Non, Ghibli n’est pas mort !

Depuis plusieurs mois les rumeurs vont bon train quant à une éventuelle fermeture des studios Ghibli. Le démantèlement pur et simple du département de production est même évoqué. Avec des résultats insuffisants au box office, des problèmes financiers et surtout sans nouveau leader, Ghibli semble touché, mais est-ce suffisant pour l’enterrer ?

Studio Ghibli

 

Force est de constater que les trois pères fondateurs des studios à l’emblème de Totoro arrivent à la fin de leurs carrières. En plus de Miyazaki, le producteur et ancien président Toshio Suzuki a lui aussi pris sa retraite et Isao Takahata, avec Le conte de la princesse Kaguya, vient probablement de réaliser son dernier long-métrage.
Pour couronner le tout Toshio Suzuki a abordé, la semaine dernière à la télévision nippone, une pause et une réflexion nécessaires autour du modèle économique de la société, enflammant un web qui parle déjà de mettre la clé sous la porte. Mais, finalement, quel avenir pour les studios Ghibli et qui pour reprendre ses rênes ?
Démêlage et éléments de réponse pour tenter d’y voir plus clair avec, en bonus, l’analyse du responsable de l’animation Kitarô Kôsaka, que nous avions rencontré lors de la dernière Japan Expo.

Ghibli, l’irréductible

Miyazaki, Suzuki TakahataDepuis sa création en 1985, les studios Ghibli ont fait souffler un vent nouveau sur l’animation japonaise. Cela fait bientôt 30 ans que l’on y cultive une certaine tradition cinématographique basée avant tout sur l’art au service de l’art (avec des œuvres qui mettent parfois plusieurs années à être créées, pour les travailler au maximum) et destinée au public japonais. On ne peut pas dire que Ghibli soit le premier studio indépendant privilégiant un cinéma de qualité mais, en revanche, on peut souligner qu’il est le seul au Japon à avoir pris une telle importance.

Depuis 1997 et la sortie de Princesse Mononoké, Ghibli est devenu le leader du cinéma d’animation japonaise, au Japon et à l’étranger. Cet incroyable succès est une victoire de l’art face au lobbying commercial exercé au sein des autres studios d’animation.
En outre, la grande force de Ghibli est d’avoir conçu une structure culturelle propice à la création, la formation et donc à l’épanouissement artistique. On l’oublie bien souvent mais Ghibli c’est avant tout une équipe de professionnels passionnés… Dont voici quelques figures emblématiques :
– Au niveau de la gestion des studios : Toshio Suzuki, producteur, président de Ghibli jusqu’en 2008, remplacé par Koji Hoshino qui n’est autre que l’ancien président de Disney Japan.
– Au niveau de la réalisation : Isao Takahata (Le tombeau des lucioles) le mentor de Miyazaki. On trouve aussi Goro Miyazaki qui n’est autre que le fils du maître (et entre autre le réalisateur de La colline aux coquelicots). On peut citer enfin deux étoiles montantes : Hiroyuki Morita avec Le royaume des chats et Hiromasa Yonebayashi avec son adaptation du roman Arrietty en 2010.
Il faut ajouter à cette liste d’autres collaborateurs comme le compositeur Joe Hisaishi qui a marqué de son empreinte musicale toutes les œuvres de Miyazaki depuis 1984 avec Nausicaä de la vallée du vent jusqu’au dernier long-métrage de Takahata, Le conte de la princesse Kaguya.

Sans oublier toutes les équipes salariées ayant contribué à la réalisation des œuvres de Ghibli au sein du studio lui-même, là où de nombreux autres délocalisent tout ou partie de leur production. En 29 ans d’existence Ghibli a réalisé plus de 20 longs-métrages dont 6 d’entre eux figurent au top 10 des plus gros succès de l’histoire du box office nippon :

1) Le voyage de Chihiro (2001) – 264 906 308 $
2) Le château ambulant (2004) – 230 249 488 $
3) Princesse Mononoke (1997) – 195 810 807 $
4) Ponyo sur la falaise (2008) – 185 729 753 $
5) Odoru daisosasen 2 (2003) – 155 138 312 $
6) Arrietty, le petit monde des chapardeurs (2010) – 126 368 084 $
7) Le vent se lève (2013) – 125 000 000 $
8) Odoru daisosasen (1998) – 115 000 000 $
9) Umizaru 3 (2010) – 98 663 381 $
10) Umizaru 4 (2012) – 91 331 832 $

Depuis Princesse Mononoké chaque long-métrage du maître va se placer numéro 1 de son année de sortie au box office nippon. Grâce au Voyage de Chihiro et ses 20 semaines à la tête du box office japonais et plus de 24 millions d’entrées, Miyazaki bat tous les records et remporte presque tous les prix nationaux et internationaux de renom. C’est aussi le film le plus rentable de l’histoire du cinéma japonais et le premier film non anglophone à franchir la barre des 200 millions de dollars de recettes.
Rien ne laissait présager une telle longévité et surtout une telle réussite. D’autant plus que Miyazaki s’est appuyé sur une philosophie très pragmatique qui peut se résumer à ceci : tant que la qualité et le public sont au rendez-vous on continue, le jour où ce n’est plus le cas on arrête tout.
Finalement la volonté de faire un cinéma d’animation de qualité a su toucher le public et les professionnels, faisant de Ghibli un symbole, la promesse d’un cinéma d’animation original, décomplexé, et de qualité.

Une nouvelle ère en péril

Malgré cette réussite extraordinaire, l’après Miyazaki s’annonce compliqué pour les studios Ghibli. Premièrement à cause des résultats laborieux des longs-métrages postérieurs à Le vent se lève, la dernière oeuvre du maître.
En effet Le conte de la Princesse Kaguya de Takahata est un demi-échec : acclamé par la critique, récompensé de nombreux prix, il fit pourtant un bide au box office, ne récoltant au Japon qu’environ 22 millions de dollars sur les 50 investis. Le dernier film en date, Souvenirs de Marnie, actuellement au cinéma au Japon et signé par Hiromasa Yonebayashi semble – pour l’instant – prendre le même chemin que Kaguya, avec un très bon accueil critique qui ne se traduit malheureusement pas dans le nombre d’entrées.

Ensuite, le deuxième gros problème vient du manque de clarté quant à la ligne directrice et au leadership des studios. Dans l’esprit de la majorité des gens, Hayao Miyazaki est Ghibli et son nom prend le pas sur celui des studios. Par conséquent on peut supposer que, dans une certaine mesure, sa retraite a entraîné inconsciemment un désintéressement du public vis-à-vis du studio bientôt trentenaire. Il va donc falloir insuffler un nouvel élan, passer les rênes à un nouveau leader et surtout faire comprendre l’importance de la tradition cinématographique de Ghibli, dont l’intérêt ne repose pas seulement sur ses fondateurs mais sur la pérennité de leur philosophie artistique.
Yoshifumi Kondo semblait tout indiqué pour succéder à Miyazaki, mais son décès prématuré en 1998 a jeté le désarroi au sein des studios puisqu’il était considéré comme le plus doué de sa génération. Bien sûr il reste plusieurs personnes qui pourraient être pressenties à la succession de Miyazaki comme son fils Goro, directeur du musée Ghibli pendant plusieurs années et qui a déjà réalisé deux longs-métrages d’animation, ou encore Hiromasa Yonebayashi qui, avec Arrietty, a réalisé le 5° plus gros succès de Ghibli.
Mais jusqu’à présent le septuagénaire entretient un flou total sur ces questions de successions et ne mâche pas forcément ses mots quand il désapprouve les travaux au sein de sa propre équipe. Il annonce lui-même l’effondrement prochain du studio dans sa structure actuelle.

 

Hayao Miyazaki

Doit-on s’attendre à voir les studios Ghibli mettre la clé sous la porte ?

La réponse est non, ou tout du moins pas pour le moment… Tout simplement parce qu’il y a plusieurs projets en cours. Goro Miyazaki travaille sur une nouvelle série d’animation Ronya, fille de brigand, Miyazaki senior est en train de créer un manga sur le thème des samouraïs et a fait part de sa volonté d’être toujours présent au sein des studios (vraisemblablement en tant que consultant) mais aussi de créer de nouveaux courts-métrages ainsi que de nouvelles expositions qui seront destinées au musée Ghibli. Comme il le dit lui-même « je souhaite œuvrer au moins dix ans de plus (…) ce que je voudrai faire, je le ferai ». Et en ce qui concerne les autres membres des studios, il est difficile d’imaginer qu’ils restent inactifs eux aussi.
En revanche la production de long-métrage s’annonce compliquée si la rentabilité n’est pas au rendez-vous. Bien sûr Ghibli peut s’appuyer sur sa réputation, ses nombreux succès et la rente octroyée par tous les produits dérivés vendus à travers le monde. Mais à long terme le seul moyen de faire survivre cette tradition cinématographique résidera dans la capacité des successeurs à sortir de l’ombre de Miyazaki.

Toshio Suzuki sur MBS

Pour l’instant la crise au sein des studios est tellement importante que Toshio Suzuki a évoqué, dans l’émission Jonetsu Tairiku sur la « chaîne japonaise MBS »:http://www.mbs.jp/, le démantèlement du département de production des studios, ce qui entraînerait la fin de la production des longs-métrages, le licenciement des équipes d’animateurs en CDI et certainement la fin de la transmission d’un savoir-faire exceptionnel.

De plus amples détails sont communiqués puisqu’il nous fait part d’un plan de restructuration des studios qui consisterait à gérer les licences et le patrimoine Ghibli. Demeurerait seulement une équipe restreinte pour assister Miyazaki dans ses futurs travaux ainsi que la section Momonoma spécialisée dans la création publicitaire (paradoxal pour une société qui prône l’art avant le commercial…).

Mais cela ne signifie pas nécessairement la fin de Ghibli. En effet, la plupart des médias étrangers ont mal interprété les paroles de Suzuki. On ne parle pas de la fermeture des studios mais d’une pause visant à réfléchir à une stratégie pour le futur.
Le Japan Times « fait d’ailleurs le point ce matin »:http://www.japantimes.co.jp/news/2014/08/04/national/bloggers-jump-gun-on-demise-of-ghibli-studio/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=bloggers-jump-gun-on-demise-of-ghibli-studio#.U99z4fl_vqp sur ce malentendu dans un article et reprend la réponse de Suzuki : « Quand je pense au futur de Ghibli, je suppose qu’il n’est pas totalement impossible pour nous de procéder à des opérations de production. Mais de toute façon je dirais que nous devrions faire une pause pour l’instant et réfléchir à la nouvelle étape ».
Les membres de longue date des studios Ghiblis ont donc bien pris conscience que les choses doivent changer, mais aucun ne pense pour l’instant à une éventuelle fin de l’aventure.

Pour le responsable de l’animation et animateur-clé Kitaro Kosaka, que nous avions rencontré lors de la dernière Japan Expo, la carrure internationale de l’actuel Ghibli est fondée sur Hayao Miyazaki : « Le succès du studio Ghibli est avant tout basé sur la force de monsieur Miyazaki, dans ses dessins et sa réalisation. Monsieur Miyazaki le dit lui-même au staff des studios : il se moque complètement de l’histoire, c’est vraiment l’image qui compte. […] Je pense que c’est cette priorité sur l’image et le désir d’excellence dans ce domaine qui donne tout sa force au studio Ghibli.»

 

Kitaro Kosaka à Japan Expo - Photo D. GueugnotSans ce rouage essentiel, il faudra revoir le système actuel : « Aujourd’hui le studio est devenu beaucoup plus grand qu’à ses débuts mais c’est un business model qui ne marche qu’avec monsieur Miyazaki. Maintenant qu’il n’est plus là, officiellement en tout cas, je pense que nous serons obligés de nous adapter, c’est-à-dire diminuer la taille du studio et changer notre modèle économique… Nous ne pourrons pas continuer ainsi.»

L’une des hypothèses les plus plausibles serait que le studio revienne à son premier mode d’organisation utilisé pour les productions antérieures à Porco Rosso, c’est-à-dire engager des équipes qui seront payées à la tâche et non plus sur du long terme.

Sans son druide Miyazaki, l’irréductible Ghibli est donc à court de la potion magique qui lui apportait un succès sans équivoque. S’il est vrai que l’année 2014 fait figure d’annus horibilis, il ne faut assurément pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.
Il est difficile d’imaginer que, de son vivant, Hayao Miyazaki laisse mourir ce qu’il a mis tant de temps à construire. En cas de crise, il n’est pas impossible que le grand maître de l’animation nippone décide une nouvelle fois de sortir de sa retraite ou bien de passer le flambeau à la nouvelle génération… Une bonne fois pour toute.

Miyazaki

 

Nathan Boulant & Paul Ozouf

Japan in Motion : Et vous, quel Japon préférez-vous ?

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