Tokyo Kaido : La clinique des enfants perdus

De son prix au dernier Festival d’Angoulême pour Chiisakobé à la sortie du neuvième tome de Maiwai en passant par la réédition en volume double de Dragon Head, le nom de l’artiste Minetarô MOCHIZUKI a pas mal circulé en France au cours d’une année 2017 qui aura également vu paraître chez le Lézard Noir les trois tomes de Tokyo Kaido. Entre le catastrophisme de Dragon Head et la retenue de Chiisakobé, retour sur une série charnière dans la carrière de Minetarô MOCHIZUKI et une des meilleures parues en France cette année.

Tokyo Kaido

Synopsis :

Le Dr Tamaki mène des recherches sur le cerveau. Hashi, ne peut s’empêcher de dire à voix haute tout ce qu’il ressent et tout ce qu’il pense. Hana peut être soudainement prise d’un orgasme n’importe où, n’importe quand. Le cerveau de Mari ne perçoit pas les gens qui l’entourent, et elle vit dans un monde isolé. Hideo dit pouvoir “entrer en contact avec les extra-terrestres”.

Tokyo Kaido

Surveiller et guérir ?

Tokyo Kaido : la ville japonaise (peu présente dans le manga) précède un terme renvoyant à « l’enfance difficile ». Ce n’est pas un hasard : il est question d’enfants à problème dans la série. Si leur nombre total est indéterminé, nous suivons un petit groupe de personnages qui résident à la Christiana Clinic. Ils y bénéficient de traitements et d’un suivi psychologique car ils souffrent de maladies liées au cerveau.

Une situation qui implique des identités lésées et mises à distance : les patients vivent à la clinique, entre eux ; leur famille n’apparaît que marginalement. Si certains patients peuvent sortir hors des murs de la clinique, leurs escapades ne sont pas couronnés de succès : Hashi se fait tabasser car il dit ce qu’il pense ; Hana est victime des regards et de gestes déplacés car elle a des orgasmes en public. Retour à des questions classiques : les individus qui ne rentrent pas dans les cases ont-ils leur place en société ? Ont-ils seulement une place ? Ce mal-être ressort du propos des personnages entre Hana, qui ne veut plus être acceptée par les autres mais « ignorée par la Terre entière » ou Hashi qui déclare : « Ouais, j’ai envie de mourir et en même temps je ne veux surtout pas mourir… c’est ça qui est dur… »

Leur « guérison » passe par la science médicale. L’evidence-based medicine et le principe essai et erreur feront le salut des patients en mettant en évidence l’origine de la maladie et en proposant une solution (traitement, opération…) adaptée. Mais les connaissances disponibles ne sont pas au même stade selon les cas. La recherche doit progresser. Il faut alors lever des fonds d’où une mise en scène et en images des patients qui ouvre le premier volume et qui devrait ouvrir le portefeuille des donateurs. Pour autant, l’indécision fondamentale vient frapper à la porte : Hashi pourrait être guéri, avec 50% de chances de succès…

Hashi, Mari, Hideo et Hana (de gauche à droite) © 2017 by Minetarô Mochizuki / KODANSHA / Le Lézard Noir

Hashi, Mari, Hideo et Hana (de gauche à droite) © 2017 by Minetarô Mochizuki / KODANSHA / Le Lézard Noir

S’accepter ou changer ?

Loin de voir les patients comme de simples sujets qui ont besoin d’être traités, Tokyo Kaido nous permet de les apprécier, au fur et à mesure, sous un autre angle : oubli, jouissance sans entrave, se croire indestructible, être dans son monde, dire ce que l’on pense… on retrouve chez eux certaines qualités présentes chez les enfants, qu’ils perdent en grandissant. Parce qu’ils refusent de grandir ils se voient marginalisés. Parce qu’on refuse de correspondre à un rôle on se trouve mis de côté. Cette thématique de l’exclusion est centrale et on sent que Minetarô MOCHIZUKI se livre à travers ces pages.

Face à une vie quotidienne qui n’est pas rose tous les jours, à la difficulté à nouer des liens avec les autres, Tokyo Kaido aborde la question de la voie à suivre en proposant deux chemins. Le premier consiste à s’accepter tel que l’on est, quitte à introduire des ruptures par rapport à la vie que l’on menait jusque-là car les masques tombent. S’assumer tel que nous sommes n’est pas sans coût. La guérison se trouve alors en eux et non dans les traitements. « Arrête de te faire du mal et accepte-toi tel que tu es, tout entier. C’est probablement la seule solution » dira le Dr Tamaki à Hashi.

La seconde voie est à l’opposée et sera incarnée, dans le deuxième volume, par la mère de Hashi. Antithèse de la mère présente dans le manga de son fils (voir ci-dessous), elle reste en couple avec un homme qui la trompe et qu’elle n’aime plus. Conserver ce que l’on a plutôt que de repartir sur de nouvelles bases. La mère de Hashi n’aime pas les perturbations. Aussi la maladie de son fils est une plaie, elle préfèrerait qu’il se fasse opérer et reste sourde à ce que lui dit son fils. Le prix à payer pour être considéré comme une personne « normale » ?

Le cri de Minetarô Mochizuki © 2017 by Minetarô Mochizuki / KODANSHA / Le Lézard Noir

Le cri de Minetarô Mochizuki © 2017 by Minetarô Mochizuki / KODANSHA / Le Lézard Noir

Mise en abyme

La mise en abyme se déploie grâce, notamment, au manga dans le manga. Quand il ne passe pas son temps à ouvrir la bouche pour dire ce qu’il pense, Hashi dessine. Son manga se nomme… Tokyo Kaido. Une thérapie – comme le sera ce manga pour Minetarô MOCHIZUKI – où Hashi livre une partie de lui-même difficilement accessible aux autres. Il y livre sa condition ; alors qu’il a du mal à se confier, à se raconter, à avoir des interactions paisibles avec autrui, son manga parle pour lui. On y découvre son histoire et par une montée en généralité, celle de ses camarades de la clinique. Ou comment le manga raconte le manga différemment.

Surtout, à travers les remarques que fait Hashi sur sa création (les gens n’aiment pas les mangas comme le sien, il n’y arrivera pas…), on en vient à se dire que derrière les propos de l’apprenti mangaka se cachent des réflexions nourries par Minetarô Mochizuki lui-même. Des pensées qui renvoient à un artiste rongé par le doute, à la peur d’être incompris ce qui engendre souvent des paroles d’auto-dévalorisation. Ce n’est donc pas un hasard si le manga est traversé par la figure de Vincent Van Gogh.

La peur de l’incompréhension se double d’une peur de l’inconnu, du caché, symbolisée par les cyprès présents au détour des routes et, surtout, à proximité de la clinique. Une présence fortuite qui prend des allures inquiétantes. La forêt de cyprès devient un objet d’angoisse comme l’obscurité dans Dragon Head. Entrer dedans pour ne plus jamais en ressortir ? Qu’y a-t-il en son sein ? Entre la forêt et la clinique se trouve alors un espace qui constitue le seuil entre deux mondes où se déploieront nombre de moments singuliers.

Nuit étoilée pour Hana et Hashi © 2017 by Minetarô Mochizuki / KODANSHA / Le Lézard Noir

Nuit étoilée pour Hana et Hashi © 2017 by Minetarô Mochizuki / KODANSHA / Le Lézard Noir

« tout le monde veut cacher ce qui est enfoui dans son cœur » (Hashi)

Cette revue de Tokyo Kaido ne serait pas complète si pour conclure, n’était pas abordé quelques éléments en rapport avec l’esthétique générale de la série. On notera que le récit progresse d’une traite, l’auteur n’usant pas de cartouches pour indiquer les changements de temps ou de lieux. Le manga se signale aussi par le petit nombre de cases présentes par page et le soin apporté aux objets, à la mise en scène. Comme si le manga était composé de moments où le temps s’arrête, où les personnages sont immobiles (les traits qui suggèrent le mouvement sont très rares), comme figés dans le temps.

Porté par une montée en puissance irrésistible, Tokyo Kaido ne souffre d’aucune fausse note. Les trois volumes nous proposent une grande virée avec des jeunes dont l’existence n’est pas évidente mais qui doivent s’efforcer de vivre et, peut-être de trouver une lumière au bout du tunnel et… l’amour, la compréhension. Si la tonalité finale pourra sembler assez pessimiste, la conclusion est assez ouverte pour nous permettre d’imaginer l’avenir de ces « enfants prodiges ». En nous montrant la difficulté qu’il y a à vivre tel que nous sommes, en même temps que vivre couper des autres est délicat, les jeunes patients de la Christiana Clinic nous posent bien des questions sur nous-mêmes… de quoi rendre la lecture du manga de Minetarô MOCHIZUKI plus essentielle encore.

 

Hideo « David Dunn » Stewart revenant de la forêt de cyprès... © 2017 by Minetarô Mochizuki / KODANSHA / Le Lézard Noir

Hideo « David Dunn » Stewart revenant de la forêt de cyprès… © 2017 by Minetarô Mochizuki / KODANSHA / Le Lézard Noir

Matthieu

Nouveau venu dans la galaxie de Journal du Japon je m'intéresse particulièrement à l'univers du manga (avec une préférence pour des auteurs comme Hiroaki Samura, Masato Hisa, Tsutomu Nihei, Kentarô Miura... et bien d'autres !) ainsi qu'à l'économie japonaise. Curieux, touche-à-tout, j'espère que nous pourrons partager de bons moments tous ensemble !

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1 réponse

  1. 1 janvier 2018

    […] de vue graphique, où le style de Shûzô ÔSHIMI évolue encore, entre déformation, spirales et nuit étoilée. À cet égard, les planches des différents tomes, comme les couvertures nous offriront des […]

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