[Manga] Shûzô OSHIMI : souffrances adolescentes

Mangaka reconnu pour son talent à retranscrire les émotions des personnages, Shûzô ÔSHIMI voit ses œuvres trouver progressivement leur place en France. Privilégiant des thèmes comme ceux de la différence, des complexes et de la violence psychologique, ce peintre des jeunesses nippones poursuit ses explorations avec son dernier manga, Les Liens du sang. À l’occasion de la parution de son premier volume, retour sur quelques points clés du travail du mangaka.

Manga OSHIMI

Synopsis des quatre séries

Dans l’intimité de Marie : Quand Isao Komori est allé sur Tokyo pour y suivre ses études à l’université, il s’imaginait déjà une nouvelle vie de rêve : jeune adulte et indépendant, avec tous ses potes de fac… Mais sans vraiment comprendre comment ni pourquoi, le voilà déjà seul. Désabusé, il finit par vivre cloitré chez lui. Son seul petit plaisir est de se rendre à la supérette du quartier, pour y admirer la magnifique lycéenne qui s’y rend tous les jours. Mais un soir, alors que comme tous les jours, il la suit discrètement jusqu’à chez elle, un curieux événement se produit : la lycéenne remarque sa présence et… Isao se réveille alors, un matin comme les autres, dans la peau de cette jeune fille ?! Il devra désormais se faire passer pour Mari, la fille la plus populaire du lycée ! Un nouvel enfer quotidien commence pour le jeune homme, tandis qu’une énorme question subsiste : puisque lui est rentré dans le corps de Mari, où est passé l’esprit de la jeune fille ?

AKU NO HANA © Shuzo OSHIMI / Kodansha Ltd.

Les Fleurs du Mal : Une ville de province banale, un collège banal, un quotidien banal. Takao, élève moyen et timide, se sent enfermé dans ce monde étroit. Il n’a qu’une échappatoire : la lecture. Il est surtout fasciné par l’étrangeté des Fleurs du mal de Baudelaire. Ce recueil est devenu son livre de chevet, tout autant que son moyen de se différencier dans un monde gris où tout le monde se ressemble.
Il existe pourtant un élément de surprise incontrôlable dans son univers : Sawa, assise derrière lui en classe, refuse toute autorité en bloc. “Cafards !”, “Larves !” : elle ne rate pas une occasion d’exprimer sa haine et son mépris, même envers ses professeurs. Crainte de tous, elle est l’élément déviant de la classe.
Mais Takao préfère se concentrer sur la populaire Nanako. Il ne lui a jamais parlé et se contente de la regarder de loin. Alors quand il trouve abandonnés dans la salle de classe les vêtements de sport de l’objet de ses fantasmes, il ne peut s’empêcher de les ramasser… et de s’enfuir en les emportant, sur un coup de tête ! Pas de chance pour lui, Sawa l’a surpris en plein forfait… Avec un grand sourire, elle commence à le faire chanter : s’il ne veut pas qu’elle le dénonce, il doit obéir à ses ordres, même les plus fous !

Happiness : La vie en première année de lycée de Makoto Ozaki est une série d’humiliations et de déceptions. Mais une nuit, une fille mince et pâle lui saute dessus pour boire son sang et lui offre le choix entre mourir ou vivre comme elle… Makoto choisit de vivre et, doté d’une force nouvelle, il ne sera plus le jouet de ses camarades. Mais prisonnier d’un corps qui n’a plus rien d’humain, l’adolescent réalise qu’il a quitté un enfer pour un autre…

Les Liens du sang : Vue de l’extérieur, la famille du jeune Seiichi est des plus banales : un père salarié, une mère au foyer, une maison dans une ville de province… L’adolescent va à l’école, joue avec ses amis, est troublé quand il pose les yeux sur la jolie fille de la classe. Tout est normal… ou presque. Il ne s’en rend pas compte lui-même, mais sa mère le couve beaucoup trop.
Seiko traite encore son fils comme un bébé et, avec un mari toujours absent, son monde est d’autant plus centré autour de Seiichi. Ce dernier est incapable de résister : il se laisse lentement emprisonner dans le cocon. Trop jeune, il ne décèle pas la folie cachée derrière l’amour maternel. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard…

Introduction

Né en 1981 dans la préfecture de Gunma – qui servira de toile de fond à l’un de ses mangas – Shûzô ÔSHIMI voit sa première série en France paraître en 2015 chez Akata avec le magistral Dans l’intimité de Marie avant que les Fleurs du Mal (qui ont été adaptées en anime) ne surgissent aux éditions Ki-oon puis  que Happiness arrivent chez Pika Édition. Ce dernier titre est toujours en cours de parution en France.

Point commun de ces œuvres : une longueur relativement similaire avec 9 tomes pour Dans l’intimité de Marie, 11 pour les Fleurs du Mal, 10 pour Happiness. Les Liens du sang est donc sa quatrième œuvre à être traduite dans l’Hexagone, aux éditions Ki-oon. Plusieurs points communs d’ordre thématiques émergent également de ces mangas, qui seront évoqués dans les lignes qui suivent.

Obsession(s)

Dans l'intimité de Marie

BOKU WA MARI NO NAKA © 2012 Shuzo OSHIMI / FUTABASHA

L’obsession peut connaître différents degrés et concerner diverses cibles. Que ce soit un collégien qui s’éprend d’une œuvre littéraire – sans forcément bien la comprendre – ou d’une fille de sa classe, au point de lui voler ses vêtements de sport (les Fleurs du Mal). On retrouve aussi le fait d’observer une personne à son insu et ainsi de connaître pas mal de choses à son sujet, ses habitudes, ou de sombrer dans les jeux vidéo et devenir assez calé sur le sujet parce qu’on n’a rien de mieux à faire (Dans l’intimité de Marie). Des éléments qui compensent l’absence d’échanges directs avec autrui. L’obsession comme remède à la solitude, à la difficulté de nouer un contact, échanger une parole, à moins que des événements imprévus ne permettent cela.

L’obsession ne concerne pas seulement des jeunes (collégien, lycéen…), elle peut frapper les adultes, à l’instar d’une mère de famille obsédée par la volonté de contrôler la vie de son enfant (les Liens du sang). L’obsession peut aussi être employée pour signifier autre chose et devenir ainsi métaphore : la soif de sang pour signifier les pulsions et les désirs notamment charnels des personnages (Happiness).

Enfin, Shûzô OSHIMI lui-même n’est pas immunisé contre certaines obsessions : on remarque des récurrences (qui ne renvoient pas toujours à des obsessions) concernant la réaction (physique) des personnages à certains événements dans ses différents mangas. Idem au sujet du physique de certains personnages (masculins et, surtout, féminins) ainsi que sur l’importance accordée à certains moments de vie comme le petit-déjeuner pris en famille, témoin du (dys)fonctionnement de la cellule familiale. D’un point de vue plus formel, on remarque que l’auteur privilégie certains plans et cadrages pour approcher des personnes.

Fuir

Le désir de s’échapper survient ensuite. Les motifs diffèrent au fil des œuvres mais l’objectif reste le même : fuir sa famille, ses « ami.e.s », sa ville, soi-même. Pour fuir une faute ou une réalité devenue intolérable. Respirer. Rompre. Pour mieux repartir ou se perdre définitivement. Secoués par divers chocs, blessés ouvertement mais aussi intérieurement, bien des personnages de Shûzô ÔSHIMI sautent le pas et tentent de s’enfuir.

Il peut s’agir de fuir loin ou à proximité, parfois de refaire sa vie. Un souffle de liberté se ressent. Comme une échappée loin des pesanteurs, des échecs. Parce que l’on a trop échoué, que la face que l’on affichait a fini par tomber. La vie est faite d’échecs dont il est parfois difficile de se relever. On ne remonte pas en selle dans la foulée. Échapper à la gravité qui s’exerce n’est pourtant pas chose aisée.

Les fleurs du mal

AKU NO HANA © Shuzo OSHIMI / Kodansha Ltd.

Aussi les échappées se terminent-elles parfois mal (les Fleurs du Mal, Happiness). Le souffle de la liberté est temporaire. Plus fort est l’espoir, plus terrible la déception. L’échec et le retour au point de départ ne sont pas les moments les plus agréables pour les personnages qui doivent alors « faire avec » cet échec, en supporter le poids – poids également pour les proches. Parfois l’échec a quand même quelques vertus : il permet de réaliser que les personnes que l’on a voulu quitter tiennent à nous et s’inquiétaient (Dans l’intimité de Marie).

Transformation(s)

Point important notamment avec les ellipses que l’auteur utilise (Happiness, les Fleurs du Mal) pour nous confronter au futur de personnages que l’on a quitté quelques pages auparavant et qui réapparaissent quelques mois ou années plus tard. Plus âgés, différents physiquement et parfois mentalement. Ils ont grandi, parfois cachent toujours une blessure qui n’a pas voulu cicatriser, qui continue à se manifester, parfois à leur corps défendant.

Transformation intérieure et parfois extérieure, un point notamment abordé dans Happiness à travers l’image des vampires qui sont autant de métaphores pour signifier les changements à l’œuvre chez les adolescents mordus et qui voient le monde autour d’eux se transformer, parfois de manière considérable. Adolescents qui peuvent même devenir étrangers à eux-mêmes, à ceux ou celles qu’ils étaient par le passé.

Enfin, on peut évoquer les transformations graphiques repérables entre les séries voire au sein d’une même série, au gré de ce qui arrive aux personnages, de la tournure que prend le récit ou des expérimentations graphiques de l’auteur.

Les maux de l’adolescence

HAPPINESS © Shuzo Oshimi / Kodansha Ltd.

Loin de peindre la jeunesse comme le plus bel âge de la vie, l’auteur propose une vision plutôt désenchantée. Derrière les sourires et les amitiés de façade il y a souvent jalousie, moquerie. Beaucoup de vide en somme. Les postfaces de l’auteur nous renseignent sur certains pans auto ou semi biographiques de ses œuvres. Shûzô ÔSHIMI met de lui dans ses séries même si les proportions varient d’un manga à l’autre. Et cela peut recouper nos propres expériences, renforçant l’identification que l’on peut opérer avec un ou plusieurs personnages du récit.

Comme le mot de l’auteur l’indique dans les Fleurs du Mal : « Je dédie ce manga à tous ceux qui souffrent ou qui ont souffert des tourments de l’adolescence… » Les souffrances, visibles et invisibles ne sont pas négligées. Parfois des mots sont mis, parfois c’est le mutisme qui domine. Entre souffrances verbales et douleurs muettes difficile de dire lesquelles sont les pires.

La perspective interactionniste de l’auteur insiste aussi sur un thème central, traversant toutes ses œuvres : la normalité n’existe pas ; à des degrés divers nous sommes tous déviants, obsédés par certaines choses, certaines personnes. Cela ne nous rend pas dangereux pour autant. Un peu ridicules sans doute mais l’auteur ne porte jamais un regard dépréciatif visant à dire qui est gentil et qui est méchant. L’important se joue ailleurs, ainsi que les lignes précédentes ont essayé de l’expliquer.

Et maintenant :

CHI NO WADACHI © 2017 Shuzo OSHIMI / SHOGAKUKAN

C’est la sortie du mois d’avril : la nouvelle série de Shûzô ÔSHIMI, Les Liens du sang. Avec celui-ci l’auteur continue son travail d’aiguillon. Refus de toute vision enchantée y compris pour une des relations les plus fondamentales de la vie – ou du moins telle qu’elle se donne bien souvent à voir – avec l’amour maternel. Même le foyer familial est un endroit oppressant, où le danger guette, sous des traits que l’on ne soupçonne pas.

Disséquant la vie d’une famille japonaise de province a priori banale (une mère au foyer, un père salarié plutôt absent, un enfant collégien), l’auteur va peu à peu instaurer un malaise certain, parce que Seiichi va réaliser que sa mère, Seiko, le traite comme un enfant. Elle l’étouffe, surveille ce qu’il fait, avec qui il est. Petit à petit le garçon réalise sa situation. Une politique des petits pas glaçante. La mise en place du drame par Shûzô ÔSHIMI est implacable. Prisonnier d’une tendresse homicide Seiichi devra échapper à l’emprise de sa mère et on devine que cela ne se fera pas en une page et n’ira pas sans engendrer des remous et des douleurs.

Ce bref survol des thèmes traités par Shûzô ÔSHIMI montre à quel point les travaux de l’auteur peuvent toucher un large public et susciter de profondes réflexions chez les lecteurs qui peuvent retrouver leur propre vécu au fil des pages et partager ainsi les pérégrinations des personnages. Chaque série de l’auteur vaut pour elle-même mais aussi par le dialogue qui s’instaure avec celles qui suivent et précèdent. Nous espérons ainsi que ces lignes donneront envie de (re)découvrir un auteur important dans le monde du manga contemporain.

 

Un très grand merci aux équipes des éditions Akata, Ki-oon et Pika pour leur aide dans la préparation et l’illustration de cet article.

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