Interview : Les 20 ans de Fairy Tail avec Hiro Mashima
À l’occasion de la 30ᵉ édition des Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens et des 20 ans de Fairy Tail, Hiro Mashima, auteur de Rave, Fairy Tail, Edens Zero ou encore Dead Rock était invité en France. Il a pu participer à plusieurs animations, dont une conférence de presse exclusive organisée par Pika Édition, animée par Marine Volny.
Journal du Japon était bien entendu sur place et vous propose de savourer ces nombreux échanges avec ce mangaka que les Français connaissent bien et apprécient depuis longtemps.



Fairy Tail : succès et influences
Bonjour Monsieur Mashima, et merci pour votre venue. Commençons par vos sources d’inspiration… Les œuvres françaises sont-elles une source d’inspiration pour vous ? Si oui, lesquelles ?
Hiro Mashima : Oui, notamment Blacksad. D’ailleurs, Panther Lily dans Fairy Tail est inspiré de ce personnage. J’ai même eu l’occasion de m’excuser auprès de l’auteur en lui disant que je l’avais un peu copié. (rires)
Pensez-vous que la France a joué un rôle important dans le succès de Fairy Tail ?
Oui, énormément. Le fait que tant de lecteurs français aient apprécié Fairy Tail m’a vraiment donné confiance en moi. C’est aussi grâce à ce succès que j’ai pris conscience de la dimension internationale de mon travail et que j’ai commencé à réfléchir davantage aux lecteurs du monde entier.
À l’époque de Fairy Tail, vos éditeurs cherchaient à comprendre pourquoi la série fonctionnait si bien à l’international. Aujourd’hui, cela influence-t-il votre manière de travailler ?
Cela dépend des auteurs. Pour ma part, oui, j’y pense davantage qu’avant. Par exemple, j’essaie d’éviter les jeux de mots trop liés à la langue japonaise, car ils sont souvent difficiles à traduire. Mais certains auteurs ne pensent absolument pas au public international et rencontrent malgré tout un immense succès à l’étranger.
La genèse des œuvres de Hiro Mashima

Quand vous lancez une nouvelle série, qu’est-ce qui vient en premier : l’univers, les personnages ou le message ?
Cela dépend vraiment de l’œuvre. Pour Rave, ce sont les personnages qui sont apparus en premier. Pour Fairy Tail, c’est l’univers. Pour Edens Zero, c’était avant tout l’envie de faire de la science-fiction. L’origine d’un projet change à chaque fois.
Comment construisez-vous les relations entre vos personnages ?
Je place deux personnages ensemble dans mon imagination et je multiplie les scénarios possibles. J’observe leurs réactions, leurs échanges, leurs sentiments. Ensuite, je garde ce qui me semble le plus intéressant. Par exemple, pour Grey et Juvia, je me suis simplement demandé ce qui se passerait s’ils tombaient amoureux. À partir de cette idée, leur relation a évolué naturellement.
Y a-t-il un personnage que vous auriez aimé développer davantage ?
Parmi les personnages de Fairy Tail, je pense à Acnologia. Comme il est arrivé relativement tard dans l’histoire, j’aurais peut-être pu lui consacrer davantage de temps.
Comment est né le personnage de Juvia ? Est-ce que Maetel fait partie des inspirations ?
Maetel, de Galaxy Express 999, fait effectivement partie de mes inspirations. Mais ce qui caractérise surtout Juvia, c’est son statut de « femme de pluie » : partout où elle va, la pluie la suit. Au départ, je n’imaginais pas qu’elle deviendrait un personnage aussi important. Son design comme sa personnalité ont beaucoup évolué au fil du temps.

Les attentes des fans concernant certains couples influencent-elles parfois vos choix narratifs ?
Non. J’aime beaucoup observer les réactions des lecteurs et lire leurs théories, mais je ne modifie jamais mon histoire pour leur faire plaisir. Les décisions restent celles de l’auteur. C’est peut-être lié à la culture japonaise, mais ce qui intéresse le plus les lecteurs n’est pas forcément le moment où deux personnages deviennent un couple. Ce qui est le plus attirant, c’est souvent la période juste avant : lorsqu’ils sont amoureux mais ne sont pas encore ensemble, c’est cette tension qui est la plus « sexy ». Ensuite, la décision de les mettre en couple ou non m’appartient entièrement.

Quels sont vos personnages préférés dans vos mangas ou dans d’autres œuvres ?
Parmi mes propres personnages, je dirais Ichiya et Happy de Fairy Tail. Concernant les œuvres d’autres auteurs, j’ai récemment beaucoup apprécié Gachiakuta. Les personnages de Rudo et d’Enji m’ont particulièrement marqué. J’aimerais beaucoup que cette série rencontre encore plus de succès en France.
Les inspirations d’un mangaka
Quelles sont aujourd’hui vos principales sources d’inspiration ?
Je dirais vraiment tout. Les mangas, les jeux vidéo, les romans, les films, les séries… mais aussi les discussions avec mes amis ou les expériences du quotidien. Tout peut devenir une source d’inspiration.
Quel rapport entretenez-vous avec l’art et la fiction ?
L’art est avant tout un moyen d’expression. Mais il est impossible d’ignorer totalement la réalité commerciale. Il y a des choses que j’aimerais exprimer de manière purement artistique, mais il faut aussi tenir compte des contraintes du marché. Mon travail consiste à trouver un équilibre entre ces deux aspects.
Dans vos œuvres, l’amitié et la solidarité restent centrales, même dans les contextes les plus sombres. Est-ce un choix conscient ?
Oui. En réalité, je plaisante souvent en disant que c’est parce que je n’ai pas d’amis. Les histoires d’amitié que je raconte sont peut-être une forme de rêve ou d’idéal. Si j’avais un véritable groupe d’amis dans ma vie quotidienne, j’aimerais probablement vivre ce genre de relation.
27 ans de carrière : entre évolutions et équilibre

Votre dessin a énormément évolué depuis Rave. Quel regard portez-vous sur cette progression ?
Je dessine tous les jours depuis des années, donc je pense avoir naturellement progressé. Quand je regarde mes premiers dessins de Rave, j’ai l’impression de voir des gribouillages d’enfant. Cependant, cela montre aussi que tout le monde peut s’améliorer à force de travail et de pratique.
Vous travaillez souvent sur plusieurs séries en même temps. Comment vous organisez-vous ?
Je vais être honnête : je déconseille fortement de faire ça. Le risque est de mélanger les personnages et les univers, mais comme on me demande régulièrement de travailler sur plusieurs projets à la fois, je suis obligé de m’adapter. Du mardi au vendredi, je dessine mes planches. Le week-end est consacré aux storyboards. Quant au lundi, il est réservé aux réunions. Mais vraiment, ne faites pas comme moi. (rires)
Quelle est la scène dont vous êtes le plus fier dans vos œuvres ?
Je pense à une scène de Rave, celle où l’on découvre le véritable visage de la tête de mort.
Au début d’Edens Zero, vous expliquiez vouloir trouver un équilibre entre planification et improvisation. Avez-vous réussi ?
Pas vraiment, au final, j’ai beaucoup improvisé d’une semaine à l’autre sans toujours savoir exactement où j’allais.
Vos œuvres alternent souvent humour, action et émotion. Comment trouvez-vous l’équilibre ?
Je ne le cherche pas vraiment. Tout cela vient assez naturellement. J’essaie simplement d’éviter de placer une scène comique juste après un moment très dramatique… mais même ça, je n’y arrive pas toujours. (rires)
L’héritage et l’avenir de Fairy Tail
Avez-vous pu réaliser La Quête de 100 ans exactement comme vous le souhaitiez ?
Le principal changement concerne le rythme de publication. Fairy Tail paraissait chaque semaine alors que La Quête de 100 ans est publiée toutes les deux semaines. J’ai eu du mal à m’habituer à ce fonctionnement, car lorsque je reprends le travail après quinze jours, il est plus difficile de se souvenir de ce qui s’est passé dans le chapitre précédent.
Au fil des années, Fairy Tail est devenue une œuvre associée à des thèmes très forts, comme la famille que l’on choisit et l’appartenance à une communauté. Pensez-vous que ces thèmes résonnent différemment aujourd’hui ?
Certaines choses ont changé depuis les années 2000, mais les valeurs fondamentales restent les mêmes. La famille est importante, bien sûr, mais les liens qui dépassent les liens du sang le sont tout autant. Les relations construites par le cœur et l’âme restent, à mes yeux, les plus fortes. Cela n’a pas changé.
Pouvez-vous nous parler de la mini-série prévue pour les 20 ans de Fairy Tail ?
Je dois faire attention à ce que je peux révéler… (rires)
Mais je peux déjà dire que cette histoire sera centrée sur Luxus. J’espère qu’elle surprendra les lecteurs.

Manga, anime et contrôle créatif
Entre animes, jeux vidéo, produits dérivés et réseaux sociaux, un manga devient aujourd’hui une franchise complète. En tant qu’auteur, estimez-vous conserver votre contrôle créatif ?
Sur l’œuvre originale, oui. Ensuite, tout dépend des personnes avec lesquelles on travaille. Concernant l’animation, j’ai la chance de pouvoir donner mon avis. Les jeunes auteurs n’ont pas toujours cette possibilité. Pour les produits dérivés, c’est généralement plus simple : on me présente les projets et je valide ou non. Bien sûr, lorsqu’il s’agit de produits réalisés en France, je donne toujours mon accord. (rires)
Tony Valente a raconté que vous lui aviez conseillé de défendre davantage sa vision lors de l’adaptation animée de Radiant. Comment appréhendez-vous la question des adaptations ?
Il existe différentes façons de voir les choses. Lorsqu’un manga est adapté en anime, c’est toujours une grande satisfaction pour son auteur. Mais il est souvent plus simple de considérer l’anime comme une forme de promotion de l’œuvre originale. Je ne devrais peut-être pas le dire ainsi, mais au début de Fairy Tail, l’animation n’était pas toujours parfaite. Pourtant, si des spectateurs découvrent ensuite le manga grâce à l’anime, alors cela reste positif. L’adaptation peut être une porte d’entrée vers l’œuvre originale.
L’évolution du manga et du shônen
Comment voyez-vous évoluer le shônen aujourd’hui ?
Je trouve qu’il a beaucoup changé ces dernières années. Certaines choses qui étaient impensables autrefois sont désormais possibles, tandis que d’autres ont disparu. J’ai aussi l’impression que de plus en plus de héros n’ont pas forcément de grand objectif clairement défini. Ce n’est ni une critique ni un compliment : c’est simplement une évolution qui reflète probablement les attentes actuelles des lecteurs.
Votre carrière est marquée par une publication presque continue depuis plus de vingt ans. Comment avez-vous vu évoluer les attentes du public manga ?
Les attentes changent forcément avec les époques. Il n’existe jamais de réponse parfaite à ce que souhaitent les lecteurs. J’avance parfois à tâtons, mais j’essaie toujours de comprendre ces évolutions et d’y répondre du mieux possible.
J’ai cru comprendre que vous étiez en relation avec plusieurs mangakas français. Que pensez-vous de l’évolution du marché français ?
Il existe une véritable différence entre la bande dessinée franco-belge et le manga japonais, mais aujourd’hui des auteurs français créent des mangas dont la qualité est comparable à celle des auteurs japonais. Le principal défi est que ce secteur reste encore relativement restreint et manque parfois de reconnaissance. J’espère que ces œuvres pourront davantage s’exporter au Japon et gagner en visibilité.

Portrait chinois
Un pays ?
La France (rires), je veux devenir français.
Un dessert ?
Le yaourt, parce que j’adore ça.
Une émission de télévision ?
24 Heures chrono la série, c’est parce que je dessine 24 heures sur 24.
Une célébrité ?
Akira Toriyama.
Une boisson ?
Monster. (rires)
Un métier autre que mangaka ?
Game designer.
Une invention ?
La plaque chauffante puisque je fais des mangas qui chauffent.
Un film ?
Amadeus, parce que je comprends très bien ce que Salieri ressent.
Une série live ou animée ?
Game of Thrones.
Un roman ?
Les Misérables de Victor Hugo. Je veux devenir Jean Valjean.

Et pour finir, dernière question, un animal ?
Le porc. En fait, quand j’étais à l’école maternelle, j’étais très gros. Et donc à l’école maternelle, on devait faire un spectacle de théâtre, on devait jouer Les Trois Petits Cochons. Alors que je devais jouer le rôle du loup, ma maîtresse m’a dit « Allez, mon petit cochon vient ici ! » alors que j’avais le masque de loup. Et donc voilà, je dirais cochon.
Rétrospection et recommandations
Quel est le meilleur souvenir de votre carrière ?
Pouvoir venir régulièrement en France. C’est toujours un immense plaisir.
Avez-vous des auteurs à recommander aux lecteurs français ?
Je conseille notamment Gachiakuta, mais aussi Le Premier Amour de Nezumi.
Voilà, nous avons fait le tour des questions. Merci aux personnes qui les ont proposées. Est-ce que vous avez un petit message pour les lecteurs français ?
Je suis très heureux de voir que Fairy Tail continue d’être lu en France, mais il existe également beaucoup d’autres mangas passionnants qui méritent d’être découverts. Si vous tombez sur une œuvre peu connue que vous aimez, n’hésitez pas à en parler autour de vous.
Merci à nos différents confrères, ActuBD, Shin Yū Stories, le Commandant N, Team Manga, le Courrier Picard et autres collègues présents lors de cette conférence de presse pour leurs questions enrichissantes. De même, merci à Pika Édition et aux Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens d’avoir rendu cette rencontre possible.
Le festival s’est conclu week-end dernier, cumulant la visite de plus de 28 059 festivaliers et festivalières pour cette 30e édition. Cette année, ce sont plus de 130 auteurices qui ont été invité avec de nombreuses rencontres, animations, dédicaces et expositions, dont une consacrée à l’univers de Fairy Tail, l’occasion de se replonger dans son œuvre avant le début de Fairy Tail Re: Fantasia. Quoi de mieux qu’un retour en images ?
