Architecture et nature : une introduction au kigumi…

Le Japon compte énormément de bâtiments en bois comme des temples et des sanctuaires, qui existent, pour beaucoup d’entre eux, depuis plusieurs siècles. Pourtant, le pays est également connu pour ses nombreuses catastrophes naturelles, et on peut donc se demander comment ces bâtiments ont perduré dans le temps, sans les techniques modernes. La réponse se trouve dans la manière de travailler le bois, et notamment grâce à la technique du kigumi (木組み). Façon de faire ancestrale, cet art consiste à emboîter les différentes parties en bois d’un édifice de façon extrêmement précise.

Cette technique, inscrite en 2020 au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, ne nécessite ni vis, ni colle et a été utilisée pendant des siècles pour construire des temples, des sanctuaires, des châteaux, ainsi des maisons et même du simple mobilier. Il est également possible d’utiliser la technique kigumi dans un but ornemental, en emboîtant de petites pièces en bois pour créer des motifs décoratifs.

Niômon construit avec la méthode kigumi - Daishô in à Miyajima ©Sophie Voltzenlogel pour Journal du Japon
Niômon construit avec la méthode kigumi – Daishô in à Miyajima ©Sophie Voltzenlogel pour Journal du Japon

Les origines

Le kigumi remonterait à l’ère Jômon (13 000 à 400 avant J.-C. environ). Mais c’est à partir du VIe siècle qu’il s’est développé de manière importante à travers l’archipel, avec l’arrivée du bouddhisme et la construction de temples.

À cette époque, il n’existait pas d’écrits sur cette technique : les secrets de construction se transmettaient de génération en génération. C’est au XXe siècle qu’ont été dévoilées massivement les différentes techniques du kigumi. Avec cette transmission orale des savoir-faire, il existait des différences subtiles selon les artisans, mais également selon les régions et les époques. On compte ainsi un nombre très important de méthodes constituant le kigumi ; environ 4000.

Le choix du bois peut être vu comme une évidence dans la construction de bâtiments au Japon. Le pays étant encore aujourd’hui recouvert à 70% de forêts, cette matière constitue une ressource très importante. À l’inverse, le pays ne dispose pas de beaucoup d’acier, et la pierre ne résiste pas aussi bien aux tremblements de terre. Le choix du bois vient ainsi d’une question de ressources et d’environnement. Il constitue le matériau idéal, tant pour son abondance que pour sa résistance.

La technique kigumi a prouvé qu’elle était solide, avec le temple Shi Tennô-ji, à Osaka, construit en l’an 593, ou encore le temple Hôryû-ji, à Nara, construit en l’an 607, tous deux toujours debout et recevant encore beaucoup de visiteurs.

Kigumi décoratif - Maison d'hôtes Carpe Diem à Osaka ©Sophie Voltzenlogel pour Journal du Japon
Kigumi décoratif – Maison d’hôtes Carpe Diem à Osaka ©Sophie Voltzenlogel pour Journal du Japon

La technique

Travailler le bois n’est pas chose aisée. Pour construire des bâtiments qui résisteront pendant de très nombreuses années, il ne faut pas uniquement maîtriser les différentes techniques qui constituent le kigumi ; il faut connaître le bois. Matière vivante, celui-ci continue de bouger, même après avoir été coupé. En effet, il gonfle en absorbant l’humidité, et se détend en séchant. En gonflant, les interstices sont comblés et la structure est renforcée. En se détendant, l’air peut passer et le bois « respire ». Il faut donc prendre cet aspect en compte lors du taillage et de l’assemblage des pièces de bois.

La météo est ainsi un élément important à considérer. La teneur en eau du bois change au fil des saisons, et nécessite des techniques d’utilisation différentes. Par exemple, durant la saison des pluies, le bois est très humide. Les artisans attendent alors que le bois sèche avant de le travailler. Le travail autour du kigumi s’effectue ainsi au rythme de la nature.

Pour bâtir un édifice solide, le choix du bois est aussi important. Les artisans doivent être capables de savoir quel type de bois sera adapté à tel type construction, et à quelle partie de la charpente. Une fois le bois soigneusement choisi, ils peuvent le tailler. À l’aide de leurs outils, ils le creusent et le coupent pour lui donner la forme désirée. Afin de parfaitement emboîter les différents éléments, ceux-ci doivent être taillés au millimètre près. Ceci est indispensable pour que les bâtiments ne s’écroulent pas. Avec un bois bien taillé, l’édifice bouge légèrement lors d’un tremblement de terre, ce qui permet d’absorber les secousses et d’empêcher la structure de s’effondrer.
Enfin, le kigumi étant un ensemble de méthodes pour emboîter des éléments de bois, il est également possible de démonter un édifice, pour le restaurer et changer d’éventuelles pièces abimées, avant de tout réassembler. Cela explique que de nombreux temples, sanctuaires et châteaux soient toujours debout tant de siècles plus tard.

Quelques méthodes d’assemblage

Voici quelques-unes des principales méthodes constituant le kigumi. Certaines sont utilisées dans d’autres pays, et parfois même dans d’autres domaines que la construction de bâtiments.

Hozogumi (ほぞ組)

La méthode hozogumi, que l’on peut traduire par « mortaise », est une méthode fondamentale en menuiserie, quel que soit le pays. Cette technique consiste en un trou, souvent rectangulaire, dans un morceau de bois, qui recevra un élément saillant d’une autre pièce, taillé dans la même forme. Le menuisier tape légèrement avec un marteau pour s’assurer que les deux pièces sont bien emboîtées, et le tout est encore renforcé lorsque le bois gonfle sous l’effet de l’humidité. La position et la forme déterminent la résistance apportée par ces pièces à la structure.

Méthode hozogumi ©Mélissa Henriques pour Journal du Japon
Méthode hozogumi ©Mélissa Henriques pour Journal du Japon

Kusabitsugi (くさび継ぎ)

Le kusabitsugi consiste à utiliser de petites pièces appelées « coins » pour maintenir les morceaux de bois en place, et s’assurer qu’ils ne glissent pas. Après avoir emboîté deux morceaux, l’un doit dépasser, et comporter un trou. En faisant passer un coin dans ce trou, on s’assure que les deux pièces ne peuvent pas bouger. Cette technique est souvent utilisée pour des éléments qui supportent des charges importantes, comme les toits.

Méthode kusabitsugi ©Mélissa Henriques pour Journal du Japon
Méthode kusabitsugi ©Mélissa Henriques pour Journal du Japon

Kamatsugi (かま継ぎ)

Le kamatsugi est utilisé pour les éléments horizontaux soumis à des forces de traction, comme des poutres. Pour résister à ces tractions, le morceau de bois qui s’insère dans l’autre est taillé en forme de marteau. Ainsi, si la structure est soumise à une traction, la partie « en marteau » creuse empêche les deux pièces de glisser l’une hors de l’autre.

Méthode kamatsugi ©Mélissa Henriques pour Journal du Japon
Méthode kamatsugi ©Mélissa Henriques pour Journal du Japon

Dabotsugi (ダボ継ぎ)

Le dabotsugi est couramment utilisé dans la réalisation de meubles. Cette technique consiste à percer de petits trous dans deux morceaux de bois, dans lesquels des petites tiges rondes, appelées tenons, seront insérées. Cette technique se retrouve notamment dans les meubles à monter chez soi. Elle est particulièrement appréciée pour son esthétisme, car les tenons étant à l’intérieur des morceaux de bois, ils ne sont pas visibles de l’extérieur et apportent un effet « propre » à l’ensemble.

Méthode dabotsugi ©Mélissa Henriques pour Journal du Japon
Méthode dabotsugi ©Mélissa Henriques pour Journal du Japon

Le futur

Le kigumi nécessite des connaissances importantes des propriétés du bois et une précision extraordinaire. Mais ces dernières années, grâce à la technologie et aux logiciels de conception, il est possible d’utiliser cette technique avec une marge d’erreur moindre.

Ces logiciels sont capables d’analyser, par exemple, la forme du bois et la répartition des forces, ainsi que la direction dans laquelle il est le plus résistant. L’ordinateur sait ainsi quels types de pièces sont nécessaires. La taille et l’assemblage des pièces sont effectués par des bras robotisés, capables de s’adapter aux particularités du bois après avoir lu les données de conception. Les nouvelles technologies peuvent à présent effectuer tout ce que les artisans d’autrefois faisaient, et prouvent ainsi scientifiquement que leurs connaissances et leur intuition étaient extraordinaires. Bien sûr, les finitions et derniers ajustements nécessitent encore une intervention humaine, mais la technologie permet de manier de plus grandes quantités de bois, et avec beaucoup de rapidité, ce qui pourrait révolutionner le domaine de la construction de bâtiments au Japon, et peut-être même dans le monde entier.

Charpente assemblée avec la méthode kigumi - salle d'exposition du parc du château de Takamatsu ©Sophie Voltzenlogel pour Journal du Japon
Charpente assemblée avec la méthode kigumi – salle d’exposition du parc du château de Takamatsu ©Sophie Voltzenlogel pour Journal du Japon

Le kigumi, méthode d’assemblage du bois dans la réalisation de bâtiments notamment, est un ensemble de techniques fascinantes consistant à emboîter les différents éléments d’un édifice de façon tellement précise et complexe que ni vis, ni clous, ni colle ne sont nécessaires. Le bois, ressource abondante au Japon, présente un matériau de choix par ses propriétés souples et faciles à travailler. Il est utilisé depuis des siècles dans la construction de temples, sanctuaires, châteaux et maisons, dont beaucoup ont traversé le temps, malgré les catastrophes naturelles fréquentes dans le pays.

On pourrait penser que le kigumi n’est plus utilisé aujourd’hui, car les bâtiments modernes sont plus rarement construits en bois. Ce n’est pourtant pas le cas, et le kigumi commence même à se moderniser. Grâce à des logiciels et des robots toujours plus performants, il est possible à présent de réaliser des constructions avec encore plus de précision et de rapidité.

Le kigumi est donc toujours très utilisé au Japon, et n’est pas près de cesser de l’être.

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