[Interview] Studio Gawakki, des bandes-annonces en folie !

« La star ici c’est le MANGA, la seule chose importante ! » Pourtant, derrière chaque oeuvre, il existe une multitude de professionnels travaillant dans l’ombre… C’est le cas des réalisateurs de bandes-annonces. Eh oui, si les trailers de films sont biens connus, ce domaine s’applique également aux bandes dessinées nippones. Aujourd’hui, Journal du Japon vous fait découvrir l’envers du décor aux côtés de Gaëtan Waquier, réalisateur de bandes-annonces, notamment pour mangas, et créateur du studio Gawakki.

Image de couverture du studio Gawakki

© 2015 GAWAKKI

 

Un studio… de création de bandes-annonces mangas !

Bonjour Gaëtan, merci de nous accorder un peu de ton temps. Tu es le créateur de Gawakki, un studio spécialisé dans la création de bandes-annonces, notamment pour mangas. Peux-tu nous en dire davantage sur ton entreprise ?

Bonjour et merci à vous ! J’ai créé Gawakki en 2013 et j’ai commencé à faire des bandes-annonces mangas pour les éditions Ki-oon. Par la suite, plusieurs maisons d’éditions m’ont contacté pour des collaborations. J’ai aujourd’hui une dizaine de clients réguliers qui sont tous de gros éditeurs de mangas et chacun met en avant ses titres avec des bandes-annonces réalisées par mes soins.

D’où t’es venu l’idée de créer un tel projet et de te lancer en tant que réalisateur de bandes-annonces pour bandes dessinées nippones ?

J’ai travaillé pendant 2 ans dans une entreprise spécialisée dans le motion comic (l’animation de planches BD) mais elle a fermé. Je me suis donc retrouvé au chômage et j’ai saisi cette opportunité pour me lancer en tant qu’indépendant et ainsi utiliser mon savoir-faire pour la promotion de mangas ! À l’ère du « tout numérique », les ventes de mangas avaient reculées mais grâce aux vidéos promotionnelles et aux réseaux sociaux, les éditeurs ont pu rester en contact avec la génération 2.0 et relancer les ventes. J’avais 23 ans à l’époque de la création de mon entreprise, alors que je pensais me lancer dans ce milieu vers mes 30 ans.

Revenons un peu sur ton parcours. Quelles études as-tu faites pour devenir réalisateur de bandes-annonces ?

J’ai fait une licence dans une école privée d’infographie (Pôle 3D). De manière plus générale, il existe plusieurs écoles de ce type en France mais le cursus est cher et il y a un concours d’entrée. On y forme des graphistes, des développeurs, des créateurs de jeux vidéos, d’effets spéciaux, de films… bref tout ce qui est lié à la création artistique visuelle sur ordinateur.

Couverture du premier tome de Slam Dunk

© 1993 by Takehiko Inoue and I.T. Planning, Inc. All rights reserved

Tu réalises, entre autres, des bandes-annonces pour mangas… Es-tu également un grand lecteur de BD japonaises ? Quelles sont les séries qui t’ont le plus marqué ?

J’ai commencé à lire des séries comme Slam Dunk, Dragon Ball, Fly (Dragon Quest) durant mon enfance, puis j’ai continué sur ma lancée avec de gros succès tels que GTO ou encore Naruto. Aujourd’hui, vu que je travaille pour les éditeurs actuels, je lis tous leurs mangas, même ceux que je n’aime pas ! *rires* Ma bibliothèque est bien remplie… Chez Ki-oon, j’adore Front mission, MHA et the Arms peddler.

 

Donner vie aux personnages et aux décors…

La première chose qui m’a frappée lorsque j’ai vu tes travaux, c’est bien entendu le dynamisme qui s’en dégage. Donner vie aux personnages et aux décors, est-ce un concept qui t’attire ?

Oui, c’est le concept du motion comic qui a été créé aux U.S.A pour donner vie à des planches de comics. On en voit d’ailleurs pas mal dans les introductions actuelles de jeux vidéos. C’est bien plus dynamique d’animer les personnages et les décors plutôt que de se contenter d’une image fixe, cela attire davantage l’œil.

À travers mes vidéos, j’essaie vraiment de donner vie aux planches de mangas pour recréer l’ambiance du titre. Mais attention, le but n’est pas non plus de faire un dessin animé, il faudrait beaucoup plus de temps et un budget dix fois supérieur. Les éditions Ki-oon ont adopté cette stratégie pour la bande-annonce d’Outlaw Players, ils ont carrément dû faire appel au studio d’animation japonais Gonzo (Afro Samurai). Ils étaient une cinquantaine à travailler sur ce projet et il a pris plusieurs mois… Pour ma part, je suis seul et j’ai en général une semaine pour réaliser une B.A. Après, c’est aussi à la demande du client car certains éditeurs refusent l’animation sur les planches. On joue alors sur les travellings, les cadrages, les zoom…

Quelles sont les différentes étapes de création d’une bande-annonce pour mangas ?

En moyenne, cela dure une semaine. Je vais résumer : on commence bien entendu par lire le manga dont il est question. Deuxièmement, on choisit les images, les parties de l’oeuvre que l’on va utiliser dans la bande-annonce ainsi que la/les musique(s). Vient ensuite le montage vidéo mais sans animation (j’appelle ça une maquette) que l’on envoie au client pour une première validation. Quand la maquette est validée (parfois après plusieurs allers/retours), on peut commencer à préparer les planches en vue de l’animation (détourages, reconstruction de décors…).

Finalement, on passe à l’étape de l’animation à proprement parlé (2D/3D, avec effets ou non) et une fois le tout terminé, on renvoie la vidéo finalisée à l’éditeur. Si besoin, on réalise le tournage d’une voix off et on effectue bien entendu des retouches quand c’est nécessaire. Après validation, on passe au rendu ! Maintenant, d’autres étapes s’incorporent si la bande annonce est destinée à une diffusion télévisuelle ou cinématographique. 

Une bande-annonce manga suit-elle les mêmes stratégies qu’un trailer de film ou encore de série ? Quelles sont les similitudes et les différences ?

Oui dans les deux cas, le but étant de donner envie et de résumer l’intrigue de l’oeuvre, que ce soit pour les fans qui attendent sa sortie ou pour de simples spectateurs qui ne font que passer. Concernant les différences, les bandes-annonces mangas ont un budget de départ plus limité que les films.

D’un point de vue créatif, les bandes-annonces de films se limitent au montage à partir d’extraits, tandis que dans une bande annonce manga, il faut donner vie aux planches en animant. En gros, c’est plus complexe pour le manga et c’est moins bien payé. *rires* Pour le manga, il faut aussi faire défiler les images un peu moins vite pour qu’on ait bien le temps de voir les dessins, contrairement à une bande-annonce de film où ça peut être plus rapide.

Au niveau de la diffusion, les bandes-annonces mangas passent sur les réseaux sociaux, sur les sites Internet des éditeurs et des partenaires (manga-news…), sur certaines chaînes (Game One, Nolife, J-one…), parfois au cinéma avant un film, dans le métro sur des panneaux numériques, et même dans les salons comme Japan Expo (faites-y attention, vous les verrez !) ou le salon du livre. Tout dépend du budget marketing alloué pour la publicité du manga.

Comment se déroule la phase de réflexion concernant la manière de construire une bande-annonce manga ? Collabores-tu uniquement avec les maisons d’édition française ou bien les éditeurs japonais et l’auteur de l’œuvre en question ont-ils un droit de regard sur tes créations ?

Il y a deux types de cas : celui où l’éditeur sait exactement ce qu’il veut et te dit tout ce qu’il souhaite, ou bien celui où j’ai carte blanche. En général je m’adapte en fonction du manga.

Je travaille uniquement avec les maisons d’éditions françaises car les bandes-annonces sont conçues pour des sorties mangas en France. Les maisons d’éditions japonaises ont leur propre marketing. Cependant, quand une bande-annonce est validée par l’éditeur français, elle est ensuite envoyée au Japon pour que la maison d’édition nippone et l’auteur la valide (ou non). C’est seulement après toutes ces confirmations qu’on a le droit de diffuser le trailer. L’avis de l’éditeur original ou de l’auteur est donc primordial pour ne pas avoir des problèmes liés au copyright.

© 2015 GAWAKKI

Les diverses cibles éditoriales (shônen, shôjo…) et les thématiques abordées dans les mangas influencent-elles la manière de construire tes bandes-annonces ? 

Oui tout à fait. Une bande-annonce shôjo pour un manga d’amour destiné à des adolescentes de 15 ans n’aura pas la même tête qu’une bande-annonce seinen avec de l’action gore pour un public adulte. Il faut adapter le rythme, l’animation, la musique, la voix off… bref, tout. Quand je crée mes vidéos, je n’essaye pas de les faire comme j’ai envie qu’elles soient, mais j’essaie plutôt de me mettre dans la peau du public-visé et de tenir compte de ses envies. Le but, c’est qu’il se dise : « ça a l’air trop bien, je vais acheter le manga ! »

Intéressons-nous maintenant à l’aspect sonore… Comment les musiques sont-elles choisies ? L’utilisation d’une voix off est-elle primordiale ? 

SAKURA NO HANANO SAKUKORO © 1993 by TSUKASA HOJO / NSP

Les musiques sont adaptées en fonction du style du manga. Je les choisi sur des sites spécialisés libres de droits et je paie les droits commerciaux pour pouvoir les utiliser. Parfois un éditeur m’envoie une musique déjà existante, comme pour Dragon Quest où les japonais possèdent les droits musicaux du jeu vidéo.

La voix off, quant à elle, n’est pas primordiale. Elle peut être remplacée par des cartouches textes, mais c’est un atout non négligeable qui donne plus de cachet à la vidéo. C’est cependant un budget conséquent à ajouter pour l’éditeur, car la voix off coûte quasiment le même prix que la vidéo elle-même ! À savoir que ce n’est pas moi qui fait les voix off, je collabore avec un studio parisien, super pro. Ils ont des ingénieurs sons, des acteurs voix off, tout le matos nécessaire, ils font des voix off pour toutes sortes de choses (pub, tv ,ciné, manga..) et certaines des voix off sont connues (je pense notamment au trailer Les trésors de Tsukasa Hojo pour Ki-oon, dans lequel Vincent ROPION, la voix de Nicky Larson, a doublé !).

Les bandes-annonces pour mangas ont beaucoup de similitudes avec les MMV (Manga Music Video), un art audiovisuel qui attire de nombreux fans. Y’a-t-il un lien entre ces deux concepts ?

Alors c’est marrant que tu me parles de ça car c’est quelque chose que je ne regarde pas du tout ! Je suppose que ce sont les vidéos avec des extraits de manga qui défilent et de la musique… On peut dire qu’il y a une similitude oui, ce sont deux formats qui se présentent sous forme vidéo, avec des planches issues de mangas et un fond sonore.

Malgré tout, je pense que les MMV sont davantage destinés aux fans d’une série qui fouillent sur le net ! Alors que les bandes-annonces visent plutôt un large public, elles essaient de capter l’attention de personnes qui ne sont pas forcément fans, pour leur montrer de quoi parle le manga. Tu peux montrer une bande-annonce manga à ta mère, elle comprendra sûrement mieux qu’un MMV. 

En terme de durée, les MMV sont généralement plus longs et les planches se mélangent, tandis qu’une bande-annonce te fera un résumé précis en 30 secondes. Mais l’un n’empêche pas l’autre bien sûr !  Attention par contre, les bandes-annonces sont suivies par les éditeurs et les auteurs qui valident les images et autorisent la diffusion, tandis que dans le cas des MMV, la diffusion des planches n’est pas contrôlée. Ça tient parfois du non respect de droits d’auteur et ça peut donc se rapprocher du streaming/téléchargement illégal. Maintenant, c’est juste un constat, je suis personnellement pour toute forme d’art ! En résumé, il y a bien un lien artistique entre les deux, je pourrais très bien recruter un créateur de MMV dans mon entreprise !

 

Un domaine méconnu du grand public, mais qui ravit les éditeurs !

Pour quelles maisons d’édition et sur quelles œuvres as-tu déjà travaillé ?

J’ai travaillé sur presque 200 bande-annonces, donc ça va être difficile de toutes les passer en revue… Je peux néanmoins en citer des connues comme Naruto, Final Fantasy, Assassin Creed, MHA, Judge, Lanfeust de Troy
Actuellement je travaille pour Ki-oon, Akata, Doki-Doki, Kana et également Les éditions Lumen qui font des romans. J’ai aussi fait des bande-annonces pour Tonkam, Delcourt, Kaze, Komikku, le Lombard, Nobi nobi, Soleil. Et je vais aussi bientôt travailler pour un nouveau client spécialisé dans les jeux vidéos japonais !

De quelle bande-annonce pour mangas es-tu le plus fier ?

C’est Dragon Quest Emblem of Roto je pense. Non pas pour la bande-annonce en elle-même, mais parce que quand j’étais enfant, je devais avoir 10 ans, je dévorais les mangas Dragon Quest : La quête de Daî (qui s’appelait Fly à l’époque). J’étais vraiment fan, avec mon grand frère ont allait à la librairie dès la sortie pour les acheter. 15 ans après, on me demande de réaliser la bande-annonce pour la sortie française du nouveau Dragon Quest (vendu à 19 millions d’exemplaires à travers le monde)… le rêve d’un gosse qui devient réalité ! J’étais comme un fou et très fier, sachant que l’auteur lui-même a vu ma vidéo ! Sinon, techniquement, j’ai pris beaucoup de plaisir à travailler sur des supers univers comme Ubell Blatt, The Arms Peddler ou Lockdown. Avec Akata aussi, on s’éclate, leurs bandes-annonces sont complètement délirantes !

 

Si ton métier intéresse fortement les éditeurs, il est plutôt peu connu auprès des lecteurs. Comment expliquer cela ?

Pour les éditeurs oui, ils n’ont plus le choix : ceux qui ne font pas de vidéos sont à la ramasse ! Sauf que la plupart d’entre eux ne sont pas équipés pour concevoir des produits audiovisuels, ils sont équipés pour faire de l’édition (à l’exception de certains éditeurs comme Ankama, qui a une armée de graphistes à disposition et qui peut tout réaliser en interne). C’est pourquoi ils font appel à des entreprises extérieures et, en général, ils prennent des indépendants qui sont moins chers et plus flexibles.

Pour les lecteurs, c’est normal, mon métier est un métier de l’ombre. La star ici c’est le MANGA, la seule chose importante ! Pas l’éditeur, pas l’imprimeur, pas le traducteur, pas le diffuseur, pas les blogueurs, pas le réalisateur de la bande-annonce… Parfois même l’auteur part aux oubliettes ! On ne fait pas attention à tous ces gens qui travaillent autour d’un projet, et parfois c’est une vraie fourmilière. Pour le cinéma, c’est pareil. Regardez à la fin du film la liste des noms qui défilent, et pourtant, tout ce qu’on retient, c’est le nom du film et celui de l’acteur principal !

Ce métier est-il répandu dans les pays francophones ?

Non car ce n’est pas vraiment un métier à part entière. Dans mon cas je ne fait QUE de la bande-annonce car j’ai des clients fidèles qui me commandent des bandes-annonces toute l’année. Chez les concurrents que j’ai rencontrés, que ce soient de grosses entreprises ou des indépendants, les bandes-annonces vidéos sont une petite partie de leur travail, ils font autre chose à côté : cela passe par la publicité, les sites internet, les affiches… Ils piochent là où il y a de la demande. Ce qui me démarque, c’est que j’en ai vraiment fait ma spécialité !

Selon toi, quelles qualités / compétences faut-il pour être un bon créateur de bande-annonce manga ?

Au niveau des qualités, il faut savoir être dynamique, efficace, très réactif, autonome, créatif et curieux. Concernant les compétences requises, maîtriser les logiciels d’animation et de montage est essentiel. Si vous êtes indépendant, il est primordial de savoir faire sa comptabilité, son planning et savoir s’organiser. Connaitre beaucoup de films, mangas, jeux vidéos, séries est bien évidemment un plus. Enfin, il faut savoir respecter les demandes et avoir du recul sur son travail ! Ne pas avoir peur de la critique et toujours se remettre en question.

C’est d’ailleurs ce genre de qualités que je cherche quand je prends un(e) stagiaire pour bosser avec moi !

Merci à Gaëtan Waquier pour son temps. Retrouvez toutes ses bandes-annonces sur le site officiel du studio Gawakki.

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