Fukushima, 5 ans après : des oeuvres et des faits

Il y a cinq ans, un tsunami ravageait la côte Est du Japon et la centrale de Fukushima-Daiichi était en partie détruite, la radioactivité s’échappant en nuages sur plusieurs kilomètres. Aujourd’hui encore, des hommes s’activent pour sécuriser le site, d’autres se mobilisent pour qu’un tel drame ne se reproduisent plus ou que la classe politique cesse d’étouffer les conséquences de cette catastrophe et en engendre un nouvelle…

Fukushima - Journalistes et employés de Tepco devant le réacteur 4 © Tomohiro Ohsumi/Bloomberg News

Fukushima – Journalistes et employés de Tepco devant le réacteur 4 © Tomohiro Ohsumi/Bloomberg News

Après notre dossier l’an dernier nous revenons donc à la charge pour traiter une nouvelle fois de cette catastrophe : à travers différents ouvrages (enquêtes, mangas et autres créations artistiques), Journal du Japon vous fait découvrir des témoignages et des œuvres de plus en plus documentées et étonnantes, inquiétantes aussi, pour ce triste anniversaire dont nous soufflerons la cinquième bougie demain, le 11 mars 2016…

 

Au cœur du réacteur : enquête et témoignages auprès des ouvriers du nucléaire…

deslolationC’est à une plongée au cœur de l’industrie du nucléaire japonais que le journaliste Arnaud Vaulerin invite son lecteur. Celui qui a passé son enfance à une soixantaine de kilomètres de la centrale nucléaire de Chinon s’est installé au Japon en septembre 2012. Deux ans d’enquête ont été nécessaires pour écrire ce livre qui commence sur le parking d’une supérette près de Fukushima en juin 2013 : Un jeune homme solitaire parle « Mon travail n’est pas dur, c’est pire« .

Les témoignages sont difficiles à obtenir, les ouvriers ont peur de perdre leur emploi si ça se sait. La loi du silence règne dans le J-Village, ancien centre d’entraînement de l’équipe de foot reconverti en centre pour les ouvriers de la centrale. Il faut une autorisation pour y pénétrer, et même avec ce sésame, il est impossible de prendre des photos, de parler ouvertement avec les ouvriers. Mais petit à petit, avec patience et persévérance, les témoignages arrivent : des natifs de la région, d’autres venus de très loin (Okinawa), des ouvriers mal formés, mal payés, des sous-traitants de sous-traitants peu scrupuleux … un tableau sombre d’une réalité faite de bricolages, de surexpositions. Le quotidien de ces ouvriers est très dur : un travail éprouvant dans une combinaison où il fait vite plus de 40°, les millisieverts qui s’accumulent avec en tête les doses à ne pas dépasser (une fois la dose atteinte, il faut partir, trouver un autre travail, parfois dans un bureau de la région). Entre fatalisme et révolte, entre fidélité à son employeur et envie de partir, les travailleurs ne sont plus les héros des premiers jours, ils se sentent abandonnés, ignorés voire méprisés (il ne faut pas montrer qu’on travaille à la centrale, cacher cela au voisinage). Certains cadres de Tepco sont passés du statut de personnes respectées et enviées à celui de moins que rien, haïs et insultés.

Même s’il est trop tôt pour faire un bilan sanitaire, le journaliste parle avec des médecins (un médecin qui a vu les irradiés d’Hiroshima et soigne depuis toutes les victimes de l’atome près d’Osaka, un autre, psychiatre, qui étudie la santé mentale des employés de Tepco dont les symptômes sont semblables au stress post-traumatique des soldats). Entre fuites d’eau radioactive, terre raclée et entreposée dans de grands sacs noirs, la région regorge de villes fantômes, et même si certaines villes comme Naraha proche de Fukushima sont déclarées à nouveau « habitables », la population n’y revient pratiquement pas.

Ce ne sont pas les discours rodés recueillis à l’Agence pour l’énergie et les ressources naturelles (dépendant du Ministère de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie) qui rassureront le journaliste (à qui l’on demande d’emblée s’il est pour ou contre le nucléaire), ni ceux de Tepco (dont les locaux se situent à 700 mètres de ceux du ministère), pour qui le principe de précaution semble être une coquille vide (un rapport de 2008 demandait de prendre des mesures en cas de tsunami, parlant d’une vague de 15,7 mètres possible, elle en fera finalement 15 le 11 mars 2011). L’histoire de Tepco est en effet une longue liste de falsifications (de rapports d’inspection, de travaux de maintenance), de présence de fissures, de défauts de conception, d’incidents non déclarés. Et l’optimisme n’est pas de mise. Le livre se termine sur les 700 sacs remplis de matériaux radioactifs emportés par les inondations en septembre 2015, de fuites d’eau qui se poursuivent dans le Pacifique. C’est aussi un des ouvriers interrogés qui a peur de perdre son travail et finit par ne plus donner de nouvelle au journaliste.

Une lecture souvent glaçante mais des témoignages précieux pour comprendre.

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

Fukushima KanaCe sont ensuite d’autres témoignages que nous propose Au cœur de Fukushima de Kazuto TATSUTA. Sous-titré Journal du’un travailleur de la centrale nucléaire 1F, c’est le récit à la première personne du mangaka qui, fin 2011, a décidé de chercher un emploi à Fukushima pour apporter sa contribution. Curieux, il décide de postuler pour le genre de poste que personne ne veut : travailler à la centrale Fukushima Daiichi, autant pour aider le Japon que pour le salaire proposé, alléchant. Un parcours des plus étranges et des plus opaques, dans une chaîne incroyable de sous traitant, trouvant finalement un emploi dans le sous-traitant du sous-traitant du sous traitant du sous-traitant de TEPCO, leur patron étant lui-même incapable de se situer dans cette pyramide vertigineuse. Durant le processus de paperasserie et de tests médicaux, notre postulant devra aussi confier son cachet (un tampon encreur avec son nom, équivalent à une signature) sans qu’il ne sache jamais qui a bien pu tamponner quoi à sa place, avec ce dernier.

Kazuto va ensuite comprendre que si les postes pullulaient à l’agence pour l’emploi c’est que chaque sous traitant cherche à embaucher au maximum de personnes avant d’avoir un quelconque contrat, pour être prêt à répondre à la moindre offre et convaincre par son nombre de salariés. Des journées puis des semaines d’oisiveté forcée vont donc s’écouler sans un seul travail. Logeant dans un local de la société, un dortoir rudimentaire, Kazuto et ses camarades de fortune doivent donc payer leur loyer et les bentos fournis avant de toucher le moindre salaire… Mais ce périple va tout de même le conduir, finalement, à la centrale nucléaire, un an après le début de l’aventure.

Kazuto raconte tout ceci sans juger et évoque à peine une pointe de dépit devant ce système des plus douteux. Il en est tout autant de son récit du travail à la centrale : les plus et les moins sont évoqués, mais sans colère, sans aucune révolte ni aucun militantisme. On découvre ainsi les très nombreuses étapes à franchir pour parvenir jusqu’au bâtiment de la centrale, les moyens de contrôles qui évoluent au fur et à mesure des erreurs ou des fuites. Ces contraintes nécessaires transforment cependant le travail à la centrale en une suite de vestiaires sans fin : la tenue, le masque, les gants, l’adhésif autour du masque pour l’étanchéité, la seconde tenue par dessus la première…  Pas besoin d’avoir une expérience dans le nucléaire pour imaginer quel chaleur il fait sous un tel équipement -surtout en été ! – et les démangeaisons impossibles à solutionner dans ce scaphandre. Enfin, il y a le dosimètre, qui vous indique la fin de votre journée de travail lorsque qu’une certaine dose est atteinte, et qui peut même vous rétrograder à un simple travail d’entretien loin de la centrale si vous avez absorbé votre maximum de dose pour l’année.

C’est donc ce travail, de sa recherche à son exécution que raconte avec beaucoup de neutralité Au cœur de Fukushima. Bien que raconté par un héros assez intrépide qui a une foi un peu aveugle en son dosimètre et qui espère bien pouvoir travailler au plus près de la catastrophe, nous restons bien loin de toutes les rumeurs improbables qui courent sur ce travail. Il s’agit surtout d’un emploi harassant et mal payé, étiqueté d’une juste cause mais dirigé avec un certain amateurisme, qui avance dans l’inconnu et à pas de fourmi. Une plongée aussi inquiétante que troublante par sa banalité, loin de toute récupération médiatique, du camouflage politique, des mensonges des responsables. Le récit d’un homme qui fait son job, et le récit de ce travail…. pourtant unique en son genre.

Plus d’informations sur le site des éditions Kana

A l’extérieur de la centrale il y a l’inquiétude, l’incompréhension et la colère…

colere-nucleaire-1-akataTakashi IMASHIRO est dans l’angoisse : des explosions ont lieux dans la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Les informations ont beau se suivre à un rytme effrenné, notre homme n’est pas rassuré pour autant. C’est plutôt le contraire. La confusion est grandissante face au véritable danger nucléaire qui se profile et les informations contradictoires s’accumulent entre, d’un côté, des médias et des politiques étrangement à l’unisson qui se veulent confiant et, de l’autre, de nombreuses voix qui s’élèvent sur internet, à travers les réseaux sociaux notamment, pour combattre cette désinformation.

Prenant conscience des mensonges qui s’accumulent, Takashi ne peut plus rester sans rien faire. Il a beau essayer de s’informer, la vérité reste inaccessible… il a beau manifester avec d’autres citoyens, son action lui parait dérisoire et sans effet. Que faire ? Qui croire ?

Les semaines et les mois passent et rien ne s’arrange : les centrales nucléaires qui avaient – enfin! -été toutes mises à l’arrêt sont sur le point d’être réactivées, au mépris des contrôles réalisés et des manifestants qui se font de plus en plus nombreux. L’inquiétude grandissante parvient tout de même à jeter le doute dans la classe politique, suffisamment pour que Takashi comprenne que derrière le gouvernement les lobbys et le pouvoir américain exercent de fortes pressions sur les députés nippons, dont ceux au pouvoir semblent malheureusement les plus dociles… Ces derniers négocient dans l’ombre un traité qui semble favoriser la « loi du marché » plutôt que l’intérêt du peuple nippon et du pays dans sa globalité. Incrédule, écœuré et dans l’incompréhension la plus totale face à l’énorme absurdité de la situation, il ne sait plus quoi faire !

Colère nucléaire Akata tome 2Vous l’aurez compris, c’est un manga des plus engagés que nous délivrent les éditions Akata. Un cri d’indignation dont on aurait pu craindre qu’il tombe dans le pamphlet partisan et trop politisé mais derrière la colère de l’auteur et du héros il y a surtout une envie sincère de comprendre, pour lever l’angoisse. Plus on avance dans ce manga, qui comptera trois tomes à terme, plus l’incompréhension est en fait le moteur de la colère : pourquoi le Japon, ce pays meurtri, continue-t-il à prendre tous les risques avec le nucléaire ?

Entre les tractations de l’ombre et la désinformation des médias traditionnels tout n’est plus que spéculation et Takashi comme ses camarades manifestants sortent de plusieurs années de torpeur où « tout allait bien finalement » pour essayer de comprendre ensemble ce qui peut bien guider les élites et comment les faire fléchir. Si seulement c’est possible.

S’il reste difficile de suivre pour le béotien toute la subtilité des combats politiques entre les députés japonais, on ressort tout de même très enrichi de la lecture de ce manga, et beaucoup plus à même de faire ses propres choix.  En plus des interrogations et réflexions des principaux personnages, de très nombreuses clés de compréhension viennent nous éclairer et chaque tome s’achève par une interview d’un homme politique à la parole assez libre, soit en marge des principaux partis, soit à la retraite. Ces documents permettent de comprendre les raisonnements et les priorités des élites japonaises mais, également, d’entretenir un peu d’espoir sur l’impact que peuvent avoir les manifestations.

Colère Nucléaire ne se contente donc jamais d’être une parole d’opposition frontale et primaire mais il représente une soif de savoir et un torrent d’interrogation pendant que le poison du nucléaire continue de couler à Fukushima. Aussi passionnant que flippant, il est surtout d’une grande utilité – nécessité même – pour ceux qui, comme Takashi IMASHIRO, veulent tenter de comprendre !

 Plus d’informations sur le site des éditions Akata. 

… et, pour finir, il y a les hommages

 Nous ne voulions pas finir cet article sans rendre un hommage via une manifestation en plein cœur de notre hexagone, une parmi les nombreuses qui se dérouleront sans doute cette semaine pour ce cinquième anniversaire. Un hommage aux victimes du Tsunami après notre focus sur la centrale. En effet, en cette période de souvenir, le Japon est également à l’honneur à Metz et plus précisément au Centre Pompidou de Metz. Le musée – designé par le célèbre architecte nippon Shigeru BAN – présente actuellement une grande exposition baptisée Sublime. Les tremblements du monde, dans laquelle est exploré ce mélange subtil de fascination et d’horreur ressenti face à la puissance des éléments qui se déchaînent.

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Sublime Pompidou Metz 2016 – Photo Kévin Petrement pour ©Journal du Japon

Point d’orgue de cette manifestation : une double installation monumentale réalisée par le plasticien japonais Tadashi KAWAMATA, nommée Under the Water. Dans le grand hall d’entrée, les visiteurs sont accueillis par une vague gigantesque faite de bois et matériaux de récupération, qui rappelle évidemment celles qui ont déferlé sur les côtes du Tôhôku il y a 5 ans. Et c’est au 2ème étage que se dessine l’impressionnant décor post-apocalyptique qui suit le passage de la dite-vague : sur toute la longueur de la galerie transversale, un continent de portes, chaises, fauteuils et autres bris d’armoires suspendus au plafond donnent l’illusion d’observer depuis sous l’eau le flux des débris draînés par l’océan qui se retire d’une ville littéralement ravagée. Un éclairage bien pensé et l’absence totale de tout autre élément matériel dans la galerie contribuent à rendre l’effet saisissant, à la fois hypnotique et étouffant, en particulier pour qui a la chance d’arriver en période de faible affluence.

Sublime Pompidou Metz 2016 - Photo Kévin Petrement pour ©Journal du Japon

Sublime Pompidou Metz 2016 – Photo Kévin Petrement pour ©Journal du Japon

Tadashi KAWAMATA, né en 1953 à Hokkaido, élève ici à la fois un monument aux près de 20000 victimes du drame du Tôhôku, et un signal d’alerte vis à vis de ce continent de déchets qui s’en est allé rejoindre ses homologues qui flottent sur les océans du monde. Pour découvrir le travail de cet artiste majeur de la scène contemporaine nippone, précédemment exposé à Pompidou Paris, mais aussi à Barcelone, à la Biennale de Venise, São Paulo, Sydney, Jérusalem ou encore Shanghai, rendez-vous donc au Centre Pompidou Metz jusqu’au 15 août 2016.

Sublime Pompidou Metz 2016 - Photo Kévin Petrement pour ©Journal du Japon

Sublime Pompidou Metz 2016 – Photo Kévin Petrement pour ©Journal du Japon

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3 réponses

  1. 14 avril 2016

    […] Journal du Japon : Fukushima, 5 ans après : des œuvres et des faits […]

  2. 24 avril 2016

    […] Journal du Japon : Fukushima, 5 ans après : des œuvres et des faits […]

  3. 27 août 2017

    […] et de développer leur collection Made In avec des titres comme Tokyo Killers (Jirô TANIGUCHI) ou Au Cœur de Fukushima (Kazuto […]

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