Ryūichi SAKAMOTO : entre paix et nature, un artiste engagé

En novembre 1978, Yellow Magic Orchestra, le premier album du groupe éponyme, connaît un succès mondial. À l’occasion de ce quarantième anniversaire, Journal du Japon vous propose de revenir sur la carrière de l’un de ses membres : Ryūichi SAKAMOTO. Né le 17 janvier 1952, cet artiste façonne sa renommée sur une carrière de plus de quarante ans et aux multiples récompenses.

« Moi aussi j’ai appris le piano avec des sonates ennuyeuses »

Ryūichi SAKAMOTO

Le compositeur Ryūichi SAKAMOTO

Ryūichi SAKAMOTO compose dès ses trois ans, et apprend le piano depuis qu’il en a six. « Moi aussi j’ai appris le piano avec des sonates ennuyeuses », confit-il au Nova Club. En effet, c’est au gré de son cursus académique que le piano lui apparaît comme l’extension de lui-même : lorsqu’il positionne ses doigts sur le clavier, son ardeur ne fait plus qu’un avec l’instrument. Il pianote Bach, Beethoven ou Debussy, sans qu’il ne néglige pour autant la modernité telle que les Beatles. Bien au contraire, il dirige finalement son talent vers la musique expérimentale (l’album Thousand Knives of Ryūichi Sakamoto, 1978) au point qu’il s’adonne à l’avènement d’un groupe au genre encore peu fouillé. Si ce nouveau « band » que sera le Yellow Magic Orchestra se singularise rapidement, il s’inspire notamment du groupe allemand Kraftwerk.

 

Kraftwerk était le modèle de Yellow Magic Orchestra

Haruomi HOSONO, Yukihino TAKAHASHI et Ryūichi SAKAMOTO – les membres du populaire « YMO » – dépeignent Kraftwerk comme le pionnier de la musique expérimentale, mais aussi comme leur propre modèle. Style musical aux notes électroniques et inopinées, décor sonore parfois proche du minimalisme, message anti-nucléaire et critique vis-à-vis du monde moderne, de paix et écologique… Autant de codes et de valeurs qui insuffleront aux trois compères le vent électrisant qui naît avec YMO, sans équivalent au Japon. L’usage et la mise en valeur des appareils électroniques deviennent la règle d’or, en particulier les synthétiseurs et vocodeurs alors tout récents. Ce sont les mêmes envolées électriques qui caractérisent d’ailleurs la bande originale de Furyo (Senjō no mēri kurisumasu au Japon), métrage important dans la carrière du compositeur.

Haruomi HOSONO et Yukihino TAKAHASHI

Haruomi HOSONO et Yukihino TAKAHASHI, en live en 2008

En 1983, Furyo est un « événement culturel »

Pour Ryūichi SAKAMOTO, l’œuvre de Nagisa ŌSHIMA figure bien plus qu’un film, c’est un « événement culturel. » Avec Furyo, ça n’est pas moins l’équipe de la réalisation que la trame scénaristique elle-même qui se structure autour de la rencontre entre Orient et Occident. Pour la première fois, l’on soumet à Sakamoto non seulement un rôle dans le cinéma (qui plus est, un rôle principal), mais aussi la composition d’une bande originale. C’est un travail de traduction qui l’attend. Interpréter, comprendre et retranscrire les émotions et les personnalités aussi bien nippones qu’occidentales sur une partition sera pour lui une expérience révélatrice.

Ryūichi SAKAMOTO dans Furyo

Ryūichi SAKAMOTO dans le rôle du capitaine Yonoi, dans le film Furyo de Nagisa OSHIMA

En effet, le succès des thèmes de Furyo le conduira vers la composition pour de nombreux autres métrages tels que Le Dernier empereur, The Revenant, Nagasaki, memories of my son, mais aussi pour le jeu vidéo Seven Samurai 20XX, inspiré du fameux film de Akira KUROSAWA. Le cinéma lui permet ainsi de transmettre plus facilement sa musique au monde entier, volonté renforcée à la suite de deux drames qui marqueront la planète entière.

Le 11 septembre 2001 et le 11 mars 2011 auront largement affligé l’artiste

C’est après les monstruosités du 11 septembre 2001 que Sakamoto communique plus explicitement son message de paix à travers la planète. En 2004, il signe Undercooled. Cette chanson condamne les conflits meurtriers et le terrorisme, prônant l’idée d’une harmonie au-delà des frontières. Elle se réfère de toute évidence aux attentats du World Trade Center, mais son discours semble général : la composition japonaise est chantée en coréen, accompagnée par l’erhu (un instrument chinois) alors même que la Chine et la Corée entretiennent de sérieuses colères mémorielles à l’égard du Japon. Sakamoto montre ainsi clairement son désir d’un rapprochement entre les peuples.

Suite au tsunami qui ravage le Japon le 11 mars 2011, il transmet tout autant l’importance de protéger l’environnement, notamment dans Miruku Yugafu – Undercooled, réalisée avec le groupe de chanteuses okinawanaises Unaigumi. La mélodie basée sur le thème de Undercooled, les paroles sont tout autres et rappellent que notre corps découle de l’eau, ainsi que toute source de vie sur la planète.

Unaigumi

Unaigumi, groupe de chanteuses okinawanaises dans Miruku Yugafu – Undercooled

Cette piqûre de rappel peut paraître candide ou impertinente, elle est pourtant intéressante à deux égards. D’abord, le compositeur éclaircit l’importance qu’il considère dans la sauvegarde et la protection de la nature : si la chanson se focalise sur l’eau au point qu’une femme et des enfants semblent la prier, ça n’est pas moins tout l’environnement qui se voit presque déifié, du ciel au vent en passant par les fleurs et les oiseaux. Ensuite, la mise en lumière de la frugalité d’Okinawa – qui sert de décor à la chanson – exprime encore la vanité d’entreprises telles que celle de la guerre et de la destruction.

Alors quelque peu départi de la musique new wave au profit d’œuvres acoustiques, parfois orchestrées (Playing the piano, Playing the orchestra) et du minimalisme (Plankton), Sakamoto profitera des coopérations avec d’autres artistes pour diffuser ses points de vue.

Sakamoto coopère avec de nombreux musiciens

Qu’il s’agisse d’un album, d’une performance ou bien d’une bande originale, Sakamoto s’associe régulièrement avec divers talents de la musique tels que Alva Noto. Il dirige notamment le Tohoku Youth Orchestra en 2013, accompagne la chanteuse Taeko ŌNUKI dans l’album UTAU, chante aux côtés de David Sylvian dans Heartbeat, travaille avec Iggy Pop pour NEO GEO. En 2017, il ira même jusqu’à regrouper les meilleures reprises de son album async dans async remodels. Avec ce geste, il est rassurant d’observer que Sakamoto encourage et croit en les musiciens de génération nouvelle. De quoi conférer une nouvelle « morale » à l’album original, qui figurait davantage une ode à la mort après que son auteur a été frappé d’un cancer de la gorge.

async et async remodels

async (2017) et async remodels (2018)

Convalescent suite au cancer de la gorge

Après en avoir été diagnostiqué en 2014, Ryūichi Sakamoto arrête ses travaux pour mieux lutter face à son cancer de la gorge. Convalescent, c’est dans un mélange de minimalisme et de musique électronique qu’il revient en solo. En effet, huit ans après son dernier travail personnel (Out of Noise en 2009), async reconnecte avec l’ensemble de la carrière du compositeur, des sonorités sidérales de Yellow Magic Orchestra aux bruitages organiques et nuageux de Plankton. en passant par les mélopées du piano. L’album se teinte alors d’une certaine obscurité en ceci que la maladie faillit emporter son compositeur : lorsque le mélomane ouvre le boîtier cartonné de async, il y lit une citation de Paul BOWLES :

À cause de notre ignorance, nous en venons à penser à la vie comme un puits sans fond […] Combien de fois regarderas-tu encore la pleine lune se lever ? Vingt fois peut-être. Et tout cela semble illimité. »

D’autant plus après sa guérison, Ryūichi SAKAMOTO arbore l’oriflamme d’une certaine harmonie entre les peuples, en dépit des frontières et des politiciens. Cette volonté porte écho jusqu’à notre environnement, la planète qui lui est si chère et lui paraît tellement fragile après les incidents de Fukushima. En définitive, Ryūichi SAKAMOTO propose une musique qui affiche la trame de son engagement, aussi bien pour la paix que pour la nature, allant même parfois jusqu’à dénoncer la montée du populisme. 

Nils MARIE

Etudiant à l'ESJ de Lille, j'apprends la langue japonaise et suis passionné de la culture nippone.

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