Yabaï, l’association audacieuse qui mêle Japon et insertion des jeunes
Depuis plus de deux ans, Tarik Aziz se démène pour l’insertion professionnelle des jeunes issus des quartiers populaires avec un angle original : l’échange culturel franco-japonais. Son prochain projet ? Rien de moins qu’un événement à la tour Eiffel, le 24 avril 2026. Entretien avec un entrepreneur déterminé comme un héros de shônen.

Journal du Japon : Quel était votre parcours avant de lancer l’association Yabaï ?
Tarik Aziz : À l’origine, je travaillais dans la boutique du constructeur de téléphones Xiaomi à Châtelet, à Paris. C’était mon premier emploi à la suite d’un bac pro vente. Malheureusement, cette boutique a fermé et j’ai été licencié économiquement. J’ai donc bénéficié de deux années de chômage, pendant lesquelles j’ai choisi de développer mes compétences.
En réalisant et en partageant des shootings photo de façon autodidacte, j’ai été amené à travailler en tant que consultant créatif pour October’s Very Own. Il s’agit d’une marque de vêtements et de musique créée par le rappeur Drake. J’y suis allé au culot : je les ai directement contactés sur Instagram pour leur proposer mes services. À ma grande surprise, ils m’ont fait confiance. Cela m’a ensuite permis d’entrer dans le monde de la mode avec un éventail d’activités : direction artistique, édition de photos, montage de pop-up stores…
Comment s’est créé le lien avec le Japon ?
J’ai profité de mes deux années de chômage pour voyager, car je n’en avais pas vraiment eu l’occasion auparavant. Je me suis laissé tenter par le Japon : si je n’avais pas de passion particulière pour les anime et les mangas, en revanche j’étais fan de jeux vidéo, notamment des franchises Nintendo et du travail de Hideo Kojima. Mon rêve était de pouvoir visiter les studios de Kojima Productions, qui ne sont normalement pas ouverts au public. Comme pour la marque de vêtements de Drake, j’ai tenté un coup de bluff : je les ai contactés pour leur proposer un partenariat. Là encore, j’ai eu la chance qu’on me tende la main. Ce geste m’a beaucoup marqué.
À ce moment-là, en parallèle de mes activités de directeur artistique, j’étais animateur à la Maison des Jeunes et de la Culture (MJC) à Persan, dans le Val-d’Oise. J’avais une grande proximité avec les jeunes de ma ville d’origine, d’autant que nous n’avions pas une grande différence d’âge. Je trouvais que certains faisaient même preuve d’une plus grande maturité que moi. Simplement, la société leur a toujours mis des bâtons dans les roues. Je voulais partager avec eux ce sens du culot, d’oser faire ce qui leur fait envie, en les accompagnant dans leurs projets.

Quand ils ont vu les vidéos que je leur envoyais du Japon, plusieurs jeunes ont été impressionnés et m’ont confié : « Quand on sera grands, nous aussi on mettra de l’argent de côté et on partira au Japon. » Dans leur tête, ils ne pouvaient pas réaliser ce rêve avant d’avoir 30 ans. Quand j’ai entendu cette phrase, je me suis dit : « Et pourquoi pas maintenant ? » C’est comme ça qu’est né le projet de « La 6T [prononcer cité] à Tokyo ». On est en novembre 2023.
La route a été semée d’embûches jusqu’à votre voyage en avril 2025. Quels obstacles avez-vous dû surmonter ?
Notre ambition était de partir dès avril 2024. Nous n’avions que quelques mois pour réunir 35 000 euros. Notre première piste : le mécénat, qui permet à des entreprises de réaliser des dons défiscalisés à des associations. Malheureusement, notre campagne ne fonctionne pas aussi bien qu’espéré. La promesse de don d’une grande entreprise américaine ne se concrétise pas ; malgré le soutien de la MJC de Persan, nous ne recevons aucune subvention publique. En mai, alors que le compteur n’affiche que 5 000 euros, je pars au Japon chercher des partenaires ; en vain.
Je vais être honnête, à ce moment-là mes jeunes étaient démotivés, ils n’y croyaient plus. Mais j’étais déterminé à ne pas les laisser sur le bas-côté. Je reçois le fichier client du Comité d’expansion économique du Val d’Oise (CEEVO), dont je reparlerai tout à l’heure, et j’appelle tout le monde pour trouver des mécènes. Nous finissons par péniblement réunir environ 10 000 euros. Encore bien loin de notre objectif.

Entre temps, la fondation franco-japonaise Sasakawa accepte de nous aider, à la condition de trouver une thématique pour notre séjour. Il se trouve que j’étais en train de coacher un de mes jeunes, Mamadou, qui venait d’essuyer refus sur refus pour son stage d’observation au lycée. Il avait fini par lancer un pop-up store d’onigiri qui commençait à avoir son petit succès : il vendait ses boulettes de riz sur des événements et avait même eu droit à son article dans le journal. J’ai eu l’illumination : le thème de notre séjour, ce serait l’entrepreneuriat.
J’ai dit à mes jeunes : « Si personne ne veut nous donner d’argent, on va le faire nous-mêmes. » Je les ai encouragé à monter des business, n’importe lesquels. À contacter des marques pour qu’elles soient leurs sponsors, même sans contrepartie financière. On a eu le soutien de groupes comme Sony, Capcom, Japan Airlines… À chaque nouveau logo, on gagnait en crédibilité, nous permettant d’engranger de nouveaux soutiens. Et c’est comme ça qu’on a fini par lever les 35 000 euros, en seulement quelques mois, alors qu’on était complètement bloqués !
Quelle aventure ! Comment s’est passé ce premier séjour au Japon ?
Après toutes ces péripéties, mes treize jeunes et moi sommes partis en avril 2025, soit un an plus tard que l’objectif initial. Pendant leur séjour de deux semaines à Tokyo, les jeunes ont trouvé des parrains : des entrepreneurs, des créateurs de contenu, des expatriés qui ont donné de leur temps pour les accompagner. Grâce à ces rencontres, certains ont découvert ce qu’ils voulaient faire plus tard. D’autres se sont réorientés. J’en ai même un qui a trouvé du travail, grâce à l’entremise du pâtissier Reda Chenouf qui possède la franchise Snaffles.

De voir l’épanouissement de ces jeunes, ça m’a fait un déclic. Je ne pouvais pas m’arrêter en si bon chemin, il fallait que je pérennise le projet. J’ai donc décider de formellement lancer l’association Yabaï. Ce mot japonais a originellement une connotation négative, puisqu’il signifie « dangereux ». Néanmoins, son usage a récemment évolué pour exprimer l’extraordinaire, l’intensité, la surprise et l’audace. Autant de valeurs qui me paraissent définir notre projet !
Les choses ne s’arrêtent pas là puisqu’un deuxième voyage se profile, à Osaka cette fois.
Effectivement, les planètes étaient alignées. À peine rentrés, nous avons été recontactés par le CEEVO, qui nous avait transmis le listing des entreprises japonaises dans le Val-d’Oise. Il se trouve qu’il existe un partenariat important entre ce département et la ville d’Osaka depuis 40 ans. Dans ce cadre, on nous a proposé d’accompagner leur délégation à l’Exposition universelle, qui se tenait entre avril et novembre 2026 précisément à Osaka.

J’ai donc embarqué Adem et Adam, les deux jeunes les plus impliqués avec moi, dans ce nouveau périple. Là encore, ça n’a pas été sans mal : même si nous étions invités, les billets d’avion étaient à notre charge. On était en juin, avec seulement trois mois pour trouver des sponsors. Heureusement, notre histoire a touché les fondateurs de la cagnotte Cotisup, que nous avions déjà utilisée pour notre premier projet La 6T à Tokyo. Ils ont beaucoup communiqué sur notre voyage, ce qui a donné suffisamment de visibilité à la campagne pour qu’elle soit financée… à 48 heures de la date limite ! On est finalement partis et on a pu être invités au pavillon français. C’était une expérience exceptionnelle.
Puisque rien ne vous arrête, pouvez-vous nous parler de votre dernier projet fou en date, qui implique la réservation du premier étage de la tour Eiffel à Paris ?
Notre nouveau projet, Yabaï Dôjô, s’articule autour de l’organisation de masterclasses sur la culture japonaise dans des endroits prestigieux. Pour la première édition, qui aura lieu le 24 avril, nous avons choisi de taper fort : on a réservé le premier étage de la tour Eiffel ! Au programme, un cours de japonais avec Julien Fontanier, une conférence de la créatrice de contenus Enchantée Erica et un concert avec le pianiste Eric Artz. Nous avons la chance d’être soutenus par de nombreux mécènes comme l’ambassade du Japon en France et le concept-store HIS Paris. Cet événement, et les suivants que nous organiserons, nous permetteront de gagner en visibilité et de réunir des fonds pour de futurs voyages à destination de nos jeunes.
Comment peut-on soutenir l’association Yabaï ?
Une première option est bien sûr de faire un don, que l’on soit un particulier ou une entreprise. Ces dons sont défiscalisables car notre association est reconnue d’intérêt général. Vous pouvez aussi partager nos contenus sur nos réseaux sociaux et notre site, ou bien devenir bénévole. Nous sommes désormais une trentaine à accompagner les jeunes dans leurs projets. En résumé, nous faisons feu de tout bois !
Pour en savoir plus
Yabaï Dôjô, un événement immersif au 1er étage de la Tour Eiffel le 24 avril 2026. Pour réserver votre place : https://www.yabai.fr/events ou https://www.helloasso.com/associations/yabai
Le site de l’association Yabaï : https://www.yabai.fr/
Le compte Instagram : https://www.instagram.com/la.6t.a.tokyo
