[Interview] Florent Chavouet, le Japon de ville en île

Florent Chavouet

Au dernier Salon du livre de Paris, Florent Chavouet, dessinateur et auteur de « Tokyo Sanpo »:http://www.journaldujapon.com/2009/05/interview-de-florent-chavouet-auteur-de-tokyo-sanpo.html et « Manabé Shima »:http://www.journaldujapon.com/2010/08/manabe-shima-lile-de-florent-chavouet.html, était venu à la rencontre de ses lecteurs au stand des éditions « Philippe Picquier »:http://www.journaldujapon.com/2013/04/a-la-decouverte-dun-editeur-philippe-picquier.html. L‘occasion d’une seconde rencontre avec JDJ après « notre découverte de l’artiste en 2009 »:http://www.journaldujapon.com/2009/05/interview-de-florent-chavouet-auteur-de-tokyo-sanpo.html, pour revenir sur son parcours, sur sa façon de dessiner et quelques anecdotes, avant d’évoquer ses prochains travaux.

 

Journal du Japon : Florent Chavouet, comment s’est passé la rencontre avec les éditions Philippe Picquier ?

Florent Chavouet : Lorsque je suis revenu de mon séjour de six mois à Tokyo, où j’avais fait les dessins qui allaient devenir ensuite l’album Tokyo Sanpo, je cherchais un éditeur. Je n’avais pas de contact, j’envoyais des CD de mes dessins à droite et à gauche sans avoir à quelle porte frapper. Je suis allé au Salon du livre de Montreuil en 2007, que les illustrateurs connaissent bien car ils peuvent y rencontrer les professionnels et présenter leur travaux. Picquier n’était pas dans mes premiers choix, pour moi c’était une maison qui n’éditait que du texte, or sur leur stand j’ai découvert leur collection jeunesse.
Bon, j’y suis allé, je m’attendais au mieux à faire peut-être une couverture d’un roman contemporain… Après cette première rencontre je leur ai envoyé un CD sans trop y croire, pour voir, et quelques mois plus tard, j’ai été recontacté par Philippe Picquier lui-même qui était intéressé par mes dessins et qui voulait en discuter. 

Illustrations Florent Chavouet

Ainsi est né le livre Tokyo Sanpo.

Oui. C’est à mi-chemin entre un carnet de voyage et un carnet de croquis – quand je dessinais là bas, je n’avais pas d’ambition autre que de faire un book éventuellement. Mes dessins originaux étaient sous la forme de deux carnets assez abîmés… Philippe Picquier a eu l’idée d’en faire une sorte de guide graphique de Tokyo, donc on les a réorganisés sur une base géographique, par quartiers, en suivant grosso modo le parcours de la ligne de train périphérique de « Yamanote »:http://fr.wikipedia.org/wiki/Ligne_Yamanote. J’ai rajouté des cartes, qui ont été faites en France, et les Kôban (« commissariats de quartier »:http://en.wikipedia.org/wiki/K%C5%8Dban, ndr), qui sont un peu le fil rouge du livre.

Manabé Shima diffère de Tokyo Sanpo, car cette fois il y a un vrai récit. Comme une sorte de livre de bord.

Si je suis allé là-bas, c’est pour compenser l’absence d’histoire qu’on peut reprocher à Tokyo Sanpo. Il y a beaucoup de décors, ça manque un peu d’élément humain. Cette fois je voulais aller à la campagne, et notamment sur une île, pour provoquer la rencontre, montrer un autre côté du Japon qui me plaît. Avec mon premier livre, je parlais tout le temps de Tokyo, ce qui était normal, mais ce n’est pas le Japon que je préfère. La campagne, je l’ai découverte à travers des voyages à vélo, comme ça. Cette fois j’avais un but précis. Ça change beaucoup de choses. Je suis arrivé là-bas tout seul, avec mes trois mots de japonais, mon premier livre sous le bras, pour dire aux gens « voilà, je viens faire un livre ».

En arrivant, vous saviez dire « nid d’abeilles » !

Ouais, en fait j’ai bricolé une expression, avec le mot maison et le mot abeilles, ça faisait « maison d’abeilles »… (rires)

Quelle a été leur réaction ?

Au début ils étaient perplexes, sans le montrer. C’est ce que je raconte dans les premières pages, lorsque j’arrive à l’hôtel qui est fermé, ça ne les arrangeait pas trop de m’héberger… Mais bon, ça c’est réglé en une petite heure. Comme je n’avais pas beaucoup de sous ils m’ont laissé une chambre à côté. « Et tu fais combien de repas par jour ? Un seul ? Mais tu ne vas pas survivre », etc… Et le soir même j’étais présenté aux villageois par les gens de l’hôtel, qui leur disaient « ne vous inquiétez pas, il y a un français qui va rester trois semaines »  j’avais dit que je ne resterais que trois semaines pour ne pas les effrayer, en fait je suis resté deux mois ! Les habitants ont écouté pourquoi j’étais là, et ça c’est bien passé. Faut quand même dire qu’il y a pas mal de personnes âgées dans l’île, et que personne n’y va normalement.

Illustrations Florent Chavouet

Y a un côté « j’irai dormir chez vous » dans cette démarche.

Oui, c’est vrai que ça aurait pu ne pas marcher, mais je serais allé dans une autre île, tant pis. En fait c’est une région (dans la mer intérieure du sud du Japon, entre Honshû et Shikoku, ndr) où il y en a plein. Une autre île à côté aurait pu donner un séjour tout aussi magnifique. Je l’avais choisie pour son côté ordinaire, pas touristique. La première a été la bonne ! Tout s’est bien passé tout de suite.

Comment sont les Japonais du sud ?

Il y a une vraie différence entre le nord et le sud. Les Japonais ont leurs Méditerranéens, si je puis dire. C’est pour ça que j’aime bien ces régions méridionales, les gens y sont plus décontractés, plus « latins ». Ils sont plus chaleureux, ils rigolent plus facilement… Dans le nord aussi ils sont très accueillants, mais oui, il y a un « vrai sud » et des parlers qui leur sont propres, par exemple l’Osaka-ben, ou bien l’Hiroshima-ben. J’ai rendu certaines de leurs expressions pour le livre, et pour moi qui ai appris les bases du japonais à Kobé, ça allait ! Quand j’étais à Tokyo, j’étais repéré comme le petit français qui a appris la langue dans le sud !

Quelle a été la réaction des habitants en découvrant le livre ?

L’éditeur a envoyé des exemplaires à la moitié de l’île gracieusement, et comme l’autre moitié en voulait aussi c’est devenu compliqué on a leur fait des tarifs réduits ! Ils en sont très fiers ! Le livre est en vente sur l’île, on peut l’y acheter mais en français ! Bien sûr ils ne peuvent pas le lire, mais comme c’est assez expressif, presque comme de la BD, ils reconnaissent les situations, ils se reconnaissent, ça leur suffit pour se marrer. Aujourd’hui des touristes français y vont parce qu’ils ont lu le bouquin, chaque été il en vient un peu, peut-être 10 ou 20 par an. La semaine dernière j’ai reçu un mail de Natsumi Nakamuro, c’est elle qui s’occupe du courrier me disant qu’un groupe de français venait d’arriver dans l’île. Chaque fois que des français débarquent dans l’île, j’ai un rapport des habitants ! C’est marrant, maintenant ils sont habitués.

Vous avez une manière très personnelle de montrer les intérieurs, comme si c’était photographié d’en haut.

C’est très long à faire, il me faut 4/5 jours minimum. J’ai pris plein de photos, des intérieurs et des objets, un maximum de documentation pour faire des dessins à mon retour. La moitié du livre a été faite sur place, l’autre en France, la carte par exemple. Pour les vues d’intérieur, j’ai demandé l’autorisation de prendre des photos, il n’y a pas eu de problème, même s’ils n’y croyaient pas : « tiens, il prend la cafetière en photo, à quoi ça sert ? » (rires)

Illustrations Florent Chavouet

Et les portraits ? Dans le livre, on peut lire « celui-là, je l’ai raté »…

Si je le dis c’est que je le pense, ce n’est pas que pour faire un trait d’humour ! Je ne dessine pas des personnages de BD, mes personnages existent vraiment, j’ai un souci de fidélité…

Pourquoi avoir choisi le crayon, et pas la plume, ni le feutre ?

En fait c’est pour une raison pratique. Pour Tokyo Sanpo, mes dessins étaient faits in situ, dans la rue, et le crayon s’est révélé le plus adéquat : ce n’est pas fragile, c’est pratique, pas besoin d’eau, pas besoin de temps pour sécher, ce n’est pas trop cher… c’est un outil tout terrain. Depuis je me suis exercé, je me suis amélioré, c’est vraiment devenu mon outil. Bon, l’inconvénient des crayons de couleur, c’est qu’on ne trouve pas toujours tout de suite celui qu’on cherche! 

Dédicace  Florent Chavouet

Après Manabé Shima, quels projets ?

J’ai mon « blog »:http://florentchavouet.blogspot.fr/, qui me sert à sortir des obligations éditoriales, même si Picquier me laisse assez libre… J’y dessine ce que je veux, j’expérimente, en fait. Parallèlement je travaille sur un troisième album, qui cette fois sera une BD. Ce sera une fiction. Idéalement, ça devrait sortir en fin d’année 2013 pour les fêtes, peut-être début 2014. C’est une histoire contemporaine, le lieu n’est pas déterminé, c’est une ville mais je ne la nomme pas. Je dis que c’est un polar, mais je n’en suis pas sûr, je n’applique pas forcément les vrais codes du polar… Ça se passe la nuit, il y a des yakuzas, des embrouilles sans que ce soit non plus tragique… En tous cas, ce sera différent de ce que j’ai fait jusqu’à présent. Mais je ne suis pas en avance !

Merci à Florent Chavouet pour sa disponibilité, et à Isabelle Lacroze ainsi qu’à toute l’équipe des éditions Philippe Picquier pour leur accueil.

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