Des solutions face à l’isolement
De nombreux livres et articles témoignent de l’isolement croissant des individus dans la société nippone, tel le livre de Karyn Nishimura-Poupée La face cachée de la perfection aux éditions Tallandier.
Pourtant, la littérature japonaise contemporaine ne cesse de nous montrer des citoyens inventifs, qui trouvent des solutions pour préserver les liens humains. On découvrait par exemple dans La papeterie Tsubaki de Ito Ogawa une idée pour sauvegarder le métier d’écrivain public en l’associant à l’activité plus rentable d’une papeterie.
Dans le roman Huit minutes à pied de la gare de Kamakura de Tsukiko Ochi, deux amies ont l’idée de mettre en commun leurs forces pour ouvrir une maison partagée pour les femmes. Chaque chapitre du roman adopte le point de vue de l’une des résidentes et nous fait découvrir sa vie passée, ses pensées et ses émotions.
Un refuge pour les femmes

Nous découvrons d’abord Kara, la propriétaire, à qui son père a légué la maison que les femmes partagent et qui lui a transmis sa passion du café.
Avant d’ouvrir un café puis la maison partagée qu’elle tient avec son amie Mikiko, Kara était opticienne. On découvre page 21 les raisons qui l’ont poussée à quitter ce travail :
Le profit, le profit avant tout ! Chaque fois que je recommandais un article bon marché et de qualité à un fidèle client, je me faisais durement réprimander. J’avais réussi tant bien que mal à intégrer cette entreprise à une période vraiment compliquée pour les demandeurs d’emploi. Rongeant mon frein, j’avais tenu bon pendant vingt ans. Après avoir travaillé dur, à 42 ans, j’avais décidé d’arrêter et donné ma démission. J’avais assez trimé comme ça.
Le deuxième chapitre est consacré à Mikiko, l’amie de longue date de Kara. Mikiko est divorcée. Son mari la traitait mal et elle a fini par tout quitter pour se réfugier chez Kara. C’est elle qui a eu l’idée de créer une maison partagée.
Voici comment Mikiko décrit l’ambiance dans la maison pour femmes, page 74 :
Satoko s’est mise à rire aux éclats. Une brise automnale entrait par la fenêtre. Les oiseaux gazouillaient avec bonne humeur. Une table bien entretenue, sans rien d’inutile posé dessus. L’odeur du café qui flottait. Des bavardages, il faut bien le dire, insignifiants. Je trouvais cette simplicité tellement réconfortante. Il y a un mois encore, tout était différent. Jamais je ne prenais de petit-déjeuner dans une ambiance aussi détendue. Levée à cinq heures et demie, je me mettais aux fourneaux, la tête dans le cirage.
Apprendre à se connaître
Peu à peu, chapitre après chapitre, les résidentes apprennent à se connaître et l’on découvre leur passé.
Coïncidence ou pas, le café Ouchi et la maison partagée se trouvent dans la petite ville de Kamakura. C’était déjà dans cette petite cité côtière traditionnelle proche de Tokyo que se situait l’action de La papeterie Tsubaki. C’est également à Kamakura qu’a été créé un petit musée de la littérature.
Comme souvent dans les romans japonais mais aussi dans la réalité, les Japonais ont cette attention toute particulière aux détails : le café que prépare Kara, adapté à chaque moment de la journée et à l’humeur de chacun, ou encore ses petits plats qui font le bonheur des résidentes.
Tisser des liens d’entraide

Le konbini Tenderness du quartier de Mojiko, situé dans la ville de Kitakyushu, est un autre lieu de convivialité autour duquel se rencontrent toute une galerie de personnages. Dans le roman de Sonoko Machida, La supérette du bord de mer, se croisent Mitsuri et Nomiya, les employés de la supérette, Shohei, le costaud de service, Tsugi, qui s’occupe des objets encombrants et autres soucis du quotidien, Shiba, le gérant de la supérette, surnommé le « phéro boss » du fait de l’attirance qu’il exerce sur toute personne qu’il rencontre, etc.
Autour de ce konbini se tissent des liens d’entraide. Par exemple autour du service « yellow flag », qui donne droit à un bento différent chaque jour pour un prix fixe. Ce service est particulièrement populaire auprès des seniors. La diversité du menu, empêchant la routine de s’installer, est un facteur important, mais son principal intérêt réside dans le fait de pouvoir « faire savoir à son voisinage que l’on va bien ». Ce service permet aussi de connaître d’autres personnes isolées.
Ainsi le système « yellow flag » permet par exemple de repérer que M.Urata, l’un des abonnés, a fait une rupture d’anévrisme. Shiba, le beau manager, se rend chez lui après qu’il n’est pas venu manger son bento et n’a pas répondu au téléphone. Le fait de l’avoir trouvé rapidement et fait transporter à l’hôpital permet tout simplement de lui sauver la vie.
Dans ce livre comme dans la société japonaise, les personnages prennent soin les uns des autres et l’entraide est forte. L’auteure évoque page 65 le bonheur que l’on peut retirer du fait d’aider les autres :
Nomiya affirmait avoir consacré sa vie à la lutte jusqu’à ce qu’il arrive au Tenderness, son tout premier job étudiant. Ce garçon au corps imposant qui se démenait pour servir les clients malgré son inexpérience… Mitsuri se souvenait de son expression joyeuse quand on le félicitait pour son service agréable.
— Il y avait une fille qui disait à peu près la même chose, il y a longtemps, a dit Shiba doucement. (…) C’est en entendant ses mots que j’ai décidé de me donner à fond dans ce travail. Si on peut être utile à quelqu’un, ne serait-ce que dans un fragment de sa vie, c’est magique, non ?
Ce roman est certainement un reflet assez fidèle de la réalité puisque dans son essai La vie konbini (Komon/les Arènes, 2024), le réalisateur et traducteur Jérôme Schmidt notait déjà qu’ « une nouvelle solidarité humaine » se nouait dans ces « adresses du quotidien ».
