Introduction aux kaijū : le Japon et son Roi des Monstres, Godzilla

Nul doute que vous avez déjà entendu le mot kaijū. Peut-être même que vous êtes incollables sur le sujet… Cela ne serait pas étonnant tant les monstres japonais ont passionné et passionnent encore de nombreux cinéphiles, ou plus largement toutes les générations d’enfants que les kaijū ont vu grandir. Mais certains doivent tout de même en ignorer les fondements, c’est pourquoi nous souhaitons revenir sur leurs origines et, surtout, sur leur relation avec la société japonaise. Pour écrire cet article, nous nous sommes appuyés sur le nouvel ouvrage de Third Éditions L’apocalypse selon Godzilla – Le Japon et ses monstres de Nicolas Deneschau et Thomas Giorgetti. Toutes les citations de ce papier sont donc extraites de ce livre que nous vous présentons en fin d’article.

La naissance de Gojira, le Roi des Monstres

Godzilla de Ishirō HONDA, le premier film en 1954 ©Tōhō

Nous sommes au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, en 1954, soit à peine 9 ans après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. Le Japon est encore dans le déni des conséquences de ces attaques nucléaires. Les hibakusha, ces Japonais qui subissent des séquelles physiques suite à l’exposition aux radiations des explosions nucléaires, sont exclus de la société. La propagande américaine censure le discours, et beaucoup vivent dans l’insouciance de ce que leurs compatriotes vivent. « En 1954, le Japon est totalement coincé dans un paradoxe philosophique compliqué. […] Tiraillés entre le passé martial glorieux et déchu, les horreurs commises pendant la guerre, la honte de la défaite et l’injustice d’avoir été frappés par une arme qui dépasse les règles de la guerre régulière, les Japonais vivent une fracture idéologique silencieuse».

Tomoyuki Tanaka, au retour d’un rendez-vous professionnel décevant, se voit contraint de trouver une idée… Et une bonne, très rapidement ! La Tōhō attend de lui un film pour cette année 1954, et pour l’instant, il revient les mains vides. En seulement quelques minutes, il pose son idée : un monstre, à l’image de King Kong qui a rencontré un énorme succès aux États-Unis, né du nucléaire. Pour se distinguer du monstre américain, Gojira (la prononciation japonaise de Godzilla) doit sortir de l’eau. C’est ici que l’on retrouve les origines de son nom. La contraction de gorira (gorille) et kujira (baleine) donne ainsi Gojira.

Godzilla de Ishirō Honda, le premier film en 1954 ©Tōhō

C’est aux côtés de Ishirō HONDA, Takei MURATA et de Eiji TSUBURAYA que le tout premier succès d’une interminable série voit le jour, en créant le genre Kaijū Eiga (« cinéma des monstres » littéralement). Tout simplement nommé Gojira, le film se positionne très rapidement comme l’une des plus grande réussite du cinéma japonais. Les résultats de la première journée d’exploitation en salles explosent les records. Les séances sont pleines et il faut faire jusqu’à 2h de queue pour découvrir à son tour ce monstre géant venu détruire la capitale nippone ! Le Roi des Monstres est né. Godzilla, « [cet] antagoniste torturé, fruit de la nature et de la violence, mais surtout enfant des grandes peurs de l’humanité » s’est imposé dans la culture parce qu’il a d’emblée créé un lien avec la société japonaise. […] La naissance du Roi des Monstres [est] l’objet d’une dualité fataliste entre les réminiscences des cauchemars d’une société et la volonté de divertir dans la plus pure tradition du film à grand spectacle. Godzilla est né des cendres et des larmes du Japon.» Les cendres et les larmes d’après-guerre, celles des bombardements nucléaires qui ont marqué à jamais le pays et le monde entier.

Godzilla et les Japonais, une relation qui évolue

Mais que doit-on interpréter au travers de Godzilla ? On entend régulièrement parler de sa position métaphorique du nucléaire : Godzilla serait le fruit des dérives et des expérimentations des nations étrangères venues détruire l’archipel nippon. Et c’est bien ce que Godzilla est venu représenter : le traumatisme nucléaire ! Cependant, la métaphore ne s’arrête pas là… Un personnage inconnu de ceux qui n’ont pas vu le film prend une place particulièrement importante dans son interprétation : le professeur Serizawa, l’un des personnages principaux du premier film de 1954. Ce scientifique a découvert une arme aux capacités destructrices, l’Oxygen Destroyer. Mais celui-ci préfèrera se donner la mort en emportant avec lui son secret plutôt que de voir le gouvernement s’en servir pour détruire d’autres pays. « Le Japon se pose, à travers Serizawa, comme un sage face à la folie humaine. Plus encore, il aide le peuple japonais à affronter la défaite avec dignité, à se faire victime de la technologie destructrice des étrangers. […] La science japonaise devient une « bonne science » et le nucléaire étranger est une science malfaisante, responsable de la venue de Gojira. Le Japon devient le témoin impartial et le juge idéologique des dérives de l’Occident».

Shin Godzilla de Hideaki ANNO, Shinji HIGUCHI, le renouveau de la saga en 2016 ©Tōhō

Pourtant, il serait une erreur de résumer la relation entre Godzilla et le peuple japonais à ce premier constat. Le Roi des Monstres évolue au travers de l’interminable liste de suites, plus ou moins directes, qui amènera également une évolution dans sa relation avec les spectateurs nippons. C’est ainsi qu’au fil des films, Godzilla s’inscrit en profondeur dans l’ère du temps, en devenant tour à tour : une critique du capitalisme, un sauveur du peuple ou encore une alerte des dangers de la pollution. Ces changements prennent tout leur sens lorsqu’on les replace dans leur contexte. Par exemple, lorsque Godzilla devient un bienfaiteur, cela s’explique par la position gouvernementale du Japon qui soutient la construction de centrales nucléaires. La science de l’atome n’est donc alors plus vue comme une menace mais un tremplin nécessaire à la reconstruction du pays. « [Godzilla] incarn[e] l’ambivalence directement attachée à notre vision du nucléaire, entre pouvoir destructeur et nécessité pour le développement. La science du mal, utilisée par les étrangers, devient une science du bien lorsqu’elle est d’origine nippone.»

Cette évolution ne se limite pas qu’à ces changements, ils sont nombreux et tous les citer ici n’aurait pas de sens puisque L’apocalypse selon Godzilla – Le Japon et ses monstres s’occupe déjà très bien de cette tâche analytique, et que cet article n’est qu’une introduction aux kaijū. Néanmoins, on peut rapidement citer le contexte de la Guerre Froide qui va permettre à Godzilla de devenir le défenseur de l’humanité face aux aliens tout de rouge vêtus, à l’image du communisme. Plus récemment, la gestion du gouvernement japonais et ses conséquences dans le contexte du séisme de 2011 ont été dénoncées. Godzilla prend ainsi, au fils des décennies, la place de lanceur d’alerte du cinéma !

Godzilla et les autres kaijū

Le combat final dans « Mothra contre Godzilla » de Ishirō HONDA (1964) ©Tōhō

Le succès appelle aux suites et aux déclinaisons : si Godzilla possède ce statut de Roi des Monstres, c’est bien parce qu’il y en a d’autres. Mothra, le papillon de nuit géant, est sans doute l’un des plus beaux kaijū d’un point de vue métaphorique : elle est la seule réellement bienfaisante, à l’inverse de ses confrères Gamera, le préférée des plus petits, ou Rodan, pour ne citer qu’eux. Le choix de l’animal n’est d’ailleurs pas anodin : « il symbolise la réincarnation, l’ordre naturel des choses ». Mothra représente les Japonais : « au sein d’un combat qui fait figure d’affrontement entre la bombe nucléaire (Godzilla) et le peuple japonais (Mothra), la créature papillon meurt puis revient à travers ses deux larves [pour] finalement maitriser le mal incarné par le Roi des Monstres. […] Une métaphore subtile de la reconstruction du pays, envers et contre tout».

Gamera, lui, est le premier grand rival de Godzilla. Non pas directement au combat, mais plutôt d’un point de vue popularité des monstres. Cette tortue millénaire géante apparaît pour la première fois dans le film éponyme où le héros n’est autre qu’un enfant. La Tōhō, la maison de production de cinéma japonais à l’origine de Godzilla, comprend rapidement que la lutte va être rude, et c’est dans les années 1960 que le genre Kaijū Eiga vit ses meilleurs moments : la multiplication de monstres ne cesse de croître, et les kaijū s’imposent définitivement dans l’ADN du cinéma japonais. C’est dans cette assourdissante production de Kaijū Eiga que Godzilla va s’humaniser en découvrant la parentalité. Minilla, Mini-Godzilla, naît, aux côtés d’innombrables autres kaijū, dont le plus terrifiant Mechagodzilla, une version robotique de Godzilla.

Si l’âge d’or du Kaijū Eiga est derrière nous, Godzilla et les autres kaijū n’en demeurent pas moins des figures emblématiques de la Pop Culture, d’abord japonaises mais également internationales. Godzilla, principalement, mais également le genre Kaijū Eiga, ne risquent pas de passer sous silence. Témoins privilégiés des dérives de la société, Godzilla et les autres kaijū viendront sans cesse nous alarmer sur nos erreurs. « Les angoisses de demain sont les prochains combats de Godzilla, et elles ne manquent pas».

Godzilla, Mothra and King Ghidorah: Giant Monsters All-Out Attack de Shūsuke KANEKO (2001) ©Tōhō

L’apocalypse selon Godzilla – Le Japon et ses monstres par Nicolas Deneschau et Thomas Giorgetti

Couverture de la First Print, illustration de Guy Pascal Vallez © Third Editions

Le choix de ce livre pour accompagner nos propos n’est pas dû au hasard.  L’éditeur nous le présente comme « [un] ouvrage analytique, qui s’intéresse autant aux coulisses des longs métrages qu’aux thématiques sociétales liées à l’histoire du Japon, [qui] ravira les néophytes comme les fans les plus exigeants». C’est cette promesse qui nous a intéressé : nous avons voulu vous proposer un article accessible en guise d’introduction au genre, et l’on ne peut que vous conseiller L’apocalypse selon Godzilla – Le Japon et ses monstres de Nicolas Deneschau et Thomas Giorgetti pour approfondir le sujet, que vous soyez de simples curieux ou de véritables passionnés. Avec le Roi des Monstres en guise de pierre angulaire, l’ouvrage dévoile les coulisses du premier opus mais aussi des anecdotes aussi intéressantes  qu’étonnantes (notamment celle du tournage de Pulgasari, le premier Kaijū Eiga nord-coréen) et amusantes, comme celle où les réalisateurs se font interroger par la police pour leurs propos dérangeants, de « détruire des bâtiments », mal interprétés par un garde… Le tout en s’intéressant en profondeur, comme on l’aime chez Third Éditions, sur les questions sociétales que soulèvent Gojira et son succès.

Couverture de l’édition classique, illustration de Christopher Shy © Third Editions

Découpé en 7 parties, L’apocalypse selon Godzilla revient tout d’abord sur l’histoire du Japon (nécessaire pour la bonne compréhension des enjeux sociétaux) et la création de Gojira, avant une profonde analyse de son évolution aux travers des différentes époques que le Roi des Monstres a traversé, de l’ère Showa (1926-1989) à celle de Reiwa (de 2016 à aujourd’hui). On aurait pu craindre qu’un background cinématographique soit nécessaire à l’appréciation de l’ouvrage mais les auteurs ont travaillé à ce qu’une méconnaissance ne soit pas un frein à la compréhension. Bien que certains passages peuvent être plus ou moins difficiles à suivre avec grand intérêt pour les néophytes, on apprécie le soin apporté à l’explication des coulisses de réalisation, qui sont très intéressantes, et au rappel constant de la relation qu’entretient le Japon avec les États-Unis, quelle soit cinématographique ou politique. Il est d’ailleurs important de appeler que le livre ne s’intéresse pas qu’au 7ème art mais bien à tout ce que représentent Gojira et les autres monstres, les fameux kaijū, pour le peuple japonais.

L’apocalypse selon Godzilla – Le Japon et ses monstres est un passionnant ouvrage que nous vous conseillons grandement, que les kaijū soient un sujet qui vous intéresse ou non, ne serait-ce que pour approfondir vos connaissances sur le Japon, sa société et son cinéma. Comme à l’accoutumée, Third Éditions propose deux éditions : une version collector « First Print » en tirage limité à 34,90 euros et une version classique à 29,90 euros.

En attendant de vous procurer l’ouvrage, vous pouvez (re)découvrir nos différents articles sur Godzilla : De Gojira à Godzilla, Godzilla : retour sur un monstre incompris et Godzilla : morts et renaissances du Roi des monstres.

 

Nous espérons que cette introduction aux kaijū vous aura envie d’en savoir plus. Ce long sujet, aussi complexe que passionnant, n’a pas fini de faire parler de lui. Inscrit comme un monument de la Pop Culture, Godzilla est un incontournable de la culture japonaise qui a beaucoup à nous apprendre sur son peuple. Il a accompagné plusieurs générations de Japonais et d’Américains, et ne cessera certainement jamais de faire parler de lui.

Rokusan

Roxane, 26 ans, passionnée depuis l'enfance par le Japon, j'aime voyager sur l'archipel et en apprendre toujours plus sur sa culture. @_rokusan

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