Bosozoku, la fureur et le bruit des gangs de motards japonais

Dans une société japonaise policée, les bosozoku font figure de rebelles et leur image de gangs de motards violents leur colle à la peau. De leur apparition dans le Japon d’après-guerre à leur déclin dans les années 2000, ils ont occupé le bitume et fait retentir les moteurs bruyants de leurs deux-roues aux 4 coins du pays, portant avec eux des valeurs héritées des combattants du passé. Voyons comment ils ont marqué la culture nippone et internationale, à leur manière, en partant à la découverte de la contre-culture bosozoku.

Parade Bosozoku @bikeinformation

Parade bosozoku ©bikeinformation

Les bosozoku, ces rebelles en deux-roues

Le terme bosozoku (暴走族) pourrait se traduire approximativement par « clan à la conduite folle ». Il donne une image assez nette des pratiques de ces gangs de motards japonais qui ont écumé les routes de l’archipel pendant près de 50 ans en faisant vrombir le moteur de leurs motos et en poussant des cris, en klaxonnant et en brandissant diverses armes – comme des battes de baseball et des bokken (sabre en bois d’entraînement) – et en bloquant la circulation pour mettre un peu de chaos dans le paysage urbain. Dans les centres-villes des métropoles, ils se plaisaient à défiler, arborant fièrement les couleurs de leur clan respectif et effrayant les badauds, avec une organisation sans faille qui voyait les membres de la queue de la parade ralentir pour bloquer la police et la circulation. Un porte-drapeau (le hatamochi) agitait l’insigne du clan tandis que leurs camarades faisaient chauffer l’asphalte à l’avant, guidés par le leader.

Rassemblement de bosozoku@Common wikimedia

Rassemblement de bosozoku (Wikimedia Commons)

Les membres de ces clans, âgés de 16 à 20 ans, sont majoritairement issus de classes très populaires et leur comportement ainsi que leur langage peut sembler agressif. Entre eux, il existe une hiérarchie bien établie, avec un leader (le sentōsha), des capitaines et de jeunes recrues, qui forment des gangs qui peuvent compter plusieurs centaines de membres. Les parades nocturnes, ainsi que les affrontements entre clans pour des histoires de territoire et d’honneur ponctuent le quotidien des bosozoku. Et cette provocation constante est l’une des principales raisons qui fait qu’on associe facilement au Japon le terme bosozoku à la délinquance juvénile.

Toutefois, ces gangs de jeunes motards portent avec eux des valeurs fortes : l’honneur, la loyauté, le courage ou le respect qui semblent tout droit sortis du Hakagure, le code du Samouraï. Pour faire partie d’un clan, il fallait au préalable faire ses preuves, notamment en prouvant que la mort n’est pas si effrayante. Cela passait par des courses folles sur des motos tunées, l’équivalent des chevaux des guerriers du passé, qui rappellent que le moment présent importe plus qu’un lendemain incertain. Ils portent avec eux l’esprit du Japon ancien, le Yamato Damashii (大和魂) qui désigne un ensemble de valeurs spirituelles et culturelles qui fait figure de code moral. Sous leur apparence menaçante se cachent de simples adolescents soucieux de se rebeller contre une société qui ne leur correspond pas.

50 ans de chaos urbain sur les routes japonaises

Pour comprendre la contre-culture bosozoku, il est nécessaire de remonter à ses origines. Les premiers bosozoku apparaissent dans les années 1950, et bien qu’ils ne soient pas encore désignés par ce terme, on retrouve les prémices du mouvement chez ces bikers chevauchant des motos trafiquées, notamment pour qu’elles fassent le plus de bruit possible. On les appelle d’ailleurs les kaminari zoku, les « tribus du tonnerre » à cause du bruit de leurs engins. Leur inspiration provient tout droit des États-Unis, avec notamment le film La fureur de vivre de Nicholas Ray en 1955, dont ils reprennent au départ le style vestimentaire et la symbolique de la jeunesse qui se rebelle contre la génération précédente après la Seconde Guerre mondiale. De plus, l’influence des gangs de motards américains, les Hells Angels en tête, et des codes culturels du pays de James Dean sont évidents : on retrouve chez les bosozoku les coupes de cheveux et les accessoires des Greaser, avec la banane et les lunettes noires.

Clan Bosozoku@prefecture de Nagano

Clan de Bosozoku ©Préfecture de Nagano

Les premiers membres de ces gangs de motards sont des vétérans de la guerre qui ne pensaient pas revenir vivants ou des kamikaze qui ont vu leur mission annulée. Incapables de reprendre une vie classique dans la société japonaise, ils ont cherché une manière de créer l’esprit de camaraderie et de danger qu’ils avaient connu au front, et c’est ainsi que se formèrent les premiers clans de bosozoku. Le mouvement ne tarda pas à prendre de l’ampleur et dans les années 1960, ces groupes motorisés de jeunes qui brisent les règles du trafic urbain se multiplièrent à travers le Japon. Cette expansion s’accompagna d’une modernisation des motos qui devenaient plus accessibles, ainsi que d’un changement d’attitude des motards qui n’étaient plus les vétérans vieillissant du départ, mais des jeunes bien décidés à remettre en cause les règles établies, en défiant l’autorité. Ils attirèrent l’attention des médias qui leur donnèrent le nom de bosozoku et qui sera vite adopté par les principaux concernés. La culture bosozoku se développe et atteint son apogée dans les années 1970-1980, avec 42 510 membres répartis en 754 gangs répertoriés en 1982.

À cette période, les courants se diversifient un peu, avec des clans qui souhaitent en découdre avec la police, d’autres qui privilégient les courses illégales et les rassemblements de masse. Dès lors, la répression s’intensifie, ce qui entraînera 2 jours d’émeutes à Toyama les 17 et 18 juin 1972 et des échauffourées entre motards et forces de l’ordre dans plusieurs villes. Cette décennie glorieuse pour le mouvement bosozoku est également marquée par de nombreux affrontements entre clans, parfois avec plusieurs centaines de participants, ce qui poussera les autorités à agir. Ainsi débute le déclin de la contre-culture bosozoku, qui perdurera tout de même encore quelques années supplémentaires.

Le déclin inévitable de la contre-culture bosozoku

En 2004, une loi visant à encadrer le trafic au Japon permettant à la police d’arrêter les contrevenants qui étaient jusque-là tolérés et simplement réprimandés quand ils commettaient leur méfait, va mettre un sérieux coup d’arrêt au phénomène bosozoku. Ils comprennent que les risques encourus pour leurs actes ne sont plus si légers. L’autre élément qui provoque la chute de la contre-culture bosozoku est la crise économique qui frappe le Japon dans les années 1990 désignées comme étant la « décennie perdue ». Le travail se précarise, les revenus ne sont plus assurés et cette jeune génération n’a plus les moyens de s’acheter les coûteuses motos, les accessoires pour les décorer ou les tenues représentatives des clans. On voit d’ailleurs, dans les gangs les plus récents, des jeunes bosozoku circuler en scooter – moins chers que les motos habituelles – et même porter des casques, ce qui leur vaut les moqueries de l’ancienne génération.

Bosozoku en parade @prefecture de police d'Hiroshima, pour Jijipress

Bosozoku en parade ©Préfecture de police d’Hiroshima pour Jijipress

Fin 2018, l’Agence National de la Police Japonaise fait état de 6 286 membres sur le territoire, pour 146 gangs actifs. Elle rapporte 28 000 plaintes de citoyens concernant ces motards imprudents, ce qui montre que l’hostilité envers les bosozoku est toujours assez forte et que les efforts combinés de la police et des résidents pour mettre fin à ces gangs portent leurs fruits. Il est à noter que certains anciens bosozoku, devenus adultes, se sont tournés vers le monde des yakuza, ce qui peut expliquer cette répression plus forte.

Bien sûr, on n’efface pas un mouvement aussi puissant en un éclair, et la contre-culture bosozoku n’a pas disparu. Certains petits groupes, de quelques individus seulement, tentent de maintenir intacte la flamme qui animait leurs aînés. Quelques gangs de femmes bosozoku se sont même formés, ce qui prouve qu’une évolution est possible. Toutefois, s’il semble évident que les heures de gloire du mouvement sont derrière lui, nous allons voir que l’héritage laissé par ces rebelles du bitume est loin d’être négligeable ou anecdotique. Mais avant cela, intéressons-nous à leur attirail !

La panoplie du bosozoku, entre loubard et guerrier antique

Un membre d’un gang de bosozoku est assez simple à identifier au premier coup d’œil, puisqu’il arbore des signes distinctifs bien particuliers, qui permettent non seulement de montrer son appartenance à ce mouvement mais également de connaître le clan dont il fait partie.

La tenue du bosozoku

La tenue traditionnelle du bosozoku est le tokko-fuku (特攻服), l’habit d’attaque spéciale qu’on associe souvent à la tenue des kamikaze à cause de la présence des kanji 特攻 (tokko), qu’on retrouve dans la désignation officielle du bataillon des missions-suicides et qui signifie « attaque spéciale ». Il semble que ce rapprochement ne soit pas approprié. Cet uniforme proviendrait plutôt des vestes militaires portées par des patriotes nippons dans les années 1970, ce qui pourrait expliquer également la présence de slogans nationalistes ainsi que l’omniprésence du drapeau impérial sur les vêtements des bosozoku. Toutefois, il ne faut pas y voir un signe de patriotisme exacerbé, mais plutôt la fierté de porter haut les valeurs du yamato damashii évoqué plus haut.

On peut apercevoir sur les tokko-fuku de nombreuses inscriptions en kanji, qui mentionnent le nom du clan et du porteur de la veste, sa position dans le gang, ainsi que des slogans provocateurs anti-police ou anti-société. On trouve également des messages représentatifs de la mentalité de ces bikers, telle que « je traverse la vie à toute allure, sans regrets ». L’uniforme va souvent de pair avec un bandeau, le hachimaki, un masque chirurgical qui vous est désormais familier (!). Et parfois, le bosozoku porte de petites lunettes rondes. Quant a la coiffure, il s’agit bien souvent d’une banane de rocker, comme celle du jeune Onizuka de Shonan Junai Gumi :

Onizuka bosozoku

Onizuka dans Young GTO ©Kodansha

Une attitude provocante

Si la tenue vestimentaire a pour objectif de marquer l’appartenance au mouvement bosozoku, l’attitude qui l’accompagne est importante pour impressionner. Elle se caractérise par un langage fleuri, de virulentes invectives entre membres et par cette position accroupie, qui semble envoyer un message clair : « je chie sur le monde » ! Mais tout n’est pas vulgarité chez les bosozoku, comme en témoignent certaines paroles qui servent de devises, telle que :

« Pas le temps d’attendre, il me faut vivre

Une moto customisée

moto bosozoku

Regroupement Bosozoku (Wikimedia Commons)

L’élément principal du bosozoku est bien évidemment sa moto qu’il modifie afin de la rendre unique. Les deux-roues utilisés vont de la 250cc à la 400cc, mais la puissance n’est pas importante pour le bosozoku qui veut surtout que son véhicule soit le plus classe et le plus bruyant possible. Pour cela, il la pare d’autocollants et d’écritures. Elle est peinte en couleur flashy et le klaxon émet un son qui peut être particulièrement dérangeant. À l’arrière, le siège s’étend en hauteur ce qui a simplement un objectif visuel. La plaque d’immatriculation est repliée vers le haut afin de rendre plus difficile l’identification de la moto.

Comment sont-ils perçus au Japon ?

Le bosozoku se reconnaît facilement, du fait de cette tenue atypique, de son véhicule ou de son attitude, et il est immédiatement associé à un voyou, violent et mal éduqué. Cependant, nous avons pu voir que ces jeunes gens suivaient un code moral proche des combattants japonais du passé et on peut donc se demander s’ils étaient si méchants que cella ou si l’image véhiculée par les médias n’a pas conduit à créer une sorte de mythe autour de ce mouvement.

Lorsque le phénomène s’est répandu à travers le Japon dans les années 1970, les chaînes de télévision et les journaux se sont mis à couvrir les méfaits de ces jeunes délinquants, représentants d’une forme de rébellion nouvelle et si peu commune dans le pays. Et à chaque fois, les titres et les articles faisaient référence à ces perturbations en leur accolant des adjectifs comme criminelles, violentes, dangereuses, indésirables, qui n’ont pas tardé à s’ancrer dans la tête de l’opinion publique. Bien vite, on présente les bosozoku comme des démons en deux-roues ou comme des victimes de la société qui veulent exprimer leur frustration et qui n’ont trouvé d’autre moyen de le faire en défilant en faisant un maximum de bruit sur leurs motos flashy. La violence fait vendre et entre 1986 et 2011, les deux principaux quotidiens du pays, le Yomuri Shimbun et le Asahi Shimbun, publient respectivement 5 569 articles et 6 711 articles contenant le terme bosozoku, soit une moyenne de 4 ou 5 articles par semaine ! Suffisamment pour persuader leur lectorat de la brutalité de ces gangs de motards…

Mais en se penchant sur les activités réelles des bosozoku, on réalise que leurs nuisances principales proviennent du bruit infernal de leurs engins motorisés et de leurs parades nocturnes dans les villes. Les guerres de gangs ne concernent pas les badauds. Les clans, s’ils souhaitent faire peur et impressionner, ne désirent pas faire de mal aux citoyens lambda. Évidemment, le rapprochement de certains membres avec les mafias locales et le comportement de certaines brebis galeuses a pu renforcer l’image de voyou violent du bosozoku, mais on peut se demander s’il n’y a pas une part de légende qui entoure ces gangs, véhiculée par leur représentation dans les mangas, les films, les séries et par les témoignages d’anciens membres qui se rappellent avec  nostalgie de leurs années de jeunesse.

L’héritage du mouvement bosozoku

Magazine Champroad

Magazine Champroad ©Amazon

Bien que quasiment éteint, le mouvement bosozoku a marqué le Japon et l’ampleur qu’il a pris, en s’étendant du nord au sud du pays et en durant près de 50 ans, en fait certainement la contre-culture la plus puissante qu’ait connu l’archipel. Même à l’international, on reconnaît facilement ces rebelles à moto qui ont été importés en Occident via les mangas, grâce à quelques-uns des héros les plus charismatiques du genre Furyô manga, comme Kaneda et sa bande dans Akira de Katsuhiro OTOMO ou l’indémodable Onizuka des séries GTO ou Shonan Junai Gumi de Tôru FUJISAWA, bosozoku pur jus qui portent avec eux tous les stéréotypes du genre. Des films (Furyô banchô, une série de 16 films) et des dramas s’emparent également de ces jeunes rebelles, tout comme l’univers de la mode, toujours prompt à surfer sur un phénomène cool pour se l’approprier. La preuve avec le prix que peut atteindre les nombreuses reproductions de vestes de bosozoku que l’on peut acheter sur le net sans parler des prix fous pour les vestes originales quand elles sont mises sur le marché. Des magazines, comme le regretté Champroad, ont même fait de la contre-culture bosozoku leur spécialité, avec une parution qui ne s’est interrompue qu’en 2016 après 29 ans de publication pour les amateurs de motos tunées, les bad boys en herbe ou les curieux qui ont découvert le phénomène bien après son déclin.

Dans les reportages consacrés au mouvement bosozoku, on constate que les anciens membres de clans narrent leurs exploits, en insistant sur les risques de cette jeunesse folle et sur l’adrénaline qu’ils n’ont plus ressentie depuis, avec une nostalgie palpable et des anecdotes violentes. Si certains regardent derrière eux avec envie, comme de grands gamins qui refusent de grandir, d’autres ont tourné la page et estiment que le phénomène est mort et enterré. On peut donc le voir comme une relique du passé qui fascine et intrigue pour ses codes si atypiques pour le Japon.

Les bosozoku, rebelles dans un pays qui n’aime pas l’anticonformisme, ont marqué plusieurs générations de leur empreinte bruyante et de leurs provocations. Si aujourd’hui, le mouvement a quasiment disparu et qu’il est improbable qu’il ressurgisse, il a laissé un héritage culturel important pour les amateurs du Japon que nous sommes, qui peuvent en profiter à travers les mangas, les animés ou la mode.

Sources :

 

Image de Une réalisée à partir d’images du manga Young GTO (Shonan Junai Gumi) ©Kodansha

Mickael Lesage

J’ai découvert le Japon par le biais d’un tome de Dragon Ball il y a fort longtemps et depuis, ce pays n’a jamais quitté mon cœur…ni mon estomac ! Aussi changeant qu’un Tanuki, je m’intéresse au passé, au présent et au futur du Japon et j’essaie, à travers mes articles, de distiller un peu de cette culture admirable.

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1 réponse

  1. Cedric dit :

    Hehe ils ne sont plus beaucoup mais on en a quand même quelques bien motivés par chez nous à Osaka. On les entend bien 2-3 fois par semaines au loin 😀

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