J’aime le nattô, le roman graphique qu’il vous faut !

Julie Blanchin-Fujita a vécu 6 ans au Japon. Dans son roman graphique J’aime le nattô, elle livre au lecteur son quotidien d’expatriée, ses coups de cœur, ses coups de gueule et surtout son amour du Japon. Un livre drôle et instructif à découvrir de toute urgence… Et pour cela rien de tel qu’une critique et une interview de l’auteur !

Des tranches de vie très instructives

J'aime le nattôAprès avoir résumé en quelques pages sa vie d’avant le Japon (celle d’une illustratrice baroudeuse), Julie fait entrer le lecteur dans son Japon : cinq lieux où elle a vécu entre colocations, séjour dans une famille pour apprendre l’anglais à deux collégiens, vie seule et vie en couple. Deux superbes cartes dessinées à la main permettent d’ailleurs au lecteur de découvrir le Japon puis Tokyo, avec la localisation des quartiers où elle a vécu.

Dès la première page « japonaise », le quotidien frappe de plein fouet le lecteur : les trains bondés, les gens y qui dorment, l’humidité de l’été et toutes les bestioles qui grouillent, les cigales qui chantent (très fort !). Mais c’est aussi la découverte de la salle de bain japonaise, des onsen (et de la nudité), des nuits tokyoïtes, de l’art de faire un cadeau (un véritable art au Japon !).

En dehors des appartements qui ne cessent de la surprendre, il y a les trajets à vélo ou en train (avec une médaille d’or pour la qualité du service), l’apprentissage du japonais dans une école toute la journée, le travail comme graphiste salariée ou assistante dans une pâtisserie. Il y a aussi une excursion au Mont Fuji, à la mer, le camping à la montagne. Et puis, il y a le 11 mars 2011, les secousses interminables, les transports arrêtés, les mobiles qui ne passent plus, l’inquiétude qui règne. Julie part alors pour Okinawa une vingtaine de jours et revient à Tokyo sous les fleurs de cerisier. Un quotidien que le lecteur découvre au jour le jour entre rires, émotions, émerveillement.

Le livre est également une succession de « j’aime/je n’aime pas« , de grands encarts sur double page, très personnels et très drôles. Ainsi Julie aime regarder 24 heures chrono en japonais, mais n’aime pas les mouchoirs en papier trop fins (n’essayez pas de vous moucher dedans, vos doigts passeront à travers !). Elle aime recevoir des colis de France (chocolat, gâteaux, jambon, saucisson), mais n’aime pas les répliques des tremblements de terre ou les camions d’encombrants qui passent le dimanche matin, les sirènes à fond. Elle aime les toilettes, mais n’aime pas que les Japonais ne prennent pas les congés payés auxquels ils ont droit. Elle aime les vendeurs ambulants qui passent dans le quartier, mais n’aime pas la mauvaise isolation des logements.

Un graphisme original

j-aime-le-natto-julie-blanchin-2017-editions-hikari-page-39-onsenLe livre est graphiquement très intéressant.

Les textes sont écrits à la main, d’une belle écriture ronde comme à l’école primaire. Cela donne un côté enfantin et fait main qui met immédiatement le lecteur à l’aise, il est comme complice de l’auteur. Comme tout est également écrit en japonais, là encore à la main avec beaucoup de rondeur, il y a une quantité importante de texte mais sans lourdeur car les traits sont fins et clairs, la mise en page aérée. 

Les dessins à l’aquarelle sont simples mais très détaillés. Les paysages sont fidèlement retranscrits si bien que le lecteur a l’impression de pouvoir visiter le quartier en découvrant toutes les maisons, les petits jardins, les rues avec les fils électriques, les véhicules, les passants, un petit temple, un arbre, une lanterne. Une ambiance quasi familière …

Les personnages ont des vêtements colorés, des coiffures différentes, des expressions très marquées (rire, sommeil, peur, sourire), et tout cela forme un ensemble hétéroclite très vivant.

Les pages explicatives mettent en scène plusieurs petites images, pour détailler par exemple la composition d’un appartement japonais, le cycle de vie d’une cigale, les mascottes japonaises. Et pour le lecteur gourmand, il y a de très belles pages sur la nourriture, qui vous mettront l’eau à la bouche !

Un livre qui se dévore de bout en bout avec plaisir de l’aventure et bonheur de la découverte d’un pays et d’une culture fascinants.

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

 

Rencontre avec une amatrice de nattô et de Japon

L’auteure a accepté de répondre à quelques questions, pour nous en dire plus sur elle, son voyage et son Japon !

Bonjour Julie, merci de nous accorder du temps. D’abord pourrais-tu nous expliquer l’origine de ton roman ?

Julie Blanchin-Fujita : Je suis une passionnée de voyages et de dessin, alors j’ai cherché un moyen de pouvoir voyager et dessiner en même temps. En 2004 et 2007, je suis partie en Amazonie suivre diverses expéditions scientifiques et à la suite de cette expérience, j’ai publié deux bandes dessinées. Suite à ces publications, je me suis retrouvée au Japon pour y rencontrer des chercheurs qui travaillent sur les zones polaires. Je n’étais pas particulièrement curieuse de la culture avant, ou même fan de mangas ou autre, mais le pays m’a tout de suite séduite, ça a été le coup de foudre instantané sur place. De retour en France, j’ai fait une demande VVT (Visa vacances-travail)… et j’y suis restée 6 ans !

À l’époque, je publiais déjà sur mon blog des petites histoires sur mon quotidien japonais, mais sur un blog, tout est spontané, ce n’est pas structuré comme dans un livre. En plus,  à chaque fois que je rentrais en France, les gens étaient très curieux, et me demandaient : comment c’est la vie là bas? Qu’est-ce que tu manges ? Qu’est-ce qu’on vend dans les supermarchés?. J’ai donc décidé de travailler là-dessus et de raconter les choses du Japon qui m’interpellaient ou me fascinaient. Par ailleurs, j’ai vécu le tremblement de terre de 2011, j’étais à Tokyo ce jour-là : je ne pouvais pas passer à côté, c’est pourquoi j’y ai consacré plusieurs pages dans mon livre.

Blog Julie

Ce roman fonctionne chronologiquement et spatialement aussi, au gré de tes déménagements dans Tokyo.

Effectivement. J’ai souvent déménagé à Tokyo et dans mon livre je raconte les différents endroits où j’ai habité : de la colocation à la vie avec une famille japonaise puis à celle en couple. Les saisons aussi sont importantes car elles ont une place fondamentale au Japon et dans la vie des Japonais, je voulais donc qu’elles soient présentes dans mon livre.

Et puis, j’adore les cartes, alors je me suis fait plaisir : j’’ai placé géographiquement sur une carte que j’ai dessinée tous les endroits où j’ai habité. Ça donne une vision de l’étendue de Tokyo dont on ne se rend pas forcément compte : Tokyo, ce n’est pas une ville avec un centre-ville, mais plutôt une multitude de villes collées avec parcs, rivières, temples, onsens… Eh oui, Tokyo ce n’est pas que le quartier peuplé, bruyant et pollué de Shibuya.

Concrètement, comment as-tu travaillé ?

Une fois les dessins réalisés pour mon blog regroupés, j’ai fait un énorme travail de scénario, mis au propre des chroniques qui étaient dans mes carnets, dessiné de nouvelles histoires, retravaillé la couleur.

Au niveau du style de dessin, j’ai utilisé mes outils préférés : l’aquarelle, le crayon et mon couple scanner/ordi, que j’utilise comme je ferais du découpage/collage ! J’ai travaillé dans le même style graphique que l’histoire réalisée pour Kokekokkô!, 16 vues du Japon, publié aux éditions Issekinichô.

 

Julie Blanchin Fujite @Issei Fujita

                                     Julie Blanchin Fujita @Issei Fujita

Il y a le dessin mais aussi les textes : comment s’est passé l’écriture qui est en français et en japonais ?

C’est vrai que le gros du travail a été d’écrire le texte à la main et surtout de le traduire en japonais. Pour cette partie, c’est mon mari, Issei, qui a été mon interprète !

D’ailleurs, je voulais l’ajouter en tant que co-auteur, mais il a refusé. Il a vérifié l’exactitude des dessins et du japonais puisque cela parle beaucoup de la vie quotidienne et m’a aussi servi de «testeur», car s’il rigolait, je savais que c’était bon.

Pour revenir au bilinguisme : comme une partie des lecteurs de mon blog sont Japonais, Issei m’a poussée à faire une version bilingue car il était convaincu que même si les textes différaient d’une langue à l’autre, les histoires plairaient aux Japonais et qu’ils pourraient aussi rire mais surtout comprendre ce que ressentent les Français dans telle ou telle situation.

Je l’ai donc entraîné avec moi et il a fait un énorme travail d’interprétation des situations à travers les textes, avec son point de vue de Japonais. Ce qui fait que, logiquement, les textes diffèrent en français et en japonais. Pour vous donner un exemple, le titre : «le nattô», les Japonais savent très bien ce que c’est, ce n’est donc pas besoin de leur réexpliquer, mais les Français ne connaissent pas «le nattô» alors j’ai intégré dans le livre une saynète pour expliquer que c’est un met pas commun. La situation inverse s’est aussi présentée : pour le passage sur les bains japonais, il a fallu, en japonais, expliquer que cette tradition est vraiment propre au Japon car beaucoup de Japonais pensent que c’est comme ça partout dans le monde.

Maintenant, parlons de ton quotidien là-bas : comment arrive-t-on à vivre de son art en tant qu’illustratrice freelance étrangère au Japon ?

J’ai réseauté et fait mon trou petit à petit. J’ai fait des travaux de commande pour des événements, des villes, j’ai donné des cours de dessins, de français, j’ai travaillé comme graphiste salariée, j’ai fait des petits boulots, comme la période où j’ai travaillé dans une usine de pâtisserie, je raconte tout ça dans mon livre !

Le réseautage est tout aussi important au Japon qu’en France mais il est différent. Dans la communauté des Japonais qui parlent anglais et dans la communauté internationale, cela se passe comme dans les pays anglo-saxons, mais lorsqu’on travaille qu’avec des Japonais, là, il faut faire «à la japonaise» : il faut consacrer énormément de temps aux relations afin de d’avoir la confiance du client ou de ceux qui te recommandent. Il faut parler japonais et suivre certains codes comme celui de l’échange de la carte de visite qui reste très vrai. Je crois que la confiance et le temps sont primordiaux si on veut réussir à t’installer dans une relation professionnel durable.

Ton style graphique plaît aux Japonais, qu’en est-il des Français ?

C’est un peu le jeu des opposés ! Beaucoup de Japonais aiment et me disent de faire des «é hon», des livres pour enfants, alors qu’en France ça ne marche pas du tout car mon style est jugé trop vif, un peu effrayant pour les enfants.

Tiens, j’en profite pour préciser que j’ai tenu à écrire les textes à la main – en français et en japonais –  et non pas à utiliser une typo manuscrite parce que je trouvais que cela apportait une âme au livre. J’ai écrit les textes au feutre car j’aime les tâches que créent les feutres quand on appuie trop fort ou qu’on arrête son trait trop longtemps. C’est lié à l’enfance. C’est pour cela aussi que j’ai écrit en cursive pour rappeler le côté imperfection dans le tracé : ça colle bien avec mes dessins.

J'aime le nattô @Issei Fujita

                                            Extrait du roman @Issei Fujita

Comment décrirais-tu ton style graphique ?

Acidulé, un peu brut. C’est pas mignon, plutôt adulte mais drôle, j’espère.

Tu as créé un petit personnage de libellule que l’on croise parfois dans des chroniques. Qui est-elle?

Elle était déjà présente sur mon blog, c’est comme un avatar. La libellule est  un animal populaire au Japon. Elle est pour moi une manière indirecte de dire les choses observées.

Selon toi, qu’est-ce qui a fait que tu as su vivre 6 ans au Japon ?

Le fait de pouvoir s’adapter car, pour ma part, je suis partie seule. J’avais vécu un peu en Guyane française, mais le Japon est encore plus dépaysant : rien n’est pareil. Selon les situations ou les personnes, tu es amenée à t’adapter très souvent. Vivre ailleurs et au Japon en particulier, cela change ton quotidien, tes croyances. Cela favorise aussi grandement l’ouverture d’esprit. Il faut faire preuve de plus de patience, savoir capter aussi la délicatesse japonaise; le rapport humain est vraiment différent aussi, j’ai appris le «omoiyari» : faire attention à l’autre dans le quotidien.

J’ai aussi appris à être beaucoup moins matérialiste, je pense que c’est lié à la présence du bouddhisme, à mes innombrables déménagements et aux possibilités de catastrophes naturelles. Oui, la circulation des choses m’a conquise et j’ai d’ailleurs vidé mes affaires laissées chez mes parents quand je suis rentrée du Japon.  Maintenant, j’ai beaucoup moins de meubles qu’avant, c’est ça le «wabi-sabi», la simplicité japonaise !

Y-a-t-il des choses qui t’ont surprise en mal comme en bien au Japon ?

En négatif : Les Japonais qui ne prennent pas les vacances auxquelles ils ont droit. En positif : la façon de penser au groupe avant de penser à l’individu. Je m’explique avec des exemples : les toilettes gratuites et propres du métro, les affaires qui ne sont pas volées, les pots de fleurs ou les statues de tanuki aux portes des maisons et restaurants, qui ne sont pas volées non plus, donc les rues sont jolies pour tout le monde. C’est lié à l’éducation car à l’école primaire, les enfants apprennent à vivre en groupe : ils distribuent la nourriture, nettoient la classe à tour de rôle. Et il y a aussi peut-être l’influence du bouddhisme. Mais dans tous les cas, la notion de service est différente car on montre qui on est à travers le service qu’on donne. Si vous voulez voir de quoi je parle, allez dans une poste au Japon.

As-tu ou non ressenti que des choses bougeaient dans la société japonaise pendant tes 6 années de vie là-bas ?

L’accident nucléaire de Fukushima a ébranlé la société japonaise au point que pas mal de gens ont manifesté contre le nucléaire. Il y a eu une prise de conscience sociétale et politique et ce n’est pas rien au Japon. Je veux dire que parler politique ou des choses qui fâchent ou des faits de sociétés et d’actualités est très français mais pas japonais. Là-bas, c’est très indirect.

Je pense, mais vraiment sans être spécialiste, qu’il y a comme un clash des générations qui s’installe, mais encore une fois, je ne suis pas sociologue. J’ai l’impression que les jeunes pensent payer les pots cassés de la génération faste des 80’s. Ils lui en veulent pour les galères qu’ils ont lorsqu’ils cherchent du travail ou la responsabilité qu’ils endossent pour l’écologie etc… Ils se rebellent en quelque sorte contre cette génération-là.

Et puis, le Japon reste un peu axé sur lui-même, c’est une île, il y a peu d’ouverture sur le monde. En France, nous sommes au milieu de l’Europe, nous avons accès à des chaînes comme Arte, France info ou des journaux comme Le canard enchaîné ou Mediapart.  Au Japon, il n’y a que très peu voir pas du tout de journalisme d’investigation accessible à tous. Il faut bien chercher en ligne pour se construire son avis politique et social. Issei fait partie de cette génération (ndlr : les trentenaires) qui se pose des questions et qui veut remettre en cause la société japonaise en choisissant de vivre et travailler autrement qu’en suivant le modèle normé japonais, très écrasant et peu épanouissant.

Un lieu à visiter à Tokyo que tu nous conseilles ?

Le quartier Kiyosumi Shirakawa, au sud de Ryogo-ku qui est le quartier des sumo…les onsen, à Tokyo comme ailleurs au Japon !

Merci Julie, et bonne chance pour le livre !

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Remerciements à Julie Blanchin-Fujita pour son temps. Julie sera ne dédicaces 

Critique de Alice Monard. Propos receuillis par Em. B.

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2 réponses

  1. 30 septembre 2017

    […] ce qui sort dans ce domaine. Et puis parce que j’ai adoré le style graphique de Julie dans J’aime le nattô (où elle nous racontait sa vie au Japon, ses coups de cœur, ses coups de gueule, son quotidien […]

  2. 24 avril 2018

    […] en plus, j’ai des goûts vraiment très japonais dans ce domaine : j’adore les sushis, le nattô, des choses comme […]

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