[Découverte J-music] Yôta TOWATARI : un guitar-rônin qui a trouvé sa voix

Le teasing qui va suivre pourra paraître facile et pourtant, rarement il aura été aussi justifié : voilà une découverte comme le Japon ne nous en livre que tous les deux ou trois ans. Peut-être plus rarement encore compte tenu du fait qu’il s’agit d’un artiste solo masculin. Le 10 juin dernier est sorti Kodoku na genshokutachi, deuxième-mini album du chanteur-guitariste et auteur-compositeur Yôta TOWATARI. L’artiste, repéré parmi les lauréats du concours RO69JACK 2014, avait fait ses débuts en novembre 2014 avec un premier EP remarquable intitulé PRISM no Kiten, et ce nouveau disque lui aussi particulièrement réussi nous donne l’occasion de vous présenter son parcours. Le parcours d’un jeune homme dont on peut presque dire qu’il a été sauvé par la musique, mais qui le lui rend carrément bien !

Yôta TOWATARI

© SPACE SHOWER MUSIC

Yôta TOWATARI est né en 1992 et a grandi dans la préfecture de Fukuoka. De son enfance on sait surtout qu’il a passé beaucoup, beaucoup de temps à écouter de la musique. Il en tire une culture assez éclectique, ses influences revendiquées s’étendant de Jeff BUCKLEY à Yutaka OZAKI, en passant par le musicien pakistanais Nusrat Fateh Ali Khan et la chanteuse saharienne Mariem Hassan. Globalement tout de même, des artistes dont l’œuvre est assez marquée par une certaine douleur, et pour cause : de son propre aveu, les années lycée de Yôta sont très difficiles, et c’est d’ailleurs pour exprimer ses états d’âme qu’il se met en tête d’écrire ses propres chansons. Pour cela, il lui faut un instrument : il choisit la guitare et se lance en pur autodidacte. Yôta compense son démarrage tardif (vers l’âge de 16/17 ans donc) par un travail acharné, et la musique devient plus que jamais le refuge salvateur vers lequel il se tourne pour oublier un quotidien pesant. Il suit les cours de l’antenne locale de la Vocal Academy of Tôkyô, et fait notamment ses armes sur des reprises de chansons (à commencer par le fameux Kaze de KOBUKURO) auxquelles il s’efforce de donner une personnalité radicalement différente des versions originales. Sur le trajet entre les cours et son baito, Yôta croise régulièrement la route de musiciens qui jouent dans les rues de Fukuoka; rapidement, il décide de s’y mettre également : après tout, quelle meilleure école ? Une volonté de fer et une persévérance peu commune lui permettront de se faire assez rapidement un nom sur la scène musicale locale, où il commence à enchaîner les concours.

En mai 2012 et avril 2013, Yôta TOWATARI saute le pas et enregistre ses deux premiers CDs, intitulés respectivement Kizuato no yukue et Rutsubo, distribués exclusivement lors de ses concerts. Mais l’artiste voit déjà plus grand : depuis qu’il a pris la décision de faire carrière dans la musique, c’est Tôkyô qu’il a dans le collimateur. C’est en 2014 que les choses s’accélèrent : il fait alors partie des finalistes du prestigieux concours annuel RO69JACK, affilié au non moins célèbre magazine Rockin’On et au festival ROCK IN JAPAN. Sa prestation solo attire l’attention dans un événement plus habitué à accueillir des groupes, et il signe rapidement un contrat avec le label SPACE SHOWER MUSIC, récemment devenu le plus gros distributeur indépendant de l’archipel.

Le premier EP de Yôta TOWATARI ne tarde pas à sortir et pour cause : l’artiste a déjà un bon nombre de morceaux tout prêts à son actif. Intitulé PRISM no Kiten (le point de départ du prisme), le disque se veut être une présentation de l’univers musical du chanteur, dans lequel il développe une palette de couleurs pleine de nuances. On y retrouve notamment MANNEQUIN, probablement le titre le plus emblématique du début de carrière de Yôta, matérialisant parfaitement sa nature profonde de guitar samurai. MANNEQUIN est un morceau puissant où l’artiste gratte nerveusement sa guitare acoustique dans un duel épique avec une batterie résonnante et frénétique, à la manière de ce qu’a pu faire récemment MIYAVI en live. La chanson est toutefois loin de se résumer à cela, avec bon nombre de changements de rythme sur les refrains et les ponts, qui prennent tantôt des airs de ballade folk, tantôt de farandole ska. L’interprétation n’est pas en reste : la performance de diction est incroyable, plus encore en live, et la voix du chanteur alterne passages éraillés et envolées dans les aigus à pleine gorge un peu comme le fait Motohiro Hata, avec moins de maîtrise technique mais tout autant d’impact émotionnel.

Cet EP marque le début de la professionnalisation de Yôta TOWATARI et à ce titre, l’artiste s’est vu offrir les services du producteur Motoaki FUKANUMA (Plagues/Mellowhead/Ghee). Ce dernier apporte indéniablement une solidité bienvenue dans l’orchestration des compositions de Yôta, à l’image du superbe SHIKISAI qui démarre comme une douce ballade acoustique avant de s’enrichir d’arrangements rock et d’instruments digitaux, le tout dans un dosage parcimonieux qui transforme progressivement la chanson en un road trip musical planant et envoûtant. La palette de couleurs musicales prend aussi des accents funky avec SOS, de ballade garage sur Zenmai jikake no sekai, et une vraie tonalité folk dans HONTO no koto.

Mentionnons également la qualité toute particulière des textes, assez loin du tout venant de la production nippone là aussi. Très clairement, l’écriture est pour Yôta TOWATARI un exutoire et la plupart des chansons de ses deux mini-albums ont été écrites avant son vingtième anniversaire, dans une période compliquée de sa vie. Si bien que l’artiste dépeint dans ses paroles une vision du monde assez sombre. N’allez pas pour autant imaginer Yôta comme un artiste dépressif aux chansons qui donnent envie de se jeter du haut de la statue de Hachiko (si vous l’avez vue, vous savez d’ailleurs que vous ne vous feriez pas bien mal). A ce titre, le deuxième EP Kodoku na genshokutachi (les couleurs primaires solitaires) est assez éloquent quant à son état d’esprit. Si le premier mini-album de Yôta TOWATARI cherchait à faire dans la nuance, l’artiste revendique sur ce second disque une approche plus tranchée (d’où les couleurs primaires), plus brute, plus en phase aussi avec le caractère entier des thèmes du CD qui sont l’amour et l’excitation.

La société s’est montrée cruelle avec le chanteur, mais il a su en tirer une énergie, une motivation qui l’ont menées là où il est aujourd’hui. De la même manière, ses chansons laissent le plus souvent apparaître cette lumière au bout du tunnel. Par exemple, le titre qui sert à la promotion de cet EP, Sekai wa tokidoki utsukushii (le monde est parfois magnifique) est l’une de ses plus anciennes compositions, datant d’une époque où, dit-il en interview, il se posait la question de savoir si la vie valait réellement la peine d’être vécue. En réponse à cette question, il invite chacun à sécher ses larmes et rendre le monde meilleur en laissant s’exprimer sa lumière intérieure, pour en arriver au gimmick plaintif mais plein d’espoir de cette ballade rock épurée : « life is beautiful ». Dans Sagase, c’est à l’injustice qu’il s’attaque, appelant à se révolter contre les mensonges de la société et à rechercher l’authenticité, à commencer par celle de l’amour.

Evoquons aussi Kousen no GONDOLA (les gondoles de l’enfer), une chanson qui porte assez bien son titre tant ses sonorités andalouses et sa boucle rythmique au djembé hypnotique. Une nouvelle fois, Yôta TOWATARI surprend par la richesse de ses capacités d’interprète, avec cette fois des couplets scandés au flow superbement maîtrisé. Là encore, c’est le travail qui paye : ainsi l’artiste confesse-t-il en avoir sévèrement bavé lors de l’enregistrement de l’excellente GISHINANKI (expression idiomatique nippone qu’on pourrait traduire par « chat échaudé craint l’eau froide »), chanson-« soeur » de MANNEQUIN qui en reprend les points forts… et donc les difficultés techniques. Evoquons enfin Y, Y comme l’initiale de Yôta, un titre qui est donc supposé représenter l’artiste plus que tout autre… et qui s’avère être la chanson la plus easy-listening du CD. Un morceau pop-rock aux arrangements efficaces dans la plus pure tradition nippone, pour boucler la boucle. Comme si, après un chemin semé d’embûches, Yôta TOWATARI était finalement parvenu à ses fins : le voilà maintenant prêt à remuer à son tour les tripes de cette société qui l’a tant fait souffrir, grâce à des compositions d’une modernité époustouflante qui réussissent le pari de satisfaire aux exigences commerciales sans l’obliger à sacrifier quoi que ce soit de sa personnalité. En résumé, comme si au terme d’un dur labeur, il était enfin soulagé d’avoir trouvé sa place.

Interrogé récemment sur ses ambitions dans le cadre de la promotion de Sekai wa tokidoki utsukushii, Yôta TOWATARI ne manque pas de répondant : du haut de ses 22 ans, il rêve de parcourir la planète pour faire entendre sa musique au plus grand nombre. Conscient de la barrière de la langue, il souhaite néanmoins croire en le fait que la jeune génération, au Japon comme ailleurs, est beaucoup plus ouverte sur le monde. En attendant, Yôta continue d’écumer les livehouses avec une attention grandissante de la part du public et des media. Le jeune écorché vif a fait du chemin depuis ses années lycées à Fukuoka, il a suturé ses plaies avec ses cordes de guitare et plonge dans le grand bain avec confiance. Une confiance communicative qui laisse espérer que lui, plus que tout autre, saura empêcher sa créativité et sa personnalité artistique d’être broyées par le grand rouleau compresseur du marché musical nippon qui a tué tant d’autres talents dans l’œuf. On croise les doigts !

Vous aimerez aussi...

1 réponse

  1. 10 septembre 2015

    […] Live Reports de Bo Ningen et Seiho- Interview et Live Reports de The Bawdies- Découverte J-Music : Yôta TOWATARI et Buffalo […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *