[Interview] Kenji Kamiyama & Yoshiki Sakurai : un regard tourné vers l’avenir et la technologie

Japan Expo fêtait cette année les cent ans de la japanime. Cette édition a donc été l’occasion de rencontrer de nombreux professionnels de l’animation pour en retracer l’évolution, dont le réalisateur de Ghost in the Shell : Stand Alone Complex, Kenji KAMIYAMA, accompagné d’un des scénaristes de cette série, Yoshiki SAKURAI. L’opportunité de revenir sur leur rencontre, sur Ghost in the Shell, mais aussi sur le nouveau long métrage de KAMIYAMA, Hirune Hime, sur lequel SAKURAI a officié en tant que producteur…

Ghost in the Shell : à pieds joints dans la réalisation

© Journal du Japon

Manga de Masamune SHIROW qu’on ne présente plus, Ghost in the Shell a été maintes fois porté à l’écran, en long métrage par Mamoru OSHII en 1995 et en 2004, mais aussi en série télévisée, dont la première et la seconde saison, Stand Alone Complex et Stand Alone Complex 2nd GIG, ont été réalisées par Kenji KAMIYAMA. « C’était il y a quinze ans. En parallèle des films, il y avait un autre projet, celui de réaliser une série TV, Stand Alone Complex. Autour de moi, beaucoup de personnes trouvaient que c’était une mauvaise idée, mais je pense aussi que nombre d’entre eux trouvent que j’ai eu raison de persévérer. Et pour ceux qui ont refusé d’y participer… Ils le regrettent peut-être aujourd’hui. (Rires) À ce moment-là je travaillais déjà dans l’entourage de Mamoru OSHII malgré ma jeunesse et on avait l’idée, avec d’autres personnes, qu’il fallait plutôt un jeune réalisateur pour réaliser cette série télévisée, c’est pourquoi j’ai finalement été choisi. Le second long métrage, Innocence était déjà en cours de production, je ne pouvais donc pas m’appuyer sur le personnel habituel de Production I.G., j’ai donc dû recruter en externe. Ce qui fût le cas de SAKURAI. »

Yoshiki SAKURAI explique qu’au départ il était en charge de définir le contexte des années 2030. Alors à peine âgé de 23 ans, il était étudiant dans la très réputée Université publique de Tokyo et y étudiait les sciences économiques et sociales. KAMIYAMA revient sur leur première rencontre : « à l’époque, j’avais du mal à trouver des scénaristes, notamment à cause de la complexité de l’histoire de Ghost in The Shell. Un professeur d’université qui connaissait le studio nous a, un jour, parlé d’un étudiant de sa faculté qui écrivait une thèse sur les robots très documentée. Il nous a dit que si on le souhaitait, il pouvait nous présenter l’étudiant en question. Par curiosité j’ai lu sa thèse et même si je n’ai pas tout compris, j’ai pris plaisir à la lire et j’ai fini par accepter de le rencontrer. C’était un jeune homme très droit et curieux de tout. Au début j’étais un peu inquiet car c’était encore un étudiant mais je l’ai laissé écrire un épisode, histoire de lui donner sa chance. Je crois qu’au départ je n’en attendais pas grand-chose, mais il a su faire preuve de talent et il est vite devenu un scénariste indispensable pour moi. »

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SAKURAI se rappelle : « c’était mon directeur de thèse qui m’avait proposé de visiter le studio de Production I.G. À l’époque je n’étais vraiment pas un amateur d’animation et je n’avais pas du tout l’intention de devenir scénariste. Je voulais devenir chercheur. Mais je me suis dit que ça ne coûtait rien d’aller voir, et du coup j’y suis allé. Je pensais que les réalisateurs étaient des personnes qui font peur : autoritaires et surtout inaccessibles. Mais quand KAMIYAMA est apparu devant moi j’ai découvert un jeune réalisateur de 35 ans très abordable, qui ne faisait pas peur. Ce qu’il racontait était très intéressant et au final c’est vraiment sa personnalité qui m’a séduit. Alors que je croyais ne faire qu’une visite d’un jour, à la fin de notre rencontre il m’a juste dit ceci « Tu reviendras la semaine prochaine ? » C’est à ce moment que j’ai compris. J’ai fini par écrire huit épisodes de la première saison. J’écrivais tellement pour la série que je n’étais plus sûr de pouvoir terminer mes études et d’être diplômé ! »

© Journal du Japon

Quand on demande à KAMIYAMA s’il a ressenti de la pression durant la réalisation de Stand Alone Complex, il sourit et répond ceci : « j’ai toujours pressenti que j’adapterais un jour Ghost in the Shell, du coup, plus que du stress, je ressentais à l’époque beaucoup de joie. J’avais l’impression d’être Aramaki et de diriger la Section 9 ! (Rires) » Pour SAKURAI, il est quelqu’un « de nature très calme, mais qui veut systématiquement instaurer un consensus au sein de l’équipe et laisse par conséquent peu de liberté aux animateurs. » Il avoue cependant, en conférence, avoir été obligé de laisser plus de mou à Yoko KANNO pour qu’elle accepte de participer à son projet : « Kenji KAWAI, qui s’était chargé de la bande originale du film de 1995, était occupé par le second film de Mamoru OSHII, Innocence. J’ai donc dû encore une fois me tourner vers l’extérieur. Faire en sorte que Yoko KANNO accepte de composer pour moi a été mon premier travail en tant que réalisateur. Elle est une artiste très respectée, et il se disait que si elle refusait de travailler sur un projet, celui-ci était voué à l’échec. Elle a fini par céder, mais j’ai dû lui laisser beaucoup de liberté. »

Pour KAMIYAMA, « Ghost in the shell : Stand Alone Complex est une série qui s’intéresse au rapport entre l’individu et le groupe, face au totalitarisme. Je ne sais pas si on peut vraiment parler de message. » Il existe cependant un schisme assez fort entre la première et la seconde saison : « quand j’ai réalisé Stand Alone Complex, je portais un regard curieux et intéressé sur la société. Mais lorsque j’ai commencé à travailler sur 2nd GIG, j’étais beaucoup plus en colère vis-à-vis d’elle. Je voulais parler de la globalisation, des réfugiés et des nouvelles formes de guerre du XXIe siècle. »

À l’évocation de l’adaptation hollywoodienne, il devient d’un coup très évasif : « À l’époque, on savait juste que le film était très inspiré du film et des différentes séries réalisées au Japon. Ils nous ont juste demandé un accord de principe. Nous sommes allés voir le tournage à Hong Kong pour montrer notre soutien. En parallèle de la sortie du film américain, nous avons également annoncé une nouvelle adaptation, coréalisée par Shinji ARAMAKI. Ghost in the Shell est une saga complexe et gigantesque : il y a eu le manga original, les longs métrages de Mamoru OSHII, Stand Alone Complex, ARISE et bien d’autres encore. Il y a vraiment beaucoup de versions possibles aujourd’hui, mais c’est un univers tellement complexe qu’on peut toujours en créer d’autres. Même si le titre est plus ou moins connu dans le monde, il reste au final pas mal de personnes qui ne la connaissaient pas. La version hollywoodienne a permis de faire ce travail et de faire connaître Ghost in the Shell : certains l’ont ainsi découvert avec cette vulgarisation du titre. Je dois dire que cela rend indirectement service à notre nouveau projet, à ARAMAKI et à moi-même. »

Hirune Hime : premier pas dans le long métrage original

© Journal du Japon

Diffusé dans nos salles obscures depuis le 12 juillet, Hirune Hime est la dernière réalisation en date de Kenji KAMIYAMA : « Tout a commencé avec l’annonce de la retraite d’Hayao MIYAZAKI. Le départ d’un réalisateur connu pour ses longs métrages et ses projets originaux a fait beaucoup de bruit dans le milieu. Résultat, de nombreux investisseurs ont ainsi demandé à différents réalisateurs de créer des films originaux, un peu à la manière d’un appel d’offre. J’ai saisi cette opportunité. L’histoire se passe en 2020, dans 3 ans donc. Il s’agit de l’année où se dérouleront les Jeux Olympiques de Tokyo. On suit le quotidien d’une lycéenne qui découvre le secret de ses origines. Elle découvre d’ailleurs celui de ses parents à la suite de l’arrestation de son père. C’est un film d’aventure où l’héroïne va à la rencontre de son avenir en faisant des allers-retours entre le monde des rêves et le monde réel. On pourrait dire que c’est un peu comme un road-movie entre la réalité et le rêve ! » Pour lui, le rêve et la réalité sont étroitement liés : « je ne pense pas qu’on puisse s’échapper dans le rêve quand on n’est pas satisfait par la réalité. Ils sont pour moi intrinsèquement liés, j’irais même jusqu’à dire que ce qu’on pense dans le monde réel devient par la suite la réalité. Par extension, le rêve peut aussi devenir réalité, et n’est en tout cas pas présenté dans le film comme une échappatoire. »

Hirune-Hime-reves-eveilles.67350D’un point de vue technique, Hirune Hime se présente également comme un projet atypique, entièrement dessiné sur TVPaint, un logiciel français d’animation 2D. KAMIYAMA a d’ailleurs fait appel à une équipe d’animateurs français de la société Yapiko Animation pour former son personnel. « En réalisant ce film avec Signal MD, une filiale de Production I.G., nous avons pris le parti de travailler en numérique. Production I.G commence en effet à expérimenter de nouvelles façons de travailler, mais nous devions nous former si vous voulions pouvoir utiliser TVPaint efficacement. On a fait appel à un studio français possédant des animateurs travaillant déjà sur le sol japonais pour cela, comme Christophe FERREIRA qui travaillait alors déjà avec moi. C’est ainsi que nous avons travaillé de concert avec Yapiko Animation. » Le long métrage a donc été quasi-intégralement réalisé en numérique, mais KAMIYAMA a tenu à éclaircir quelques points : « on dit qu’on a travaillé en numérique sur ce film, mais il faut garder en tête que cela veut juste dire qu’on a dessiné sur des tablettes et pas sur du papier. Ou alors vraiment une toute petite partie sur papier. La majorité des plans et des dessins ont été faits sur tablette afin de gagner du temps. Dans le temps, on travaillait sur le papier, de façon analogique, puis on numérisait ensuite les dessins pour travailler dessus. Là où on gagne du temps en dessinant sur tablette, c’est qu’on peut ensuite y ajouter des images de synthèses et de la 3D plus facilement. Tout le travail de compositing s’est fait de cette manière, ce qui est bien plus facile qu’en s’appuyant sur des méthodes analogiques. »

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Si au final le rendu est de qualité assez discutable, avec une animation saccadée qui dessert particulièrement les scènes d’action à certains moments, Hirune Hime reste malgré tout un bon divertissement dans son ensemble, notamment grâce à quelques passages à l’humour bien dosé. Et à la transmission de beaux sentiments, ceux de l’héroïne, qui ne cesse d’y croire notamment et qui est très spontanée. L’alternance entre le monde réel et celui des rêves pourra cependant perdre plus d’un spectateur en cours de route, mais saura ravir ceux qui ne cherchent pas à se poser trop de questions et à se laisser simplement transporter. On reste bien loin de la qualité d’écriture d’Eden of the East, série de Kenji KAMIYAMA qui a su, à son époque, briller de par son scénario. Avec Hirune Hime, il s’agit néanmoins ici pour lui de faire ses premiers pas en tant que réalisateur de long métrage original, seul au scénario – là où il travaillait de concert avec six autres scénaristes sur Eden of the East – en s’appuyant sur une technologie TVPaint qui a été mobilisée dans le seul but d’optimiser le temps de production (un an en tout pour réaliser le film). Peut-être ce Hirune Hime mérite-t-il donc un regard un tantinet clément, comme le nouveau point de départ d’un réalisateur qui tâtonne pour trouver sa voie dans une industrie tiraillée par le manque de moyens financiers ?

Remerciements à Kenji Kamiyama et à Yoshiki Sakurai pour leur gentillesse et leur temps, ainsi qu’à leur interprète.

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