[Interview] Yami Shin : mangaka in progress

Depuis quelques années, les auteurs français de manga ont à nouveau droits à la lumière des projecteurs. Avec des codes du mangas de mieux en mieux assimilés sur le plan narratif ou technique et un lectorat manga plus à même de sortir de son ordinaire, il semble que les conditions soient réunies pour que ces auteurs et les lecteurs de manga français fassent de belles rencontres.

Cette année 2017 marque par exemple les débuts de Yami Shin, première lauréate du tremplin Ki-oon, qui nous propose depuis le mois de juillet sa première série Green Mechanic, dont le second tome sort ce 12 octobre. Nous l’avions rencontré en amont à la Japan Expo, pour un long entretien découverte.

À vous d’en apprendre plus sur elle, son histoire et ses personnages !

Green Mechanic & Yami Shin

Green Mechanic & son auteure, Yami Shin

 

Du tremplin au manga…

Bonjour Yami Shin. Alors c’est ta première Japan Expo en tant qu’auteure, ça te fait quoi ?

Yami Shin : Ça me fait…. Bizarre ! (Rires)

C’est un rêve de gosse ou de longue date peut-être ?

En fait, pour le moment, je ne réalise pas encore vraiment. Sur le stand de Ki-oon quand je suis tombé sur l’illustration de Green Mechanic c’était assez étrange : «  c’est moi qui ai fait ça ? » Pareil, lorsque j’ai reçu le manga chez moi et que j’ai déballé le carton j’avais la même sensation, je n’avais pas l’impression que c’était moi qui l’avait fait.

Mais c’est bien, je suis contente de réagir comme ça à vrai dire, car je suis surprise à chaque fois et c’est une sensation assez agréable en fait ! (Rires)

Yami Shin, les jurés et les lauréats du premier Tremplin Ki-oon

Là on parle de la sortie et de l’accomplissement mais comment se sont déroulées les deux années, du tremplin 2015 à la sortie de ton manga ?

Ces deux années ont été très denses, aussi bien au niveau professionnel que personnel, l’un me faisant souvent prendre du retard sur l’autre. Bref, ce que j’en retiens aujourd’hui c’est : du travail du travail, du travail… de la sueur et un peu de masochisme aussi sans doute !

Ah justement les auteurs sont parfois du genre à vouloir rechanger les choses jusqu’à la dernière minute parce qu’ils ne sont pas content de leur travail, c’est ton genre ?

Hésite…
Oui et non en fait, parce qu’il y a un moment où il faut savoir s’arrêter, donc j’essaie de trouver un juste milieu.

Green Mechanic_annonceEst-ce que tu es contente de ton tome 1 du coup ?

Je dirais que ça me convient… maiiiiiis booooon ! (Rires)

Cela dit il y a des pages qui me plaisent, sincèrement, mais parfois je retrouve des choses qui me font tiquer au niveau du rythme, de la narration, deux trois petits trucs que je pourrais changer. J’aimerais que Green Mechanic soit un jeu vidéo pour rajouter des patch correctifs à certains endroits. (Rires)

Mais après je suis perfectionniste et éternelle insatisfaite donc disons plutôt que ce premier tome est très bien… d’accord ?! (Rires)

Quand tu es arrivée au tremplin Ki-oon, tu as gagné avec Revenge Reborn. Comment s’est déroulée la mutation de ce titre vers Green Mechanic ?

Pour moi Revenge Reborn était un one-shot. Donc c’était fini. Mais je n’avais pas prévu de gagner, en fait. Donc je n’avais plus d’histoire. J’étais mal ! (Rires)

Ce que j’aimais bien dans Revenge Reborn, c’était le duo du mécha et de la fille. Mais je ne voulais pas d’un mécha classique qui se met à combattre d’autres méchas, etc. Du coup j’ai récupéré les personnages et au fur et à mesure j’ai bâti un premier projet… Qui ne ressemble pas vraiment à ce que l’on a maintenant.

Ah ?

Disons que 2-3 trucs sont restés mais ça a beaucoup changé : il y a eu beaucoup de découpage, de corrections, de mon côté surtout…

Il y a eu plusieurs versions avant d’arriver à la bonne ?

Oui. Le truc c’est qu’au moment où je dessine le chapitre 1 et 2, j’ai déjà écrit les chapitres 3,4 et 5. Mais je m’aperçois que ça ne va pas, donc j’ai tout réécrit à partir du troisième chapitre. C’est d’ailleurs pour ça que je n’écris plus maintenant mes chapitres à l’avance : j’ai un storyboard rapide et les idées sur les moments clés mais tout ce qui est dialogues ou les petits éléments sur le rythme et autre, je ne les écris plus car je sais que je vais les corriger ou les supprimer.

Ensuite, au fur et à mesure que l’histoire avançait, je connaissais de mieux en mieux les personnages et cela m’a permis de créer des situations qui leur correspondaient mieux…

 

De Yami Shin à Misha

Durant la création de ce manga, comment les différents éléments (personnages, univers, scénario, etc.) se sont imbriqués ?

Alors comme je disais, il y a donc eu ce duo et ensuite c’est parti… de convictions je dirais.

De convictions ?

Oui, des choses que je voulais me raconter et qui me touchaient. C’est de là que j’ai pu monter une histoire puis, une fois l’univers en place, j’ai pu mettre d’autres personnages à côté… Et voilà.

Mais quelles sont ces choses qui te touchent justement, qui te tiennent à cœur ?

Ah ! (Rires gênés)

Déjà il y a le fait que l’héroïne soit une fille, c’était très important pour moi, même si c’est un duo au centre du récit. Il y a le côté écolo aussi, le fait que des monstres attaquent les humains mais que ces derniers ne les comprennent pas forcément très bien, avec pas mal de mystère… Bref j’ai mis tout ce j’aimais là dedans et j’ai construit quelque chose autour !

Misha, l'héroïne de Green Mechanic

Misha, l’héroïne de Green Mechanic – © Yami SHIN / Ki-oon

On dit souvent que dans les premiers titres, le héros a beaucoup de choses en commun avec son auteur. Alors, dans Green Mechanic : Misha, c’est toi ? Dans quelle mesure ?

J’ai pris pas mal de mes tares et je les ai mises chez elle ! (Rires)

Tout le côté timide, ses tentatives pour s’ouvrir mais le fait qu’elle ait quand même peur… Je ne suis pas allée chercher très très loin. Ce conflit intérieur je le connais bien, je suis quelqu’un de très timide et qui, pour compenser ça, parle beaucoup. Donc ce mix peur du danger / y aller quand même, ça vient de moi en effet.

Et le partenaire mecha, Reborn, il vient d’où ?

J’ai une espèce de fascination pour les robots, les androïdes, etc. Je voulais un personnage qui soit en décalage avec Misha, qui extériorise beaucoup sinon elle stresse, et donc un protagoniste beaucoup plus calme. Dès qu’elle ne se sent pas bien elle demande un câlin à Reborn parce que je sais que c’est ce que je fais quand je ne suis pas bien moi-même. Si Reborn était comme elle, ils s’auto-stresseraient tous les deux, ce serait insupportable en fait  ! (Rires)

C’est le robot que tu aurais aimé avoir…

Non c’est bon, pour les câlins j’ai mon chien !

Donc Reborn tient de ton chien peut-être ? (Rires)

Ah non mon chien est plus enjoué quand même ! (Rires) En plus il est déjà dans le manga, c’est un Corgy, je ne suis pas allée le chercher bien loin.

Fullmetal_AlchemistEt sinon, est-ce que tu as des mangakas de référence ?

Alors plus que des mangakas de références – j’en ai, mais je n’ai pas forcément tous les noms en tête – j’ai surtout une mentor qu’est Hiromu ARAKAWA.

Il faut dire que c’est un sacré modèle… à tous les niveaux.

Et en plus c’est une femme donc c’est encore plus motivant. En fait c’est elle qui m’a boostée, quand j’avais 17-18 ans, à dessiner plus sérieusement, pas simplement dessiner pour m’amuser. J’ai commencé par découvrir Fullmetal Alchemist par la version animée – la première version, pas Brotherhood – et cela reste encore aujourd’hui ma série préférée… Je crois que je ne lui trouve aucun défaut. (Rires)

Mais c’est surtout quand on m’a dit que c’est une femme qui dessine le manga que j’ai halluciné : « Quoi mais une femme ça ne dessine pas comme ça, ça doit faire des traits plus fins les visages, non ?! » Je me suis rendue compte que je n’étais pas obligée d’avoir un style particulier avec ses contraintes et que je pouvais dessiner comme j’en avais envie…

Et hop, plus obligée de faire du shôjo, chouette alors !

Mais tu sais que j’ai encore des hommes qui me disent « c‘est surprenant ce que tu fais, tu es une fille et tu ne fais pas du shôjo… »

2017 les gars, faut arrêter ! (Rires)

Comment ont fonctionné les échanges avec Ki-oon ?

Ahmed (NDLR : Ahmed AGNE, directeur éditorial des éditions Ki-oon) lit en général tous mes synopsis, que ce soit au chapitre ou au volume. Mais la plupart du temps il me pose plutôt des questions que des remarques : « ça est-ce que tu veux vraiment le faire comme ça ? » , « comment tu réfléchis à telle situation ? », etc. Il me pose des questions pour connaître mon opinion sur tel et tel point mais après je suis assez libre. J’ai juste à montrer mes pages…

Cela dit il peut arriver qu’il y ait quelques petites corrections, par exemple pour le cliffhanger du tome 1. Au départ il y avait plus de pages et c’est Ahmed qui a eu l’idée de couper ici… (NDLR : un sourire se dessine sur les lèvres de Yami Shin) Donc s’il y a des gens qui me détestent pour ce cliffhanger, je ne suis qu’à moitié responsable ! (Rires)

Ok, c’est tout à fait noté ! (Rires)

D’ailleurs nous avions discuté avec Ahmed AGNE il y a maintenant 2 ans de la gestion de ce premier manga issu du tremplin et il nous avait dit que le manga ne sortirait que si plusieurs volumes étaient déjà prêts. Alors, à l’heure où sort ce premier tome, où en es-tu ?

Actuellement j’ai déjà commencé le tome 3. C’est pour ça qu’il a fallu deux ans. Que les gens se rassurent j’ai fini le tome 2 – bon il reste quelques corrections à faire parce que je suis perfectionniste et chiante (rires) – mais il est fini depuis la remise du tremplin Ki-oon.

Puisque tu évoques le tremplin Ki-oon, est-ce que tu aurais des conseils à donner à Vinhyu pour le travail qui l’attend ?

Explose de rire… Mais on ne donne pas de conseil à Vinhyu !

On ne donne pas de conseils à Vinhyu, fin de l’interview, merci au revoir.

Mais non mais il dessine déjà très bien, il se gère tout seul. Je le connais très bien donc… À la limite le conseil que je pourrais lui donner c’est… Oh non en fait… J’allais lui dire de sourire plus mais c’est débile il sourit tout le temps.

 

Devenir mangaka, un processus en cours…

Japan Expo 2017 Yami Shin

Yami Shin – Crédit Photo P. OZOUF ©Journaldujapon.com

Alors parlons plutôt de ton expérience : comment as-tu évolué depuis ce prix, dans ton métier, dans la perception de ton talent… Est-ce que tu as l’impression d’avoir évolué d’ailleurs ?

Cela m’a prouvé que je pouvais réaliser des choses que je ne pensais pas pouvoir faire, tout simplement. Pour moi je pensais que ça n’arriverait jamais, que j’avais pas le talent pour ça. Donc ça m’oblige à me dire que ce je fais c’est bien. Ça fait du bien d’ailleurs, je ne peux plus dénigrer ce que je fais en boucle. Tout en cherchant à m’améliorer continuellement quand même, évidemment.

Mais de toute façon devenir mangaka / auteure, c’était juste un vieux rêve dans un coin de ta tête ou c’est vraiment la voie que tu t’étais tracée ?

En fait je suis retombée en début d’année sur mon vieux blog et je regardais un peu ce que j’avais fait…

Il est toujours en ligne ?

Silence. Yami Shin flippe un peu, se demandant si elle ne vient pas de faire une boulette…

Alors, note pour plus tard : rechercher le vieux blog de Yami Shin et mettre le lien dans cette interview…

(Rires) Nan nan mais de toute façon tu ne le trouveras pas.

Et donc, je parcours ça et je retombe sur une phrase que j’ai écrit, trop mignonne.

Yami Shin prend une voix aigue et enfantine : « ouais en fait je rêve de faire un manga un jour et d’être publiée et gna gna gna. »

Bon je rêvais aussi de faire designer de jeu vidéo pour Square Enix, mais ça ce n’est pas arrivé. Toujours est-il que ce rêve d’auteure s’est atténué, en grandissant je m’étais dit que ça risquait de ne pas être possible. D’autant qu’il était beaucoup plus difficile en tant que Français – ou en tant qu’Européen même – de devenir mangaka. On en était encore au stade où on nous disait des choses comme « ah tu fais du Dragon Ball Z ? »… Ok, supeeeer !

Du coup je pense que j’ai vécu dans le déni pendant un bon moment, et c’est sans doute pour ça que j’ai fait du fanzinat, pour combler cette passion inassouvie du dessin. Mais j’avais un travail à côté – je travaillais dans la vente – car j’aimais bien cette sécurité. Je n’osais pas lâcher ce job et ce confort pour me lancer complètement, même si j’avais ces idées et ces projets en tête… Mais j’ai fini par en avoir vraiment marre de mon taf.

Tu vendais quoi ?

Se remémore cette période qui ne lui manque visiblement pas.

Du prêt à porter, ce genre de choses…

Ah oui je comprends, ma femme a vendu des chaussures pendant quelques années !

Aaaaah j’ai fait ça aussi, mon dieu ! Quand tu devais aller passer des chaussures à des personnes qui ont du mal à se baisser mais qui portent des jupes trop courtes je me disais « ne lève pas les yeux ! NE LÈVE SURTOUT PAS LES YEUX ! » (Rires)

Et du coup maintenant, est-ce que tu aimes bien dessiner les chaussures ?

(Rires) Pas du tout, je déteste ça !!

En plus, au delà de ça, faire des chaussures c’est super dur. Il faut de très bonnes références pour faire des belles chaussures. C’est pour ça que Neil a des ballerines !

On en apprend des choses ! (Rires)

Bon y a un coté voulu de mode japonaise aussi, mais du coup c’est vrai qu’elle sont ultra-simples à dessiner, ce n’est pas par hasard.

Green Mechanic 2Est-ce qu’il y a justement d’autres choses difficiles à dessiner pour toi ? Des choses dans lesquelles tu te lances et que tu ne devrais peut-être pas ?

Alors il n’y a jamais rien d’impossible, mais c’est vrai que parfois je me dis « oh my god, pourquoi tu fais ça ? » Et ça arrive très souvent, je crois qu’il n’y a pas un seul chapitre où je ne me suis pas demandé pourquoi je m’infligeais des choses aussi compliquées à dessiner.

Mais j’ai pas envie de me freiner dans le scénario uniquement parce qu’il y a des choses que j’ai peur de ne pas savoir dessiner. De toute façon j’essaierai toujours de faire de mon mieux. Si c’est pas ultra-top et bien…

Ce sera mieux la fois d’après.

C’est ça !

Dans le volume 2 il y a un plan de quelque chose, je me suis teeeellement arrachée les cheveux, que je l’ai envoyée à Ahmed en le suppliant de me dire qu’elle était bien c’te fichue page, vu le nombre d’heures que j’ai passé dessus ! (Rires)

Mais à la base, quand je faisais mon webcomic, il y avait beaucoup de choses que je ne faisais pas, comme les scènes d’action de Green Mechanic. Je ne pensais pas pouvoir les faire. Mais voilà maintenant je me lance, et à chaque fois je fais ce qu’il faut pour arriver au bout.

Des défis quoi…

Tout le temps oui. Du masochisme, aussi. (Rires)

Et pour finir quel est ton objectif, ton ambition avec Green Mechanic ?

Je ne suis pas partie dans l’optique de révolutionner le monde du manga, pas du tout. Si ça marque les gens, c’est bien, mais j’ai pas l’ambition de devenir une référence pour autant. Je veux juste faire quelque chose qui touche les gens…

L’oeuvre plus que toi, en fait.

Voilà, je veux juste partager mes convictions et mes histoires. Et même si ce n’est pas le meilleur manga du monde, je me dis toujours qu’il y a pire. On vit dans un monde où l’émission Touche pas à mon poste existe encore, où la télé-réalité existe encore, alors par rapport à ça Green Mechanic c’est quand même pas si mal quoi ! (Rires)

Je pense que les lecteurs pourront te le confirmer et bonne route Yami Shin !

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Retrouvez toutes les informations sur Green Mechanic sur le site des éditions Ki-oon et suivez Yami Shin via son compte Twitter ou son compte Facebook. Yami Shin sera également en dédicace ce weekend, samedi à la Fnac Montparnasse.

Remerciements à Yami Shin pour son temps et sa bonne humeur. Merci également à Victoire des éditions Ki-oon pour la mise en place de cette interview.

Paul OZOUF

Rédacteur en chef de Journal du Japon depuis fin 2012 et fondateur de Paoru.fr, je m'intéresse au Japon depuis toujours et en plus de deux décennies je suis très loin d'en avoir fait le tour, bien au contraire. Avec la passion pour ce pays, sa culture mais aussi pour l'exercice journalistique en bandoulière, je continue mon chemin... Qui est aussi une aventure humaine avec la plus chouette des équipes !

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2 réponses

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