MAD : Quand le cinéma de genre s’invite dans un manga !

Certaines sorties de manga créent plus d’attente que d’autres. Quand la rumeur de l’arrivée de la licence MAD en France a commencé à circuler, un frisson a parcouru le milieu. On y décelait immédiatement un potentiel brut, une identité visuelle viscérale et un univers à la puissance plastique rare.

Un lancement idéal pour le retour des éditions Kazé Manga, et une raison de plus pour que Journal du Japon vous en parle plus en détail…

Couverture MAD Tome 1

L’art de l’indépendance graphique

Avant de plonger au cœur des pages de MAD, il convient de s’arrêter sur son géniteur, Yusuke Otori. Ce mangaka officie ici à la fois comme scénariste et dessinateur. Encore confidentiel, il a fourbi ses armes sur des histoires courtes au sein du prestigieux Weekly Shônen Jump, où son style unique lui a permis de décrocher sa première série au long cours, lancée au Japon en 2024. Cet auteur possède un trait singulier, immédiatement identifiable, et affectionne les trajectoires psychologiques sinueuses, les récits d’aventure où la liberté absolue fait office de boussole, et la mise en scène de confrontations physiques d’une rare intensité. C’est précisément cette alchimie que l’on retrouve distillée dans MAD.

Le cinéma de genre gravé sur papier

Visuels de Mad aux éditions Kazé

S’il est une évidence qui saute aux yeux dès le premier regard, c’est la direction artistique globale. De la typographie du logo, clin d’œil appuyé à des publications cultes comme Mad Movies, aux cadrages directement hérités du septième art… tout respire le grand écran. Le style de dessin s’apparente par moments au storyboard d’une production cinématographique majeure.

Cette esthétique transcende le simple support papier grâce à un traitement éditorial d’exception.

Le premier tome en kit presse nous est proposé dans un coffret rétro évoquant une vieille cassette VHS oubliée au fond d’un grenier, accompagné de goodies thématiques. L’objet physique convoque une nostalgie tactile puissante, donnant presque l’illusion de devoir exhumer un vieux magnétoscope pour prolonger l’expérience.

Le format grand public est déjà disponible dans deux versions :
– Une édition avec jaquette réversible brillante + une carte lenticulaire.
– Une édition simple avec jaquette classique.

Mais, quel que soit le format, le public sait exactement dans quel territoire esthétique il s’aventure, et les surprises ne s’arrêtent pas là.

Une entrée en matière sans concession

Dès la séquence d’ouverture, l’atmosphère s’avère particulièrement lourde et suffocante : suite à la chute d’une météorite venue des confins du cosmos sur une Terre habitée, une faction extraterrestre surgit pour orchestrer le chaos et éradiquer la quasi-totalité de l’humanité. En l’espace de quelques cases, le récit bascule dans un scénario de science-fiction post-apocalyptique qui dérive rapidement vers l’horreur pure, les premiers protagonistes étant éliminés sans sommation par la menace alien. Le ton est donné, sans fard. Le personnage principal se retrouve confronté à un dilemme viscéral : choisir entre une mort certaine ou une fuite éperdue pour préserver ce qu’il lui reste d’existence. L’intrigue préserve ses mystères pour la suite, évitant de divulgâcher les rouages majeurs de ce premier volume.

Mad planche manga
Mad planche manga
Mad planche manga

Un carrefour d’influences pop-culturelles


Le point de départ, la tension permanente et la noirceur du trait ne sont pas sans rappeler les grandes heures de The Walking Dead : on en vient presque à imaginer que le héros partage des traits communs avec un Carl Grimes ayant grandi dans un monde encore plus impitoyable. Ce premier opus se lit comme un jeu de piste stimulant pour les passionnés, où chaque page dissimule un hommage à la culture pop.

Pour peu que l’on possède des repères solides en matière de cinéma de genre, de bandes dessinées ou de comics sombres, la lecture se transforme en un véritable parcours de reconnaissance tant les références s’avèrent nombreuses. La morphologie des créatures évoque indéniablement le travail de Hans Ruedi Giger pour le Alien de Ridley Scott.

Certaines cases adoptent un ratio 16/9e propre au cinéma dans leur composition de plans, et certaines scènes rappellent le souffle épique de Gladiator, tant par les cadrages que les plans choisis.

Mad Tome 1

Une rupture visuelle avec les standards actuels

Ce choix graphique marque une rupture bienvenue avec la production de masse contemporaine. Le style visuel de Yusuke Otori s’affranchit des codes lisses pour proposer une esthétique plus brute. Nous y percevons l’influence de pointures comme Q Hayashida sur Dorohedoro et Dai Dark avec ce goût prononcé du clair-obscur, des textures poisseuses et d’une approche graphique sans concession.


Le découpage et les lignes anguleuses nous rappellent le travail sur les corps des comics underground comme The Teenage Hero Ninja Turtles ou The Walking Dead, tandis que le dynamisme épuré des scènes d’action évoque l’efficacité narrative de Yoshihiro Togashi dans Hunter X Hunter, la confusion en moins. Cette identité graphique prend toute son ampleur grâce à des choix de mise en scène qui n’auraient pas déplu à un cinéaste comme John Carpenter.

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Un passeport pour l’avenir ou l’illusion du grand écran

La progression narrative de MAD laisse une impression tenace : celle de parcourir les pages fiévreuses du storyboard d’un futur blockbuster. Le lecteur se retrouve dans la position privilégiée de l’initié qui accède aux coulisses d’un projet d’envergure, pensé dès sa genèse pour s’affranchir des frontières du papier et se déployer à terme sur une multitude de supports numériques. Cette sensation d’assister à la naissance d’un univers pluri-média active un puissant biais d’ancrage. On se plaît à croire que l’on tient entre les mains la première pierre d’une mythologie contemporaine d’envergure, avec le sentiment grisant d’en être le témoin de la première heure.

L’avenir apportera ses réponses à cette ambition latente, mais ce volume initial réussit son pari le plus difficile : bousculer le confort du lectorat en réveillant l’instinct de la découverte. L’œuvre s’achève sur un revirement scénaristique redoutable, un cliffhanger chirurgical conçu pour susciter un besoin immédiat de continuité, une frustration saine qui pousse à vouloir binger la suite sans attendre. En orchestrant ce retour fracassant à travers une œuvre aussi radicale, les éditions Kazé rappellent que l’industrie du manga possède encore la capacité de surprendre lorsqu’elle ose briser les formats consensuels. Reste à savoir si les promesses de ce premier jalon tiendront la distance sur le long terme, ou si le soufflé de cette apocalypse visuelle retombera aussi vite que la météorite qui l’a vu naître.

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Interview de Mehdi Benrabah, à propos de MAD

Pour prolonger notre découverte, nous avons rencontré Mehdi Benrabah, Directeur éditorial chez Kazé, pour comprendre un peu mieux comment cette œuvre a fait son arrivée en France.

Journal du Japon : Bonjour Mehdi, merci d’avoir pris le temps de répondre à nos questions. Pour commencer, pourquoi avoir choisi la noirceur viscérale de MAD plutôt qu’une valeur refuge grand public pour signer le grand retour du logo historique de Kazé en France ?

Mehdi Benrabah : Le choix de MAD était un choix audacieux et nous sommes convaincus que le public aime être surpris par des auteurs qui dénotent. Nous espérons donc que l’image de Kazé sera associée à une forme d’audace sur ce marché du manga qui en a bien besoin, il me semble !

Il y avait aussi une certaine “logique d’auteurs” en proposant au public un Yusuke Otori qui cohabite parfaitement aux côtés d’un Tatsuki Fujimoto (Chainsaw Man, Fire Punch, Look Back…) au sein du catalogue Kazé. Les univers de ces “mangakas nouvelle génération” sont emplis de noirceur, certes, mais leurs influences majoritairement cinématographiques parlent au public le plus large qui soit. 

Et puis, l’avantage dans le manga est de pouvoir jouer sur plusieurs tableaux en invitant le lectorat sur des univers radicalement différents les uns des autres. Ultimate Exorcist Kiyoshi, disponible en librairie dès juillet, est aux antipodes de MAD et fera figure de shônen / grand public / valeur refuge pour reprendre vos termes.

Quels arguments ont fait pencher la balance auprès de la Shûeisha pour vous confier ce titre prometteur au moment précis où votre structure opérait sa mue ?

Au-delà de toute proposition financière alléchante, la pertinence éditoriale de confier à Kazé une œuvre qui bouscule les codes du manga à tous les niveaux faisait sens. MAD s’inscrit dans la lignée d’un Chainsaw Man, d’un The Promised Neverland ou d’un Dandadan et par conséquent, se distingue par son graphisme, son scénario, sa narration, ses personnages aux réactions imprévisibles, etc…  Il y a une véritable touch Kazé dans l’originalité de ses choix de séries, et cette couleur éditoriale est importante aux yeux des éditeurs japonais. Il y a un goût d’Attaque des Titans dans cette quête de mangas et de mangakas avant-gardistes qui est loin de me déplaire !

Nous aimons aussi à penser que la créativité et les moyens déployés autour du plan promotionnel de MAD a su plaire et donc peser, et pour cause : l’équipe de Kazé qui a travaillé sur ce lancement évènement est au moins aussi passionnée de cinéma que ne l’est Yusuke Otori. Cela aide de parler le même langage artistique que l’auteur qu’on veut défendre, et nos partenaires au Japon sont réceptifs à cette énergie.

À quel point le fait de lancer un auteur issu du format court comme Yusuke Otori a-t-il influencé votre stratégie éditoriale face à un marché saturé de séries fleuves ?

MAD est un des nouveaux mangas importants pour le magazine en ligne JUMP+ qui compte bon nombre de séries désormais incontournables. Possédant plusieurs mangas issus de ce magazine online, il a paru logique pour Kazé de continuer à creuser ce sillon avec un auteur à part comme Yusuke Otori, en dépit de ses séries passées. Nous savions qu’après s’être fait connaître avec des récits courts, ce jeune mangaka avait toutes les chances de s’inscrire dans la durée à travers un format long comme MAD, encadré par les éditeurs talentueux du JUMP+.

Qu’est-ce qui a provoqué le déclic graphique à la découverte des premières planches, et comment voyez-vous l’avenir pour cette patte visuelle un peu « poisseuse » et cinématographique en librairie ?

Tout dans les planches de MAD provoque un choc à quiconque croit avoir tout lu du manga… tout comme pour les non-lecteurs・trices de manga, d’ailleurs ! C’est l’avantage avec une telle œuvre : c’est qu’il est possible de toucher les amateurs de mangas en quête de changement tout comme ceux et celles qui découvrent le manga, tant MAD s’éloigne des codes classiques.

C’est ce qui nous a plu dès le premier chapitre à travers le chara-design original des personnages, leurs réactions imprévisibles au milieu de ce monde en ruines, le bestiaire ultra-référencé qui peuple ces villes dévastées, etc… Cette patte graphique effectivement poisseuse rend l’univers Yusuke Otori bluffant de réalisme et ne pourra que plaire aux amateurs comme aux néophytes du manga.

Nous sommes aussi confiants sur le fait que le parti pris graphique des couvertures des tomes interpellera le lectorat et ressortira en librairies.

Comment relève-t-on le défi de créer l’événement autour d’une œuvre brute comme MAD, sans l’appui immédiat d’une adaptation en série d’animation sur les plateformes ?

Chaque manga adapté en anime a d’abord connu le succès sous sa forme originelle, sur la base de ses qualités graphiques et scénaristiques intrinsèques. Nous prenons le pari que MAD saura séduire sur la base du plaisir de lecture qu’il aura su procurer à ses lecteurs・trices, et que ces derniers・dernières en parleront autour d’eux. 

En ce sens, nous proposons la prépublication digitale de ce manga en simulpublication avec le Japon sur l’application MangaPlus, de façon à ce que le lectorat puisse avoir sa dose de MAD toutes les deux semaines, tant son scénario est propice aux rebondissements !

Nous espérons qu’un jour, un anime de qualité sera la cerise sur le gâteau qui permettra à ce manga de changer de dimension.

Et enfin, quels ont été les premiers retours sur la sortie du premier tome ?

Les premiers retours sont plutôt très bons pour un tel manga de science-fiction ambitieux ! Malgré un marché en recul, le titre connaît déjà un véritable succès critique qui fait couler pas mal d’encre. Les libraires accueillent aussi très bien l’ouvrage et les journalistes & influenceurs sont très réceptifs aux inspirations issues de la pop-culture de MAD. Tout le monde s’accorde à dire que Yusuke Otori est un auteur à suivre de très près et nous espérons que Journal du Japon ne fera pas exception !

Merci à Mehdi de s’être prêté au jeu de l’interview pour cette œuvre marquante. De notre côté, nous avons déjà hâte de mettre la main sur le tome 2, qui vient de paraître en librairie.

Remerciement à Mehdi Benrabah pour son temps ainsi qu’à Games of Com pour la mise en place de cette interview.

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