissurer l’année suivante. Des révélations, notamment issues d’enquêtes diffusées par la chaîne publique japonaise NHK, mettent en lumière une série d’ambiguïtés : certains témoignages reposaient sur des mises en scène, des personnes présentées comme clientes étaient en réalité des employées de l’entreprise — voire des proches de Yuichi Ishii lui-même. Ainsi, le prétendu veuf solitaire, Kazushige Nishida, agissait sous pseudonyme alors qu’il était marié, tandis que Reiko Shimada, la mère célibataire était en réalité l’épouse d’Ishii au moment des faits. Plusieurs situations avaient également été construites ou adaptées pour les besoins du récit. L’enquête interne du New Yorker elle-même souligne combien la frontière entre documentation et performance s’avère difficile à établir.
En réalité, l’affaire Ishii dépasse le simple cadre du scandale déontologique pour devenir le cas d’école d’un échec collectif de perception. Comme l’observe Ryu Spaeth, l’article du New Yorker n’a pas inventé le fantasme du « Weird Japan » : il s’est contenté de le confirmer avec une telle maestria littéraire que peu — ni les fact-checkers, ni les jurés des prix prestigieux — ont éprouvé le besoin d’en questionner les fondements.
Yuichi Ishii a mené un jeu autrement plus retors qu’une simple escroquerie. Acteur professionnel de la simulation, il a traité la presse internationale comme son client le plus prestigieux, lui livrant sur un plateau le Japon qu’elle réclamait : un pays où le lien humain peut s’acheter.
Ce « palais des glaces » médiatique, où des acteurs, parfois liés entre eux dans la vie réelle, simulaient des relations de location devant des caméras mondiales, donne aujourd’hui le vertige. En applaudissant cette performance, le monde n’a pas découvert le Japon ; il a simplement validé un freakshow fabriqué sur mesure pour satisfaire son propre appétit pour l’insolite.
Le phénomène réel : ni freakshow, ni utopie
L’affaire Ishii ne doit pas obscurcir ce qu’elle révèle malgré elle : la location de personnes au Japon existe, et depuis longtemps. Structuré, documenté, ce secteur n’a rien d’un fantasme de journaliste occidental.
Le secteur apparaît au début des années 1990, avec des agences proposant des formes de substitution ponctuelle dans des situations sociales codifiées : invités de mariage, partenaires fictifs ou figurants chargés de maintenir les apparences dans des contextes publics ou professionnels. À partir des années 2000, ces services se diversifient et s’inscrivent davantage dans la durée : au-delà de la simple performance sociale, certaines entreprises proposent des formes de présence régulière, brouillant progressivement la frontière entre rôle joué et relation suivie.
Aujourd’hui, le secteur s’est étendu à plusieurs centaines d’entreprises à travers le pays, proposant des prestations allant du conjoint au frère, en passant par le collègue de bureau.
Mais derrière ces chiffres se dessine une réalité sociale concrète et documentée, bien éloignée du cabinet de curiosités auquel elle est souvent réduite.
Une réponse à une crise de solitude mesurable
La solitude est devenue une préoccupation généralisée au Japon, touchant différentes tranches d’âge. De nombreuses personnes se sentent isolées socialement en raison des longues heures de travail, des pressions culturelles ou du rétrécissement des réseaux relationnels. Les données démographiques confirment ce tableau : les mariages continuent de décliner, et les ménages d’une seule personne représentent désormais plus de 34 % de l’ensemble des foyers japonais, dans une société dite « super-âgée » où environ 30 % de la population a 65 ans ou plus.
Face à cette réalité, le Japon a pris des mesures inédites : deuxième pays au monde après le Royaume-Uni à nommer un ministre chargé de la lutte contre la solitude et l’isolement, il apparaît comme un pionnier sur cette question. Cette reconnaissance institutionnelle témoigne d’un déplacement du regard : la solitude n’est plus seulement perçue comme une expérience individuelle, mais comme un enjeu collectif.
C’est dans ce contexte que la location de personnes prend tout son sens — et toute sa complexité. Comme l’explique la réalisatrice Hikari, dans un contexte où il est difficile d’exprimer ses problèmes personnels, ces services offrent une présence sans jugement à ceux qui ne souhaitent pas verbaliser directement leur mal-être.
Un service, pas un spectacle
Ce que les médias occidentaux peinent à restituer, c’est la logique profonde de ces agences. Non pas leur banalité — louer une présence humaine n’a rien d’anodin — mais leur cohérence avec une culture où la pression des apparences, l’évitement du conflit et la crainte de la gêne sociale structurent les comportements jusque dans leurs recoins les plus intimes.
Car la solitude au Japon a un double visage : il y a celle que l’on ressent — le vide affectif, l’isolement progressif — et celle que l’on redoute — le regard des autres, la stigmatisation du célibat, la honte de ne pas correspondre aux codes. Louer un conjoint ou un partenaire n’est pas toujours un aveu de manque affectif : c’est parfois, d’abord, une stratégie pour échapper au jugement social.
Le cas de Shoji Morimoto en est peut-être l’illustration la plus saisissante. Connu au Japon sous le nom de « Rental Person Who Does Nothing », cet ancien employé de maison d’édition loue depuis 2018 sa simple présence — « je mange, je bois et je donne de simples réponses » — pour 10 000 yens la session. En quelques années, il a répondu à plus de 4 000 demandes. Ses clients ne sont pas des marginaux : ce sont des individus qui préfèrent payer plutôt que d’affronter la gêne d’une relation non médiée. Une femme l’a engagé pour rester assis dans un coin de café pendant qu’elle signifiait ses papiers de divorce à son mari — témoin neutre, sans affect, sans dette. Comme l’observe le sociologue Hiroshi Ono : « les gens sont peut-être trop gênés pour dire “veux-tu être mon ami ?”. Et pour éviter cette gêne, ils sont prêts à payer. » Ce n’est pas de l’excentricité : c’est une réponse spécifique à une pression japonaise.
À l’opposé du spectre commercial, la location peut devenir un outil de santé publique. L’ONG New Start a développé un programme de rent-a-sister : des femmes qui rendent visite à des hikikomori pour construire progressivement un lien de confiance et les accompagner vers une réintégration. D’abord des lettres glissées sous la porte, puis des échanges à distance, jusqu’à une première interaction directe. Une « sœur de location » expérimentée, Oguri Ayako, dit avoir aidé entre quarante et cinquante hikikomori à sortir de leur isolement au cours de sa carrière. Ici, la location de personnes n’est plus un service marchand : c’est une forme d’intervention sociale adaptée à un contexte où la thérapie classique reste difficile d’accès et fortement stigmatisée.
Ces deux exemples disent la même chose : la location de proches au Japon n’est ni un freakshow ni une utopie. C’est une réponse pragmatique, imparfaite, culturellement située à des formes de détresse que les structures traditionnelles ne parviennent plus à absorber.
Les limites réelles du secteur
Dire que le phénomène est réel et socialement enraciné ne signifie pas l’idéaliser. La location de famille repose sur une forme de marchandisation des liens humains : elle formalise, organise et tarifie des relations qui, ailleurs, relèvent de la sphère intime. C’est une industrie de la solitude, offrant des formes de soulagement ponctuel sans nécessairement traiter les causes profondes de l’isolement, et dont le modèle économique repose sur l’entretien du manque qu’elle prétend combler. Agnès Giard avait relevé le même mécanisme dans ses travaux sur les attachements aux personnages fictifs : qu’elles vendent une présence humaine ou un personnage virtuel, ces industries prospèrent sur une détresse qu’elles soulagent sans nécessairement résoudre.
C’est précisément cette ambivalence — réelle, documentée, moralement complexe — que le phénomène WJ efface. Dans sa fascination pour le pittoresque, il ne retient ni la détresse qui sous-tend ces pratiques, ni les questions qu’elles soulèvent : il n’y voit qu’une curiosité consommable, une bizarrerie de plus à archiver.
Le Japon comme miroir
À la fin de Rental Family, le personnage de Phillip entre dans un temple bouddhiste. Il s’approche de l’autel, s’incline et découvre ce que les fidèles vénèrent depuis des siècles : un simple miroir.
La scène est peut-être un peu appuyée, mais elle dit quelque chose d’essentiel sur ce que le film réussit là où la plupart des regards occidentaux échouent. Chez Hikari, la location de famille n’apparaît plus comme un service étrange susceptible de choquer un regard extérieur — et ce n’est pas un hasard si le personnage principal est un Américain, un gaijin installé au Japon depuis plusieurs années. Son statut d’étranger lui est régulièrement rappelé : quoi qu’il fasse, certains comportements lui resteront opaques. Mais le manque d’affection, lui, ne l’est pas. Il en fait lui-même l’expérience.
C’est précisément là que le film échappe au « Weird Japan », et que nombre de récits médiatiques y retombent. Le miroir que tend le Japon — avec ses agences de location de proches, ses mariages imaginaires, ses politiques publiques contre la solitude — ne montre pas un pays étrange. Il montre nos propres sociétés, quelques années plus tôt sur la même trajectoire, encore trop occupées à pointer du doigt pour regarder leur reflet.
La différence entre le Japon et les sociétés occidentales ne tient peut-être pas tant à l’intensité de la solitude qu’à la manière de la nommer et d’y répondre. Le Japon l’a partiellement institutionnalisée : nomination d’un ministre dédié, production de données, reconnaissance d’un problème collectif. Mais les formes que prennent ces réponses — louer une présence, sous-traiter la gêne, simuler un lien — restent profondément ancrées dans une culture où l’harmonie de façade prime sur l’expression du manque.
L’affaire Yuichi Ishii, dans ce contexte, prend une dimension presque allégorique. Un homme dont le métier est de jouer des rôles a offert à la presse internationale celui qu’elle attendait : une incarnation crédible d’un Japon étrange et fascinant. Il a tendu un miroir déformant que beaucoup ont accepté sans distance.
Le « Weird Japan » n’est pas une curiosité journalistique. C’est un symptôme. Celui d’une presse qui préfère l’exotisme au politique, l’anecdote au structurel, le frisson de l’altérité au malaise de la ressemblance. Déconstruire ce regard n’est pas un exercice académique ; c’est une condition pour comprendre ce que le Japon dit vraiment, à ceux qui acceptent de l’écouter sans ricaner.
Et ce qu’il dit, au fond, est d’une banalité presque décevante : les gens sont seuls. Les liens traditionnels se défont. Face à ce vide, le Japon a produit des réponses — imparfaites, culturellement situées— mais des réponses. Avant de s’en moquer ou de s’en démarquer, peut-être faudrait-il se demander si les nôtres, vues du Japon, semblent vraiment plus appropriées.
[1] https://www.japantimes.co.jp/culture/2025/11/19/film/rental-family-commentary/
[2] https://transnationalhistory.net/world/2019/04/techno-orientalism-contrarian-stereotypes-and-the-japan-panic/
[3] https://lacarmina.com/blog/2012/10/bagel-head-trend-japan-truth-japanese-bagelheads-website-saline-forehead-inflation-donut-taboo/
[4] https://www.huffingtonpost.fr/life/article/l-eyeball-licking-une-nouvelle-pratique-sexuelle-a-risque_20193.html
[5] https://www.journaldujapon.com/2026/04/02/lamour-imaginaire-au-japon-quels-enjeux/
[6] https://www.newyorker.com/magazine/2018/04/30/japans-rent-a-family-industry
[7] https://newrepublic.com/article/160595/new-yorker-japan-rent-family-fabricated
[8] https://www.tokyoweekender.com/japan-life/rental-families-and-the-business-of-belonging-in-modern-japan/
[9] [10] https://www.forbes.com/sites/laurasirikul/2025/11/18/director-hikari-on-mental-health-and-found-family-in-rental-family/?utm_source=chatgpt.com
[11] https://www.cnbc.com/2025/01/07/this-japanese-man-earned-80000-a-year-from-doing-nothing.html
