Minetarô MOCHIZUKI : chronique d’un être vivant

Auteur multi-récompensé au Japon et en France, Minetarô MOCHIZUKI a également vu plusieurs de ses œuvres adaptées au cinéma comme à la télévision. Édité au début des années 2000 en France, l’auteur est revenu en force dans le paysage francophone sous l’impulsion du Lézard Noir. Nous avons profité de sa présence au Festival d’Angoulême pour nous entretenir avec lui et passer en revue quelques éléments structurants de son art. 

 

Journal du Japon : Bonjour Monsieur Mochizuki et merci d’avoir accepté cet entretien. Vous voici de retour en France après un premier passage par le FIBD en 2016. Si vous deviez comparer les deux périodes, est-ce que le Minetarô MOCHIZUKI de 2019 est différent de celui de 2016 et si oui en quoi ?
Minetarô MOCHIZUKI : C’est une question difficile, je ne saurai pas trop dire moi-même si j’ai ou non changé mais le fait d’être invité à Angoulême est quelque chose de très amusant. Je m’amuse beaucoup ici et cela me permet de découvrir des œuvres de bande dessinée occidentale, ce qui m’apprend beaucoup.

crédits : getnews.jp

Quelles sont les œuvres qui vous ont le plus intéressé ?
À côté de l’hôtel où je réside il y a l’exposition Corben. Ce n’est pas de la bande dessinée mais je suis fan de l’auteur depuis que je suis au lycée aussi j’ai regardé avec beaucoup d’attention cette exposition.

Avez-vous eu l’occasion d’assister aux expositions consacrées à vos confrères japonais ?
Je n’ai pas encore vu celle consacrée à Tsutomu NIHEI mais j’ai assisté à celle de Taiyô MATSUMOTO.

Vous avez apprécié ?
Oui, j’ai adoré.

Votre dernier titre paru aux éditions du Lézard Noir est l’Île aux chiens. Comment vous est venue l’idée d’adapter le film de Wes Anderson ?
C’est une proposition que l’on m’a faite et comme je suis un fan du cinéaste j’ai tout de suite levé la main très haut pour dire : « Oui je veux le faire ! »

Auparavant, vous aviez adapté un roman de Yamamoto SHÛGORÔ : Chiisakobé. Y a-t-il des différences entre le fait d’adapter en manga un roman et un film ? Le suivi par votre éditeur / responsable éditorial a-t-il été différent ?
Pour le roman de Yamamoto SHÛGORÔ il y avait beaucoup de place pour l’imagination, pour pouvoir adapter en manga. Alors que pour le film de Wes Anderson c’était déjà un univers accompli. Du coup, une fois que j’avais levé la main je me suis dit : « C’est bien d’avoir levé la main mais maintenant comment vais-je faire ? » Je me suis beaucoup posé la question…

Le résultat final vous satisfait ?
Cette adaptation en manga reflète vraiment ma vision de Wes Anderson, le Wes Anderson qu’il y a en moi et que j’ai voulu mettre en images. Je pense être parvenu à exprimer cette image que je me faisais.
Après, il est vrai que Wes Anderson a énormément de fans irréductibles aussi je suis un peu inquiet de savoir si cela correspond à la vision qu’ils ont du cinéaste. Si l’image ne correspond pas je ne peux qu’en être désolé mais ce que j’ai mis en scène dans mon manga c’est ce que moi j’aime chez Wes Anderson.

Y a-t-il d’autres films de Wes Anderson que vous souhaiteriez adapter ?
J’ai envie de dire tous ses films. Après j’apprécie particulièrement la Famille Tenenbaum et je me suis amusé à reprendre ces personnages dans Tokyo Kaido.

Puisque vous évoquez Tokyo Kaido, on remarque dans cette série des références explicites à Van Gogh. Pourquoi cet artiste en particulier ? Êtes-vous un grand « consommateur » d’art européen ?
J’adore Van Gogh d’ailleurs, regardez mon fonds d’écran (NDLR : Minetarô MOCHIZUKI sort son téléphone et nous montre son fond d’écran qui est un autoportrait de Van Gogh).
Lorsque l’on est dans un processus de création, les créateurs font face à toute sorte de souffrances, de questionnements mais quand on pense que Van Gogh a laissé toutes ses œuvres c’est une source d’énergie pour moi, cela m’encourage énormément. Je ne connais pas bien les détails picturaux par rapport à son œuvre mais en cela c’est une inspiration.

© 2017 by Minetarô Mochizuki / KODANSHA / Le Lézard Noir

Y a-t-il d’autres artistes qui peuvent vous inspirer dans le même sens que Van Gogh ?
Il y en a tellement que la liste serait sans fin. C’est une question difficile.

Vous avez parlé de souffrance : dans Tokyo Kaido, le personnage de Hashi dessine un manga mais il est rongé par le doute. Est-ce une mise en abyme de la figure du mangaka qui est toujours en situation de doute par rapport à ce qu’il va faire ? Avez-vous craint à un moment que la « créature » n’échappe à son maître, de vous laisser déborder par ce que vous dessiniez ?
C’est quelque chose que je ressens constamment. Dans Tokyo Kaido une question que je pose est : quelle est la frontière de la normalité ? Qu’est-ce que l’originalité ? La maladie ? Cette échelle de valeurs devient floue. Ce sont des réflexions que je conduis moi-même au quotidien.

Est-ce que vous pensez que la création (d’un artisan, d’un mangaka…) constitue la meilleure des solutions pour avancer, trouver qui l’on est : je crée donc je suis ?
C’est dans cette optique que j’ai toujours dessiné jusqu’ici. Je me considère différent des autres, que les autres sont différents de moi mais il faut que j’accepte cela. Ces réflexions se reflètent dans mon œuvre.

Dans cette œuvre, on remarque aussi la présence de « monstres » réels ou figurés . À vos yeux une bonne histoire est-elle une histoire où il y a des monstres ? Pour Tobimizuchi (Maiwai) vous êtes-vous inspiré des Dents de la mer ?
Le monstre de Tokyo Kaido exprime le stress de la vie, que l’on ressent quand on vit au quotidien. Pour Tobimizuchi, il est effectivement inspiré des Dents de la mer.

Sur une note plus légère, on remarque que vous n’hésitez pas à introduire des situations humoristiques, des personnages loufoques qui font rire ou qui paraissent étranges (comme le père de Yûko qui propose des photos de sa fille à Shigeji dans Chiisakobé). Où puisez-vous votre inspiration ?
(Rires) Cela doit probablement être un personnage qui existe à l’intérieur de moi. Quand je dessine des femmes on me dit souvent qu’il y a mon côté très fétichiste, dans la façon de les représenter, qui ressort. Alors que je n’en avais pas conscience avant que la remarque me soit faite. Peut-être est-ce cette partie de moi qui est ressortie.

Quand on parcourt Chiisakobé ou Tokyo Kaido on remarque toutes les manières dont vous signifiez les problèmes pour communiquer . Comment êtes-vous arrivé à maîtriser cette capacité à signifier le non-dit ?
Je ne dirais pas forcément que je maîtrise ça mais c’est vrai qu’avant de faire Chiisakobé je me disais que le plus dur à exprimer dans le manga ce sont les détails insignifiants du quotidien. C’est à partir de cette réflexion que j’ai dessiné Chiisakobé. Cela constitue un des thèmes de cette œuvre et tout au long de sa création je me suis posé cette question. C’était comme avec une caméra : changer d’objectif, parfois utiliser un plan large ou faire du macro, du micro pour trouver le moyen d’expression qui soit le plus efficace pour exprimer telle chose insignifiante. Je ne sais pas si j’y suis parvenu : seuls les lecteurs pourront me le dire.

En parlant de cinéma : y a-t-il certains de vos compatriotes dont vous suivez le travail ?
Les films que j’ai vus pendant mon adolescence sont restés gravés dans mon cœur. Je citerai des cinéastes – ce n’est pas très original – comme Yasujirō OZU, Kenji MIZOGUCHI, Akira KUROSAWA. Ce sont vraiment des œuvres qui m’ont ému.
Dans le même temps j’ai aussi vu pas mal de films indépendants américains comme ceux de John WATERS, des films underground. J’en ai vu énormément et ces films m’ont probablement influencé. Il y en a tellement que je ne pourrai pas vous en faire une liste.

On remarque dans votre trait une évolution vers une forme de netteté, un certain minimalisme. Est-ce quelque chose que vous recherchez à tout prix ?
Je comparerai cela au fait d’assaisonner un plat. Plus on va accumuler d’ingrédients quand on va préparer un plat plus le goût va avoir de la profondeur, de la saveur. Mais il peut aussi arriver que le plat soit indigeste. Aussi j’en suis arrivé à l’idée que pour cuisiner il faut bien choisir ses ingrédients et le résultat de cette réflexion a été d’orienter mes mangas davantage vers la simplicité du trait. Parce que je me suis dit que lorsque l’on souhaite exprimer quelque chose plutôt que d’accumuler tout un tas d’éléments, de mise en scène, finalement le fait d’être plus simple permettait de transmettre le message de manière plus directe.

Il y a d’ailleurs une page de Chiisakobé où les personnages sont représentés par quelques attributs (coupe de cheveux, barbe, lunettes…)…
Il ne s’agit pas non plus de dire que, constamment, le fait d’être plus simple produit un résultat meilleur. Il ne faut pas toujours aller vers le plus simple. C’est vraiment une réflexion autour de l’ajout ou de la soustraction d’éléments pour trouver le bon équilibre.

Par le passé vous avez réalisé le one-shot La Dame de la chambre close. Est-ce que produire un nouveau récit (court ou long) sur la thématique de l’épouvante fait partie de vos envies pour l’avenir ?
On a tous, je pense, une histoire de fantômes à raconter. Moi-même j’ai plusieurs histoires d’épouvante sous le coude. Mais, dans les différents projets pour lesquels je travaille et vais travailler dans le futur, l’épouvante n’en fait pas partie, pour le moment.

Quel rôle occupent vos proches dans votre travail ?
Je crois que personne ne se dit que l’on est le rôle secondaire d’un héros. Chacun est le rôle principal de sa propre vie. Moi-même je suis le rôle principal de ma vie donc je ne pense pas que les gens aient un rôle particulier par rapport à moi.

En 2016, vous avez déclaré : « Quand je dessine, il y a toujours derrière la situation japonaise qui se ressent, même si je n’en ai pas vraiment conscience. C’est comme si je sentais avec ma peau ce qui se passe autour de moi, dans la société japonaise. » Si, en cet instant vous deviez représenter la situation japonaise en une image, laquelle serait-ce ?
C’est une question que je me suis posée hier soir justement. J’étais en train de lire avant de me coucher, un ouvrage de la romancière Aiko SATO, qui a 95 ans et écrit toujours. Dans cet essai elle disait : si je résumais en quelques mots la situation du Japon ce serait : « vous me faites chier à pinailler, avec vos petits détails ! » Je me suis dit qu’elle avait tout à fait raison. Le fait de blâmer les gens, de les acculer ça ne mène à rien de bon. Donc je me permettrais d’emprunter ses propos parce que je pense qu’elle a tout à fait raison.

Merci beaucoup pour vos réponses.

On ne peut que vous recommander, si ce n’est déjà fait, de découvrir les titres de Monsieur Mochizuki : Dragon Head et Maiwai (en cours de parution) chez Pika Edition, La Dame de la chambre close chez Glénat Manga, Chiisakobé, Tokyo Kaido (dont nous avons parlé dans un dossier précédent) et l’Île aux chiens chez le Lézard Noir.

Remerciements à Monsieur MOCHIZUKI pour le temps qu’il a bien voulu nous accorder ainsi qu’à son responsable éditorial, Miyako SLOCOMBE pour son minutieux travail d’interprète et Stéphane DUVAL (Lézard Noir) pour la mise en place de l’entretien.

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