Business-women japonaises : évolution ou stagnation ?

On a souvent l’image d’un Japon très en retard dans l’égalité des hommes et des femmes au travail. Et, de fait, le Japon est très mal classé par plusieurs organisations dans la façon dont il traite ses femmes salariées ! Mais qu’en est-il vraiment? A quels niveaux le Japon a-t-il progressé, et à quels niveaux a-t-il encore du retard? Shinzo Abe, l’actuel premier ministre du Japon, a décidé de faire du travail des femmes un des piliers de sa politique économique (les fameux Abenomics ) : est-ce une décision féministe et progressiste, ou un fin calcul politique ?

Après s’être intéressé à la vie des femmes japonaises au sein du foyer et du couple dans notre premier volet, Journal du Japon a décidé d’enquêter sur les conditions de travail des Japonaises, entre stagnation… et évolutions.

 

Les femmes Japonaises travaillent… mais pas assez ?

Cependant, l’OCDE a fortement encouragé le Japon a faire appel aux femmes dans le monde du travail. Alors pourquoi Shinzo Abe, le Premier Ministre actuel du Japon, tient-il tant à ce que les femmes se mettent au travail ? C’est, en grande partie, pour pallier l’absence de main d’oeuvre entraînée par le vieillissement de la population et la quasi absence d’immigration au Japon. En effet, la population active baisse actuellement de 1 million de personnes par an. L’OCDE envisage une baisse de la population active de 40% d’ici 2050 ! Selon l’OCDE, toujours, dans 20 ans, le PIB du Japon serait potentiellement supérieur de 20% si les Japonaises se mettent au travail.

Mais qu’est-ce qui fait donc, que, malgré un nombre de femmes au travail peu inférieur à des pays occidentaux ou occidentalisés, nous ayons une image de la femme japonaise au foyer ? 

49% des Japonaises sont sur le marché du travail

49% des Japonaises sont sur le marché du travail

 

Les femmes Japonaises, éternelles femmes au foyer?

Comme Journal du Japon l’expliquait dans l’article sur les Japonaises et le mariage, une grande partie des Japonais comme des Japonaises considère encore que la place d’une femme est au foyer. Selon un sondage réalisé en 2014 par Meiji Yasuda, un institut de bien-être, 39,3% des hommes et 43% des femmes adhèrent à l’image de la femme au foyer ; tandis que 64,4% des hommes et 70,9% des femmes considèrent que le devoir d’une femme est de se consacrer à la maternité. Or, le monde du travail au Japon peut être très dur.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Japon a redressé son économie en imposant un rythme extrêmement soutenu à ses employés. Muriel Jolivet raconte dans son livre Homo Japonicus les cadences infernales tenues par les salarymen. Le revers du vieux « miracle économique » japonais a donc été l’enfermement des femmes dans leur place de mère et femme au foyer, puisque les hommes étaient tellement absents qu’elles ne pouvaient se permettre de quitter la maison. Selon Tachibana Toshiaki dans The New Paradox for Japanese Women (2010), 89,9% des femmes d’une trentaine d’année célibataires travaillent, contre 47,7% des femmes mariées. Des chiffres évocateurs.

 

Être enceinte au travail : le matahara ou harcèlement des working women.

Encore très peu de Japonaises considèrent donc qu’une vie sans enfant est envisageable, et c’est ce qui complique très fortement l’emploi féminin. En effet, selon l’OCDE, seulement 38% des femmes qui accouchent gardent leur emploi. Une des raisons est la pression que mettent les entreprises aux femmes enceintes. En effet, les entreprises peinent ou ne désirent tout simplement pas remplacer leurs employées pour des périodes de courtes durées, et préfèrent que l’employée enceinte quitte l’entreprise plutôt qu’elle parte en congé maternité. Mais il faut aussi parler du harcèlement des femmes enceintes en entreprise, appelé au Japon le matahara (de l’anglais maternity harassment) : selon une enquête du gouvernement publiée le 2 mars 2016, 21% des femmes sont harcelées sur leur lieu de travail, du fait de leur grossesse ! Ce harcèlement, plus souvent moral que physique, n’est pas forcément masculin, puisqu’il est provoqué à 56% par des hommes, et 38% par des femmes. Il reflète en fait l’idée profondément ancrée qu’une femme ne peut pas être mère et working-woman en même temps. Mais le parcours du combattant ne s’arrête pas là pour les Japonaises qui désirent travailler.

 

Le matahara, harcèlement des femmes enceintes

Le matahara, harcèlement des femmes enceintes

 

Des études et des emplois très « féminins »

Les Japonaises qui font des études sont encore souvent attachées à des filières spécifiques. Ce sont souvent dans les domaines des sciences sociales, de la santé et des arts que les jeunes filles font des études. Si, aujourd’hui, plus de la moitié des Japonaises font des études, seulement 16% des filles font des études longues, selon le site de l’académie de Lyon. La plupart s’arrêtent ainsi au bac +2. C’est une des raisons pour lesquelles les femmes restent la plupart du temps bloquées dans des emplois de secrétaires, ou « office lady », un travail qui consiste à réaliser plein de petites tâches (comme apporter du thé, faire les photocopies, etc.). Selon Anne Garrigue, dans son livre Japonaises, la Révolution douce, (1998), la plupart des femmes restent encore dans des emplois moins qualifiés que les hommes. Anne Garrigue explique ainsi que si les femmes travaillent dans la santé, elles seront plutôt infirmières que médecins, et si elles travaillent dans le professorat, elles seront plus facilement institutrice que professeures à l’université. Les femmes restent ainsi dans des filières considérées comme « féminines » et très peu font des études assez poussées pour avoir des emplois très qualifiés.

Les femmes sont ainsi discriminées au travail et par bien des moyens. Comme dans beaucoup de pays, leur salaire est inférieur à celui des hommes. Selon le site de l’académie de Lyon, à travail égal, elles sont payées 57% de moins que leurs homologues masculins ! Il faut noter aussi que les Japonaises ont beaucoup moins accès aux postes de direction. En 2014, selon l’OCDE, 70% des travailleurs non-réguliers et sous-payés étaient des femmes, 70% des CDI étaient signés par des hommes, tandis que seulement 10% des femmes étaient dans la direction des entreprises et 3,3% dans les conseils d’administration. Des chiffres révélateurs, qui montrent bien l’aspect critique de la situation pour les femmes dans le monde du travail.

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Même si elles se démènent, le plafond de verre existe bien dans la carrière des Japonaises

 

Une culture du travail masculine

C’est en fait la culture du travail à la japonaise qu’il faut remettre en question. Comme expliqué plus tôt, les heures de travail imposés aux travailleurs japonais sont souvent insoutenables (certains hommes interrogés par Muriel Jolivet dans Homo Japonicus témoignent d’une centaine d’heures effectuées de manière hebdomadaire). Les hommes adoptant très souvent ce rythme, les femmes sont souvent obligées de travailler moins, ou pas du tout, pour s’occuper des enfants. Il faudrait donc rétablir un rythme de travail égal pour les deux genres de manière à ce que hommes et femmes puissent travailler et avoir une vie de famille.

Dans l’optique des chefs d’entreprises actuels, les femmes ont forcément des obligations que les hommes n’ont pas, puisqu’elles sont censées gérer leur famille en même temps que les hommes. Par conséquent, ils rechignent à embaucher des femmes, les poussent à la démission lorsqu’elles tombent enceintes, et évitent de les promouvoir à des postes importants, qu’ils considèrent trop prenants pour une femme qui a d’autres impératifs. Ainsi, dans The New Paradox for Japanese Women, Tachibanaki Toshiaki recense les raisons pour lesquels aucune femme n’est aux postes de direction dans certaines entreprises. Si 45% expliquent que les femmes n’ont pas les qualifications nécessaires, 35% expliquent que les femmes ne restent pas assez longtemps dans l’entreprise pour être promues. Enfin, 10% environ se justifient par « des heures de travail trop longues », « les devoirs familiaux », « la pénibilité du travail ». Ces raisons montrent bien que le travail japonais, dans le contexte actuel, est masculinisé et peu adapté aux femmes.

Dans cette même étude, 2% des entreprises interrogées considèrent tout de même que « les employés masculins ne veulent pas de femmes managers ». Malgré le petit pourcentage ayant donné cette réponse ouvertement sexiste, on comprend entre les lignes que le monde du travail exclut les femmes et ne se remet pas en question. Beaucoup d’hommes considèrent que leur travail est exclusivement masculin. Et de fait, le travail au Japon ne s’arrête pas au bureau : beaucoup d’employés sont informellement obligés de prolonger leur journée par des descentes au bar, dans des clubs d’hôtesse ou encore des parties de golf le week-end. Ces activités sont considérées comme masculine et il est encore d’usage commun de penser qu’une femme y serait mal à l’aise.

 

Normalisation et sexualisation des femmes

Les femmes Japonaises sont encore bien souvent réduites à leur genre et enfermées dans des clichés qui ne les quittent pas au travail. Il suffit pour illustrer ce point d’évoquer une entreprise créée à Tokyo et qui propose des Ikemeso, c’est-à-dire des hommes mignons pour consoler les femmes au travail. Pour la modique somme de 55€, les femmes peuvent ainsi louer les services d’un homme pour les réconforter… une triste normalisation de ce à quoi l’employée typique japonaise devrait ressembler : sensible, peu professionnelle, et ayant besoin des bras d’un homme pour la porter.

Les ikemeso, dont le but est de rassurer les femmes au travail

Les ikemeso, dont le but est de rassurer les femmes au travail

Les femmes sont par ailleurs réduites à leur genre et fortement sexualisée  : une enquête du ministère du travail effectuée en 2010 sur 96000 femmes actives de 25 à 44 ans révèle des chiffres alarmants. En effet, selon cette enquête, 29% des femmes ont subi du harcèlement sexuel au travail, dont 40% des attouchements. Sur ces 29%, un quart des femmes étaient harcelées par leur supérieur direct. Seulement 10% ont osé porter plainte. Cette enquête démontre deux choses : les femmes sont fortement sexualisées dans leur environnement de travail, et par conséquent dévalorisées ; il en découle sans doute un retrait des femmes du monde du travail. Rappelons que les chiffres, en France, ne sont pas beaucoup plus flatteurs : selon une enquête de l’Ifop, 20% des femmes françaises sont harcelées au travail, et seulement 5% osent porter plainte.

 

Lacunes et évolutions : un bilan mitigé

Pour toutes ces raisons, le Japon est classé 101e sur 145 dans l’égalité des sexes par le forum de l’économie mondiale. Le manque de crèches et le sexisme environnant dans le monde du travail en sont des conséquences directes. Cependant, peut-on lire des évolutions dans l’histoire contemporaine des Japonaises ?

En 10 ans, le nombre de managers féminines a doublé. Sur la tranche d’âge 25-34 ans, 44,9% de femmes travaillaient en 1962, contre 62,4% en 2002. Les pères s’impliquent de plus en plus dans la vie de famille, parfois poussés par leur entreprise comme Mitsubishi, qui invitent ses employés à rentrer plus tôt chez eux. Le Japon prévoit, par ailleurs, d’ouvrir 700 000 crèches d’ici 2017, et d’atteindre les 30% de femmes aux postes de direction. Un effort, oui, mais les conceptions restent ancrées et l’enfermement de la femme dans son genre et son rôle de mère ne paraît pas changer.

Il faut espérer que le gouvernement ait d’autres raisons que l’économie en tête pour pousser la société à embaucher plus de femmes…

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Retrouvez tous les articles de notre dossier Femmes au Japon ici.

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