[Interview] Artiste : quand une mangaka nous cuisine comme un chef !

C’est lors du dernier Salon Livre Paris, le mois dernier, que Journal du Japon a eu l’occasion de rencontrer la sympathique Taro SAMOYED, qui présentait son premier manga : Artiste, un chef d’exception aux éditions Glénat Manga. Dans ce seinen qui se déroule dans le milieu de la haute-gastronomie française, le jeune et timide Gilbert est plongeur dans un restaurant parisien, alors qu’il semble posséder un goût et un odorat particulièrement développés et des connaissances encyclopédiques en cuisine…Artiste Manga

Pourquoi ce manga, pourquoi la France et la haute-gastronomie ? Qui est Gilbert, comment est-il né et qui est sa créatrice, Taro SAMOYED ? En route pour un portrait découverte d’une mangaka pleine de talent… Une Artiste elle aussi, à n’en pas douter !

 

Taro SAMOYED : une vie d’Artiste…

artiste-chef-exception-1-glenatJournal du Japon : Bonjour Samoyed-san, et merci de répondre à nos questions. Vous êtes sur ce salon Livre Paris pour votre manga qui se nomme Artiste, comme en japonais d’ailleurs. Qu’est-ce que ce nom représente pour vous ?

Taro SAMOYED : Il se trouve qu’à une époque j’étais dans une école d’art, et plus tard dans mon parcours j’ai travaillé dans une boîte de jeux vidéo… J’ai toujours été entourée d’artiste et je voulais créer un manga qui parlait d’artistes. A partir de là, j’ai cherché quel métier artistique pouvait être développé en manga.

Pourquoi un artiste dans la haute-gastronomie ?

En fait, d’un point de vue japonais, la cuisine française est vraiment très artistique, à tous les points de vue : l’aspect, le goût, l’odeur, la façon de travailler… A côté de ça, représenter les autres arts en manga – comme la peinture, le dessin, la musique – est assez difficile à dépeindre visuellement. Par contre avec la cuisine, les plats eux-mêmes mais aussi tout le processus de création sont des éléments qui passent très bien dans un manga et peuvent aisément être mis en page.

Artiste semble un projet de longue date, est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur la genèse du titre ?

J’ai réalisé le prototype quand j’étais en 3e année d’école d’art. Mais, à ce moment là, il me manquait des informations pour avoir un rendu réaliste. J’ai donc fait un voyage en France pour découvrir la culture locale, avoir les images en tête. Suite à mon école d’art, je suis donc rentrée dans une société de jeux vidéo mais, à côté de ça, j’ai donc repris mon prototype pour en faire une nouvelle version que j’ai alors publiée sur internet. Quand j’ai publié ce second prototype beaucoup d’éditeurs m’ont contactée pour en faire un manga. J’ai donc contacté l’un d’entre eux, Shinchôsha (NDLR : City Hunter, Pline, Area 51, Gangsta), avec qui j’ai donc finalisé la version que vous avez entre les mains.

Vous êtes allée en France pour parfaire ce manga, mais avez-vous eu accès à des arrière-cuisines ou des choses de ce genre ? Qu’avez-vous pu voir au final ?

J’étais encore étudiante, en voyage à titre personnel donc c’est vrai que je n’ai pas pu pousser les portes de la cuisine d’un grand restaurant. Mais plutôt que de faire les circuits touristiques habituels avec Tour Eiffel, l’Opéra, etc, je suis plutôt allée voir comment vivaient les gens. Je suis allée faire le marché, puis dans les supermarchés, j’ai erré pendant des heures dans les rues pour voir comment fonctionnait la vie et le quotidien d’un Français.

Tranche de vie française avec les héros d'Artiste

Tranche de vie française avec les héros d’Artiste

Vous êtes-vous inspirée d’autres mangas culinaires ou, comme Artiste se démarque justement des autres mangas du genre, avez-vous puisé ailleurs votre inspiration ?

Comme vous le dites, ce manga n’est pas à proprement parler un manga culinaire, en tout cas comme on l’entend habituellement avec une présentation de beaux plats ou des dégustations hautes en couleur et en réactions extravagantes… Je ne me suis donc pas du tout basée là-dessus et sur les mangas de cette catégorie. Mes inspirations sont plutôt des films européens qui insistent beaucoup sur la sensibilité et les sentiments de leurs personnages et le rendu de la vie quotidienne…

Avez-vous des titres de films justement ?

Il y en a beaucoup ! (Rires)

J’aime beaucoup les films de Jean-Pierre Jeunet mais pas seulement Amélie Poulain justement (NDLR : le réalisateur est souvent réduit à ce film qui a été un grand carton au Japon). J’aime beaucoup ses autres films, et son humour noir notamment. Si l’on s’éloigne de la France, j’apprécie beaucoup la beauté des images de Wes Anderson et les personnages de Tim Burton qui sont très originaux. 

Ça, ce sont mes goûts personnels, mais pour créer Artiste j’ai aussi regardé pas mal de films français pour voir comment fonctionnait la société française et la vie en France, comme Entre les murs par exemple.

 

Une batterie de personnages, cuisinés entre France et Japon

Dans le premier tome on découvre deux grands chefs, vous-êtes vous inspirés de chefs français ?

Non, je ne me suis pas basée sur des chefs réels, mais comme chez tous les types d’artistes je me suis dit qu’il doit y avoir des chefs aux tempéraments marqués mais très différents les uns des autres. Donc j’ai voulu créer deux protagonistes complètement opposés, que ce soit de par leur physique, leur caractère et, sans doute, dans les plats qu’ils vont réaliser.

Gilbert, le timide, sous les principaux protagonistes d'Artiste

Gilbert, le timide, sous les principaux protagonistes d’Artiste

Il y a les chefs et il y a le héros, Gilbert, qui est très timide. On dit souvent que l’on met beaucoup de soi dans sa première oeuvre, donc est-ce que Gilbert vous ressemble ?

Il n’est pas vraiment basé sur moi. En fait, je n’ai pas voulu le rendre trop « français ». En fait, les Japonais ont une image des Français qui savent toujours dire ce qu’ils veulent et qu’ils n’ont pas peur de parler en public. Gilbert était à l’opposé de tout ça : il n’ose pas dire le fond de sa pensée, il réfléchit trop et se demande toujours ce que les autres pensent. C’est donc un tempérament plutôt japonais pour que, justement, le lectorat japonais puisse s’identifier assez facilement à Gilbert.

Gilbert, c’est un peu la part japonaise du titre…

Sans doute (Rires). Surtout qu’il a une idée, son idée de ce qu’il faut faire en tête, mais il ne le dit pas, et ça c’est en effet son côté japonais. C’est pour ça que Gilbert est peut-être énervant pour un lectorat non-japonais car il est toujours indécis…

Disons que comme c’est, de notre point de vue français, une timidité maladive poussée à l’extrême ça en devient drôle en fait !

Toujours sur Gilbert… C’est un cuisinier qui est spécialisé dans un domaine particulier : celui des sauces. Pourquoi celui là ?

C’est surtout pour le public japonais que j’ai fait ce choix. Au Japon, la cuisine française que tout le monde connaît, au moins de réputation, c’est une cuisine française très – très – classique, voir en retard de 10 ans par rapport à ce qu’est réellement de nos jours la cuisine française.

Donc dans Artiste, il faut d’abord que je pose les bases de ce qu’est la cuisine française pour pouvoir les emmener ensuite à sa découverte. Si je commençais par parler de cuisine moléculaire par exemple, je les aurais complètement perdus.

Et je me demandais : mais pourquoi un dessin d’endive dans le rabat de fin du tome 1 ?

(Rires) Il y avait beaucoup d’aliments sur la couverture du tome 1 mais il fallait en choisir un et on a dit au graphiste en charge de la couverture de choisir « le plus français de tous les aliments », et il a choisi l’endive ! 

Justement, vous montrez les arrière-cuisines dès le premier tome et vous présentez un monde assez dur – tel qu’il l’est à priori. Est-ce que c’est quelque chose dont le lectorat japonais a conscience selon vous ?

Disons que tout dépend à qui on s’adresse. Tous les Japonais qui ont déjà travaillé en cuisine savent bien de quoi il retourne, et c’est pareil au Japon qu’en France. Mais pour le reste de la population, personne ne sait que dans les grandes cuisines il y a toute une équipe ou chacun à une tâche bien précise, et que tout le monde ne s’occupe pas des mêmes choses. Ça ou le fait que le chef ne soit pas toujours en cuisine et derrière tous les plats, c’est quelque chose qui est totalement méconnu du public japonais.

Ambiance en cuisine...

Ambiance en cuisine… ARTISTE © Taro Samoyed 2016 / Shinchosha Publishing Co.

Sur la cuisine elle-même : le premier tome met en place les principaux protagonistes et leur histoire. Quelle place réserve-t-elle par la suite aux aliments et aux plats eux-mêmes ? Resteront-ils en retrait au profit des personnages ?

En fait l’histoire d’Artiste va se dérouler sur deux plans : en cuisine, bien sûr, mais aussi dans l’appartement que Gilbert déniche dans le premier volume, un appartement qui regroupe des artistes. Gilbert est un héros qui va appartenir à ses deux univers. Il va être influencé par ses deux mondes pour avancer dans la vie et on va retrouver cette émulation entre cuisine et arts qui va lui permettre d’évoluer dans sa vie.

En parlant d’Artiste au sens large, faites-vous des parallèles entre votre vie et votre métier de mangaka et celui d’un chef ?

Le point commun est qu’il existe autant de plats que de chefs comme il existe autant de mangas différents que de mangaka. L’autre parallèle c’est que les clients comme les lecteurs vont goûter des plats ou des mangas et ils aimeront ou pas, selon leur façon de le recevoir. Donc dans les deux cas, il n’y a pas vraiment d’oeuvre qui vaut pour tout le monde ou au contraire qui ne va plaire à personne : que ce soit un plat ou un manga, tout dépend de la personne que l’on a en face de soi et à qui on propose sa création.

Comme on évoque la cuisine depuis tout à l’heure je ne peux pas ne pas poser la question : quel est votre plat préféré ?

Ma connaissance de la cuisine française est encore trop succincte pour évoquer un plat français, et en plus, j’ai des goûts vraiment très japonais dans ce domaine : j’adore les sushis, le nattô, des choses comme ça…

Après, depuis que je suis arrivée pour ce salon nous avons eu l’occasion d’aller manger dans un excellent restaurant et j’ai pu découvrir plein de choses extraordinaires comme une asperge recouverte d’une sauce au petits pois et de petit pois frais qui m’ont fait redécouvrir le goût de ces légumes. Mais j’ai aussi fait des petits bistrots de quartier où des gens sans prétention venaient manger et même là, j’ai trouvé que les plats étaient toujours bien présentés, que la cuisine était assez raffinée et c’est tout un pan de la cuisine française loin des palaces qui n’est pas du tout connue au Japon. (NDLR : elle en a gardé quelques photos souvenirs pour son compte Twitter, ci-dessous)

Ça fait de belles sources d’inspiration pour la suite d’Artiste tout ça, on a hâte de voir comment l’histoire évoluera après votre passage en France !

Oui, c’est vraiment très inspirant ! Merci !

Vous pouvez retrouver les premières pages d’Artiste ici et aussi toutes les informations sur le site de l’éditeur Glénat Manga.  Le prochain tome est désormais prévu courant septembre. Quand à Taro SAMOYED, vous pouvez la suivre via son blog Tumblr ou son compte Twitter @samo_taro tous deux riches en images et planches !

Salon du Livre 2018 Taro Samoyed-1

Salon du Livre 2018 : dédicace Taro Samoyed

Remerciements à Taro SAMOYED pour son temps et sa bonne humeur ainsi qu’à notre interprète du jour et aux éditions Glénat en général pour la mise en place de l’interview.

Paul OZOUF

Rédacteur en chef de Journal du Japon depuis fin 2012 et fondateur de Paoru.fr, je m'intéresse au Japon depuis toujours et en plus de deux décennies je suis très loin d'en avoir fait le tour, bien au contraire. Avec la passion pour ce pays, sa culture mais aussi pour l'exercice journalistique en bandoulière, je continue mon chemin... Qui est aussi une aventure humaine avec la plus chouette des équipes !

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