Ceinture Noire : le roman graphique manga selon Matis Montes

Avec son atmosphère graphique automnale, Ceinture Noire est une belle surprise de ce printemps, et un grand coup de cœur qui nous a mené à cette interview ! Pour sa première œuvre, Matis Montes prend le sport pour toile de fond, tout en se donnant la liberté de laisser parler les silences, les panoramas urbains et les non-dits.

Rencontre.

Ceinture Noire, chez Vega Éditions

On y suit Camille et Yanis, qui pratiquent tous deux le judo, à un moment clé de leur adolescence. Douée, très douée depuis l’enfance, Camille enchaîne les compétitions et les victoires, mais elle se pose des questions à propos de son avenir : aime t-elle encore le judo, ou bien se conforme t-elle ce que veut son entourage ? Yanis n’a pas son talent, mais c’est un bosseur, un persévérant. Par contre, il n’est sans doute pas prêt à affronter les changements qui vont bouleverser son monde intérieur…

Prévu en deux tomes, Ceinture Noire n’est pas vraiment un manga de sport. Le récit explore la relation entre deux adolescents, leurs choix d’avenir, la jeunesse en banlieue et le mouvement des émotions, aussi implacables et incontrôlables qu’une projection circulaire tomoe nage. Le premier tome confirme aussi les propos de Nathanaël Bentura durant notre interview à propos du livre 30 ans de manga français : en prenant de la distance avec le modèle japonais, la création française évolue de manière fort intéressante. Désormais installé à Tokyo, Matis Montes a répondu à nos questions, en toute franchise et au calme.

Animation à Paris, BD à Tokyo

Laurent Lefebvre : Bonjour Matis, et merci d’avoir accepté cette interview. Ceinture Noire est ton premier manga et même ta première œuvre. Quel est ton parcours avant ce projet ?

Matis Montes : J’ai étudié à l’école des Gobelins pendant un an, en animation, puis une seconde école à nouveau pendant un an, où j’ai obtenu un diplôme en animation et projets multimédias, ce qui veut un peu tout et rien dire à la fois, mais pour moi l’idée c’était d’être diplômé rapidement pour pouvoir travailler tout de suite. À 19 ans j’ai été engagé au studio Unit Image à Paris, je faisais du story-board. En général, les projets étaient des bande-annonces de jeux vidéo, ou des courts-métrages. Ensuite j’ai fait de l’animation pure, de personnages et d’effets spéciaux, sur des projets par-ci par-là.

J’ai eu un peu de mal à préparer cette interview parce que tu as laissé très peu de traces sur internet et sur les réseaux sociaux, ce qui de nos jours est assez inhabituel pour un artiste qui essaye de percer…

Quand on bosse dans un studio comme Unit Image, on n’est pas crédité sur les projets. Si par exemple on travaille sur une bande-annonce pour League of Legends, il n’y aura pas de générique de fin avec les noms des concept artists, des story-boarders, etc. Après, libre à chacun de poster son travail sur les réseaux, mais moi je ne le fais pas. Même pour Ceinture Noire, je n’ai pas communiqué sur mes réseaux, en fait je m’en sers surtout pour parler à des potes et à mes proches.

Ce n’est pas un peu un handicap, de rester aussi discret ?

Handicap, je ne sais pas… C’est clair que les réseaux sont très importants, mais j’ai un peu de mal avec ça.

Je comprends, souvent je zappe, ou je bloque à l’idée de poster « j’ai publié ça dans tel magazine, voici mon nouvel article, etc.». D’ailleurs, il ne faut que j’oublie de faire la promo de cette interview (rires). Là, nous discutons en visio parce que tu es installé au Japon. Qu’est-ce qui a motivé ce changement de vie ?

Matis Montes en dédicace
Matis Montes, en dédicace à la librairie Momie de Metz

J’en avais assez de vivre à Paris. Je pensais m’installer à Madrid, mais quand j’ai signé avec Dupuis (Ceinture Noire sort chez VEGA, maison d’édition appartenant à Dupuis – Ndr) ils m’ont dirigé vers mon éditeur attitré, Frédéric Toutlemonde, qui travaille au Japon. Il sert un peu d’intermédiaire entre ce qui se fait là-bas et en France, pour beaucoup de projets de bande-dessinées et de mangas. De fil en anguille, je me suis dit : pourquoi ne pas aller vivre au Japon ? Et me faire une petite place, quand je serai mieux connu en tant qu’auteur, sur la scène japonaise des indépendants, qui est très développée.

Qu’est-ce qui t’a amené à passer de l’animation à la bande-dessinée ?

J’avais besoin de plus de libertés dans ma pratique du dessin. Au bout de deux ans et demi je commençais à m’ennuyer. En studio, j’étais en quelque sorte un exécutant, je m’appliquais à réaliser ce dont les projets avaient besoin, alors que j’ai toujours été attiré par le fait de m’exprimer, de raconter, et pas seulement dessiner. En parallèle, je planchais sur des projets personnels et c’est comme ça que j’en suis venu à contacter Dupuis.

Ceinture Noire : la lutte des corps et des émotions

Avec Ceinture Noire, tu ne reprends pas les codes habituels du manga de sport, par exemple la quête de soi et le passage à l’âge adulte en visant la victoire. Mais le judo est-il malgré tout le point de départ du projet ?

Non, pas vraiment, même si le fait que j’ai longtemps pratiqué a fini par entrer en ligne de compte. Le premier projet que j’avais envoyé à Dupuis n’était pas du tout connecté à mon vécu, que ce soit l’histoire ou bien le contexte où elle se déroulait.

Mais quitte à apprendre à raconter une histoire dans un format manga, que je ne maîtrisais pas encore, il valait mieux choisir un sujet que je connaissais vraiment. C’est ce que m’ont expliqué mes éditeurs et ils m’ont demandé de puiser dans mon vécu, ou bien dans mon environnement, car pour une première œuvre cela me permettrait de m’en sortir bien plus facilement. C’est comme ça que je me suis tourné vers le judo. En plus c’est un sport très connu, en France comme au Japon, donc pour les lecteurs ce sera sans doute assez fluide de rentrer dans l’histoire.

Tes personnages principaux vivent une profonde remise en question. Camille se demande si elle continue le judo parce qu’elle aime ça, ou si elle suit simplement des rails et fait ce que son entourage attend d’elle. Quant à Yanis, il est très appliqué mais n’a pas le même niveau. As-tu puisé ces enjeux dans ton vécu ?

Je ne me sens pas forcément tiraillé par ce genre de dilemmes, mais j’ai longtemps réfléchis à certaines questions. Quand on a un peu de talent dans un domaine, est-ce qu’il faut s’écouter quitte à changer de voie, ou bien a t-on la responsabilité de persévérer, parce que l’on a entre les mains une chance à ne pas gâcher ? Ce questionnement m’accompagne toujours, même si je me suis toujours plus ou moins écouté, et que j’ai suivi mes envies au-delà de ce ce que mes compétences ou les opportunités m’ont offert.

Développer ces thématiques dans Ceinture Noire, ce n’était pas évident à la base. Il m’a fallu du temps pour maîtriser mes personnages. Mon éditeur, Frédéric, m’a aidé à avancer : on discutait beaucoup, il ne me donnait pas de pistes mais il a su repérer les moments où les réactions des personnages n’étaient pas claires ou cohérentes… pareil pour les enjeux qu’ils portent.

Pour dessiner les scènes de judo, as-tu eu besoin de te documenter malgré le fait que tu as pratiqué pendant treize ans ?

J’ai avant tout dessiné à partir de mon expérience et de mes souvenirs. J’ai quand même regardé des affrontements, mais… En fait, Ceinture Noire n’est pas tant que ça une histoire de judo, donc je ne voulais pas que les scènes sur le tatami soient hyper techniques, il fallait qu’elles restent plus chorégraphiques. Du coup, j’ai regardé principalement des combats qui sont visuellement impressionnants, pour saisir la dynamique des corps et réfléchir à ce qui serait beau à montrer dans Ceinture Noire, et sous quel angle.

Ceinture Noire - Matis Montes © Vega, 2026
Ceinture Noire – Matis Montes © Vega, 2026

J’ai été impressionné, et touché, par ce que racontent les scènes de judo. À travers la lutte des corps et la mise en scène, Camille et Yanis expriment tout ce qu’ils ne verbalisent pas. Par exemple, durant leur premier affrontement on ressent leur respect mutuel et l’admiration que Yanis porte à Camille. Toutes choses qui vont changer par la suite…

Ceinture Noire est vraiment une histoire d’êtres humains avant d’être une histoire de judo. Comme tu le soulignes les scènes d’entraînements servent à exprimer ce qu’ils ne se disent pas. Je voulais retranscrire, sur le tatami, leur évolution psychologique. Je n’aurais pas pu écrire et dessiner un pur manga de sport. Déjà, je n’en ai pas lu tant que ça, en plus je ne suis pas intéressé par ce storytelling très shônen, avec une mentalité hyper compétitive, etc. Les projets dans mes tiroirs sont beaucoup plus axés sur la tranche de vie, au point que parfois aucune parole n’est prononcée pendant vingt pages, et c’est ça que je voulais amener dans une histoire où le sport garde une forte présence.

Tu prends soin de dépeindre la ville, l’urbain, et tu poses un regard personnel sur ces espaces. Il se dégage de tes décors une sorte de « spleen tranquille », une émotion assez ambivalente…

Oui, c’est ça. C’est la banlieue, Fontenay-sous-Bois, où j’ai grandi et passé plus de vingt ans de ma vie. Dessiner cette ville faisait partie de mes objectifs. Je n’étais pas du tout malheureux à Fontenay-sous-Bois. Mais je pense que quand on passe sa jeunesse en banlieue, on a des rêves, on a tous envie de concrétiser des projets et de s’en sortir, et ça vient avec une certaines mélancolie. Dessiner fidèlement ces paysages, la ville, et aussi les rapports familiaux, c’était important pour moi. Ce n’est pas souvent représenté au final, notamment en manga.

Quand tu laisses toute la place aux décors, de nuit, c’est également fidèle à la réalité : passée une certaine heure, certains quartiers se vident de toute vie ou presque. Et les avenues silencieuses, les éclairages, ce n’est pas le bord de mer mais il y a une beauté…

On se sent seul avec soi-même, j’ai souvent ressenti cela, notamment le soir en rentrant de mes cours de musique ou des entraînements de judo. Quand mes souvenirs remontent, c’est souvent avec cette impression de grands espaces vides. Finalement, c’est une expérience de solitude très paisible, je trouve.

Ceinture Noire - Matis Montes © Vega, 2026



Ceinture Noire – Matis Montes © Vega, 2026

Comment ne pas se laisser influencer… par ses influences ?!

Avant d’évoquer tes sources d’inspiration, peux-tu nous dire quels mangas ou bande-dessinées sont des souvenirs marquants ?

Disons que j’en ai toujours eu entre les mains, mon père en lisait, à la maison on avait les Tintin, L’incal, d’autres bande-dessinées de Moebius, des albums de Druillet, etc. Je ne saurai pas dire pourquoi mais Gargouilles m’a beaucoup marqué quand j’étais enfant. J’ai aussi commencé à lire du manga vers huit ou neuf ans, Dragon Quest, puis Dragon Ball et plus tard Gunnm, les mangas de Taiyou Matsumoto, de Inio Asano. J’ai aussi découvert le travail de Bastien Vivès vers mes seize ans et quand a éclot mon envie de raconter des histoires, il a été une source d’inspiration importante, même si je n’ai pas rouvert ses œuvres récemment.

Il y a un mangaka que tu as cité et dont on risque de beaucoup te parler, parce que les connexions avec ton travail semblent évidentes : dur dur de ne pas penser à Taiyou Matsumoto en lisant Ceinture Noire

C’est bien sûr une source d’inspiration et une influence… par contre j’ai refusé que ce soit au premier degré. Dès que j’ai commencé à bosser sur Ceinture Noire, j’ai mis de côté ses mangas, notamment Ping Pong parce que j’avais conscience que Ceinture Noire était plus ou moins dans une dynamique comparable. Je n’ai rien relu, et je n’ai acheté aucun de ses mangas une fois installé au Japon. J’assume son influence mais il fallait qu’elle soit limitée à l’empreinte qu’il a pu laisser sur moi il y a des années, quand j’ai découvert ses œuvres. J’avais déjà passé assez de temps, à cette époque, à analyser son découpage, sa mise en scène, tout comme je l’avais fait pour les mangas d’Inio Asano ou de Tatsuki Fujimoto. Lui, c’est un peu spécial… J’étais encore dans le milieu de l’animation quand Look Back est sorti, mais j’avais déjà le désir d’aller vers la bande-dessinée. Je lis Look Back et je prends une énorme claque, je me dis qu’il faut absolument que j’arrête de me prendre la tête et de travailler pour d’autres gens, et que j’avance sur mes propres projets.

Pourquoi ta première œuvre est-elle dans un format manga, sachant que tu as un background plus large ?

Ce n’était pas du tout le cas à la base, à mes yeux le projet relevait à 100% du roman graphique. Stéphane Beaujean (Directeur éditorial des éditions Dupuis – Ndr) pensait que cette approche fonctionnait mais que j’avais aussi une forte influence du manga, et il m’a proposé de me tourner vers le manga. Du coup j’ai du apprendre à raconter une histoire selon cette approche et je voulais que ce soit 100% manga, et non pas un pseudo manga que j’aurais fait à ma manière.

Le story-board est une étape-clé de la création d’un manga, qui va déterminer le rythme de la narration. Est-ce que ton expérience de story-boarder pour de l’animation a été utile ?

Le manga, c’est un médium très cruel à ce niveau là, se tromper sur le rythme ça ne pardonne pas et c’est long à maîtriser. Mais oui, cette expérience m’a aidé. Quand on travaille sur de l’animation, il faut tenir compte du timing pour chaque plan, combien de temps telle action doit durer et c’est très formateur. J’ai appris à penser en termes de rythme et de plans-clés, c’est à dire des moments forts, et donc en bande-dessinée cela s’est traduit ensuite en cases-clés, que j’avais en tête en imaginant une scène.

Quand je compare avec des amis qui font eux aussi du manga à Tokyo, je pense que je suis plus rapide qu’eux pour poser le premier jet de mes story-boards. Pour les 200 pages du second tome de Ceinture Noire, ça m’a pris moins de deux semaines je pense.

Travaux préparatoires Ceinture Noire - © Matis Montes
Travaux préparatoires Ceinture Noire – © Matis Montes

As-tu d’ores et déjà des projets en cours au Japon ?

Oui et pas seulement au Japon, et au final j’en ai peut-être un peu trop… On développe un nouveau scénario, avec Frédéric Toutlemonde et Stéphane Beaujean. Je participe aussi à un concours organisé par les éditions Kôdansha et en parallèle j’ai un projet, cette fois-ci en indépendant, avec une éditrice japonaise. Il sera plus orienté vers le roman graphique manga. J’ai aussi quelques autres scénarios, qui sont bien avancés et qui attendent leur tour.

La plupart des auteurs français qui se tournent vers le manga ont le désir de créer des univers vastes et des séries longues, découpées si besoin en plusieurs cycles, mais ce n’est pas ton cas.

J’ai toujours envisagé mes projets BD comme des films, d’animation ou en prises de vues réelles, donc 1h30, début, développement, fin. Ceinture Noire n’est même pas découpé en chapitres, afin de préserver un flot narratif continu. Je n’ai pas d’attrait pour l’écriture au format série, j’ai deux projets longs potentiels mais si ça se concrétise, ce sera bien plus tard.

Ceinture Noire, c’est mon initiation à raconter des histoires, ce n’est parfait à mes yeux mais je vois tout ce que j’ai appris et tout ce que j’ai dépassé sur ces deux tomes, et je suis content d’avoir des retours positifs jusqu’ici. Surtout, j’ai vraiment hâte que le second tome soit publié et de savoir ce qu’en pensent les lecteurs, mes parti-pris sont beaucoup plus assumés et j’y vois une énorme progression. En lisant le premier tome, on se fait forcément une certaine idée de l’histoire et de la direction qu’elle va prendre.

Mais en fait avec le second tome, j’aborde des sujets qui à mon avis ne sont pas du tout attendus.

On lira ça avec plaisir alors !

Travaux préparatoires Ceinture Noire - © Matis Montes
Travaux préparatoires Ceinture Noire – © Matis Montes

Le premier tome de Ceinture Noire est disponible depuis le 10 avril 2026, au éditions VEGA – 232 pages, 12,50 €.

Merci à Matis Montes pour cet échange, ainsi qu’aux éditions VEGA et aux wonder-girls de Games of Com qui ont organisé cette interview.

Laurent Lefebvre

Journaliste spé manga depuis 2002, co-auteur de Histoire(s) du Manga Moderne (éd. Ynnis). Actuellement en apnée dans le manga et le gekiga des années 1960-70. Vu mon grand âge, j'écris des SMS très lentement.

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