La collection d’art japonais Cartier-Bresson : une collection d’exception

Au 19e siècle, des artistes et collectionneurs français se sont passionnés pour l’art japonais. Les objets de ces collections ont ensuite été vendus ou donnés à des musées comme le musée Guimet à Paris. Aujourd’hui, nous vous proposons de découvrir l’une des plus grandes collections d’objets japonais se trouvant en région. Et plus précisément en Meurthe et Moselle : il s’agit de la collection Cartier-Bresson du Musée des Beaux Arts de Nancy.

Essor du japonisme

Au début du 19e siècle, le Japon était fermé au monde extérieur. Seule la compagnie hollandaise VOC installée à Deshima, dans la baie de Nagasaki, et des commerçants chinois avaient l’autorisation d’acquérir des objets d’art et d’artisanat japonais (porcelaines, laques, livres et estampes). L’afflux en France d’objets d’art japonais s’intensifia après l’intervention du Commodore Perry et ses « vaisseaux noirs » en 1853 pour forcer le pays à ouvrir ses frontières, et la signature d’un traité à Edo le 9 octobre 1958 entre le Japon et la France représentée par son ambassadeur Jean-Baptiste Louis Gros. Des maisons de commerce et des sociétés d’exportation s’installèrent à Kobe ou Yokohama et permettaient de fournir aux marchands français des « japoniaiseries ».

Parmi ces dernières, les estampes eurent une grande influence artistique auprès des peintres français (Courbet, Monet par exemple). Plusieurs personnages érudits tels que Émile Guimet, Edmond de Goncourt et Georges Clemenceau ont été de grands collectionneurs d’objets d’art japonais créant ainsi un courant culturel dénommé « japonisme » par Philippe Burty, critique d’art et également collectionneur. Ce courant culturel a duré une quarantaine d’années et a connu son grand moment de gloire lors de l’exposition universelle de 1867 à Paris, grâce à la présentation d’objets d’arts choisis directement par le shogunat Tokugawa.

En 1868, l’empereur Mutsuhito met fin au système féodal des shoguns et instaure l’ère Meiji qui a été marquée par l’ouverture au monde de l’industrialisation occidentale. Désœuvrés et pour survivre, les samouraïs vendent alors leurs biens les plus chers (armures, katanas) et les troupes de théâtre Nô leurs matériels dont les fameux masques de scène, pour le plus grand bonheur des acheteurs européens. Et si jusque-là le Japon vendait des objets d’art ou d’artisanat jugés démodés, l’archipel nippon se met également à fabriquer des objets destinés à la vente internationale.

La collection Charles Cartier-Bresson

Charles Cartier-Bresson dans son salon à Nancy, par Matthias Schiff (MBAN) – Photo de JS Pietri pour Journal du Japon

Charles Cartier-Bresson (1853-1921) a été l’un de ces collectionneurs passionnés par l’art japonais et chinois. Industriel parisien, il gérait à la demande de sa famille les usines de textile à Celle-sur-Plaine dans le département des Vosges et à Nancy. Issu d’une famille d’entrepreneurs amateurs d’art et grand-oncle du célèbre photographe Henri Cartier-Bresson, il fréquentait assidument le milieu artistique local et parisien. C’est ainsi qu’à partir de 1889 il commence à acquérir des œuvres d’art auprès de marchands et lors de ventes aux enchères. Il fait notamment partie des acheteurs des grandes collections de Philippe Burty (46 pièces achetées en 1891) et d’Edmond de Goncourt (23 pièces achetées en 1897).

Collectionneur minutieux, il organisa sa collection dans un salon de son appartement nancéien. Selon les experts, elle a eu une forte influence sur la création artistique locale. Précisons par exemple que les ateliers DAUM à Nancy ont fortement été inspirés par l’iconographie japonaise traditionnelle .

La collection comprend de nombreux objets, dont certains sont présentés au Musée des Beaux Arts de Nancy (MBAN). Elle regroupe entre autres :

Des objets en bronze :

Statuette Hotei (Hotei okimono) - MBAN

Okimono (« objet à poser ») en grès de Bizen, datée du 19e siècle (MBAN) – Photo de JS Pietri pour Journal du Japon

Selon le Musée des Beaux Arts de Nancy, il est difficile d’identifier le personnage représenté sur cet okimono. Il pourrait s’agir du dieu Hotei car il ressemble à un moine bien en chair, jovial, et portant un grand sac. Son chapeau pourrait être emprunté au dieu Daikoku, autre divinité du bonheur.

Statue de Jizo

Statue en bronze datée du 18e siècle (MBAN) – Photo de JS Pietri pour Journal du Japon

Des objets laqués :

Bouteille et coupes à saké - MBAN

Bouteille à saké et coupes à saké en laque datées du 19e siècle (MBAN) – Photo de JS Pietri pour Journal du Japon

La superbe bouteille à saké en forme de personnage date d’après 1968 et est réalisée en laque polychrome. Les trois coupes en laque rouge sont également remarquables. Elles ont été fabriquées par KAKOSAI Shirai, artisan et artiste renommé. Elles font partie d’une série de 55 paysages représentant les 53 étapes de la route reliant Edo à Kyôto (route du Tokkaido) plus le point de départ (Nihon-bashi à Edo et le point d’arrivée à Kyôto (Sanjô-ôhashi). Les paysage représentés sur la photo correspondent à Shirasuka, Shimada et Okazaki.

Des estampes :

La collection comprend également plus de 350 estampes de divers artistes dont les plus renommés sont Hokusai, Utamaro et Hiroshige. Le nombre d’estampes d’Hiroshige collectionnées est semble-t-il important, certaines faisant partie de séries réputées telles que « Sites célèbres de la capitale de l’Est » (Tôto meisho. Yoshiwara yozakura no zu) ou bien des « Cent vues de sites célèbres d’Edo » (Meisho Edo hyakkei).

A titre d’exemple, l’ouvrage du MBAN Un goût d’Extrême-Orient (publié en juin 2011) précise que la collection comprend les estampes de la série « Cent vues de sites célèbres d’Edo » dont les suivantes :

Estampe Hiroshige Bikunihashi setchu

Reproduction de Le pont Bikunihashi sous la neige (Bikunihashi setchu) – Photo de JS Pietri pour Journal du Japon

 

Estampe Hiroshige Suruga-chô

Reproduction de Suruga-chô – Photo de JS Pietri pour Journal du Japon

 

Estampe Hiroshige Ryôgoku Ekoin Moto - Yanagibashi

Reproduction de Le temple Ekoin à Ryôgoku et le pont Moto-Yanagibashi (Ryôgoku Ekoin Moto – Yanagibashi) – Photo de JS Pietri pour Journal du Japon

Des céramiques et porcelaines

Charles Cartier-Bresson a aussi acquis de nombreuses céramiques et porcelaines comme cette superbe potiche en porcelaine Imari datée du 19e siècle :

Potiche du 19ième siècle

Potiche en céramique Imari (MBAN) – Photo de JS Pietri pour Journal du Japon

Divers objets :

Enfin, la collection comprend également des rouleaux et livres illustrés, des masques, des peignes, des boîtes à messages, des netsuke (objet vestimentaire en os, corne de cerf, ivoire, bois ou cuir), des kimonos, des paravents, des meubles laqués, des armures, des sabres et plus de 245 tsuba (gardes de katana décorées) !

Bouteille à saké

Bouteille à saké – poterie d’Awaji ou de Kyôto datée du 19e siècle (MBAN) – Photo de JS Pietri pour Journal du Japon

 

Fubako

Boîte à messages (fubako) en laque datée du 19e siècle (MBAN) – Photo de JS Pietri pour Journal du Japon

 

Brûle-parfum non daté

Brûle-parfum en grès non daté (MBAN) – Photo de JS Pietri pour Journal du Japon

 

Katana et sabre

Katana de 1863 et sabre d’enfant aux armoiries des Tokugawa – Photo de JS Pietri pour Journal du Japon

Charles Cartier-Bresson est décédé en 1921. Selon ses dernières volontés, sa femme donne en leg sa collection au Musée des Beaux Arts de Nancy en 1936. Le conservateur de l’époque, Jean Mathias Schiff, inventoria 1744 objets d’art. La collection a été exposée jusqu’en 1939. Oubliée jusqu’en 2011, elle a été mise au jour lors d’une exposition organisée par le Musée des Beaux Arts de Nancy en résonance avec le tsunami et l’incident nucléaire de la centrale nucléaire de Fukushima.

Une petite salle en cul de sac au 1er étage du musée présente aujourd’hui quelques objets de la collection. Il est annoncé qu’ils sont régulièrement changés. Il est cependant dommage qu’un plus grand espace ne lui soit pas réservé, car la collection Cartier-Bresson est l’une des collections les plus importantes en région avec celles se trouvant en Alsace. Elle mériterait d’être mieux exposée et plus visible pour ne pas sombrer à nouveau dans l’oubli.

Sources :

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