Enryo, un rapport retenu à l’autre

Parmi les premières impressions que laisse le Japon, le silence qui règne dans les transports en commun surprend autant qu’il fascine. Même aux heures de pointe, lorsque les rames sont bondées, les conversations sont rares, les voix basses et les téléphones exclusivement utilisés pour lire. Chacun semble veiller naturellement à ne pas troubler la tranquillité des autres passagers.

Ce contraste est d’autant plus frappant que, dans de nombreux pays occidentaux, les transports en commun sont souvent vécus comme des lieux de vie, où les conversations se tiennent sans retenue particulière, où l’espace est investi plus librement tandis qu’au Japon, ils sont avant tout appréhendés comme des espaces partagés, qui invitent chacun à ajuster sa présence.

Toute vie en société suppose une certaine retenue, guidée par le souci de ne pas s’imposer aux autres. Elle prend vie à travers quelques règles élémentaires de savoir-vivre : modérer l’expression de ses envies ou ses besoins, respecter l’espace d’autrui. 

Si ce principe n’a rien d’unique en soi, il revêt au Japon une forme particulièrement codifiée, parfois même complexe, que l’on désigne par le terme enryo, et qui façonne de nombreux aspects de la vie quotidienne et des interactions sociales.

Le silence observé dans les transports japonais illustre l’importance accordée à la retenue et au respect de l’espace d’autrui (Pexel.com)

Enryo, une retenue comportementale et linguistique

Formé de deux caractères sino-japonais, en, qui signifie distance et ryo, qui renvoie à l’idée de considération, le terme enryo, traditionnellement traduit par « retenue » ou « réserve », recouvre une réalité bien plus subtile.

Dans la vie quotidienne, il sert d’abord à qualifier une manière d’être en relation avec les autres. Faire preuve d’enryo consiste, comme ailleurs, à limiter spontanément l’expression de ses envies ou de ses besoins afin de ne pas imposer sa présence à autrui. Cette retenue se manifeste dans de nombreuses situations ordinaires : parler à voix basse dans les lieux publics, éviter de téléphoner dans les transports, laisser descendre les passagers avant de monter, ou encore éviter de s’assoir à côté de quelqu’un dans un train ou dans un bus lorsqu’il reste des places vides.

Au Japon, cette attention portée aux autres se prolonge toutefois dans des détails parfois plus exigeants, comme se retenir de manger des aliments odorants dans un espace partagé, ou renoncer à porter un parfum trop marqué afin de ne pas imposer sa présence aux autres. Dans ces gestes discrets, l’enryo apparaît comme une forme d’attention portée aux autres, un effort pour anticiper ce qui pourrait les mettre mal à l’aise ou les déranger

Mais l’enryo ne se limite pas à un comportement. Il est une expression linguistique à part entière, appartenant au registre de la politesse. Il peut ainsi servir à formuler une interdiction de manière indirecte, en faisant abstraction de la négation. Dans les magasins ou les musées, on rencontre par exemple l’expression go-enryo kudasai, littéralement « veuillez-vous abstenir », utilisée pour demander aux visiteurs de ne pas prendre de photos ou de ne pas toucher certains objets. Plutôt que d’énoncer un ordre direct, la formulation invite chacun à se retenir de lui-même.

Dans le même ordre d’idées, l’expression enryo peut servir à décliner une invitation. Répondre par un « non » étant susceptible d’embarrasser l’un ou l’autre interlocuteur, une formule comme enryo shite okimasu (« je vais m’abstenir ») permet d’exprimer un refus tout en préservant la relation.

Cette logique de retenue ne passe pas uniquement par l’usage explicite du mot. L’enryo s’exprime aussi dans la façon de conduire l’échange. Dans la communication japonaise, accepter immédiatement une invitation ou une offre peut parfois sembler trop direct, voire impoli. Il est donc courant de décliner la proposition une première fois, avant de l’accepter lorsque l’interlocuteur la réitère.

Ce refus initial est une réponse polie qui permet de montrer que l’on se soucie des efforts ou des éventuels désagréments que cette invitation pourrait représenter pour la personne qui la formule. Avant d’accepter, il est donc d’usage de manifester une forme de retenue, destinée à éviter de paraître trop empressé ou exigeant.

Pour les étrangers ou les apprenants de la langue japonaise, ce type d’échange s’avère particulièrement difficile à interpréter. Dans notre culture occidentale, une offre ou une invitation n’est généralement pas formulée pour être refusée : elle appelle une réponse claire, sans arrière-pensée. L’idée qu’un refus initial puisse simplement marquer une forme de retenue ou de considération introduit ainsi une forme d’ambiguïté qui peut dérouter et parfois conduire à des malentendus. 

Enryo, une retenue dictée par la relation

L’enryo ne s’applique toutefois pas de la même manière dans toutes les relations sociales. Au Japon, les relations entre individus sont souvent structurées autour d’une distinction entre uchi (l’intérieur du groupe) et soto (l’extérieur). Cette frontière détermine en grande partie dans quelles situations la retenue est attendue – ou au contraire déplacée.

Avec les membres de son propre groupe, la famille, les amis proches ou les collègues directs, une retenue excessive peut paraître étrange. Faire preuve d’enryo dans ce contexte donnerait l’impression d’une distance inutile. Une telle attitude pourrait même être interprétée comme le signe d’un manque de confiance, comme si l’on traitait ses proches en étrangers.

À l’inverse, cette attitude est particulièrement attendue dans les relations « intermédiaires » (yososama) : connaissances, voisins, collègues peu familiers. Dans cette situation, la retenue permet de ménager l’espace de l’autre et d’éviter de paraître trop exigeant ou trop égoïste. Ne pas faire preuve d’enryo pourrait au contraire être perçu comme un comportement envahissant ou excessivement assuré. Ainsi, demander directement un service à une connaissance sans prendre de précautions dans la formulation pour marquer que l’on est conscient de l’effort demandé pourrait être perçu comme un manque d’enryo.

Face à des inconnus complets (yosomono), la situation est plus nuancée. Dans certaines circonstances, une expression trop indirecte pourrait créer de l’ambiguïté et un refus clair peut alors être préférable. Ainsi, lorsqu’une offre ou une invitation émane d’un inconnu, une réponse trop hésitante ou trop polie pourrait être interprétée comme une ouverture, alors qu’un refus explicite permet d’éviter tout malentendu. 

Pour autant, d’autres situations montrent l’inverse, et ce sont souvent elles qui donnent aux observateurs étrangers le sentiment d’être traités avec égards. Un exemple souvent cité est celui de l’enryo no katamari (traduisible approximativement par « se retenir par considération pour autrui », littéralement « le morceau de retenue »), cette dernière portion de nourriture qui reste dans le plat parce que chacun hésite à le prendre. Une étude menée par Shibata et Toyama a montré que ce comportement de retenue est plus observé entre inconnus qu’entre amis, les convives partageant alors la nourriture de manière plus équitable, chacun veillant à ne pas prendre plus que sa part et à laisser aux autres la même possibilité de se resservir.

Enryo, une retenue en évolution

Cette retenue, souvent perçue comme l’un des ressorts du wa – l’harmonie sociale japonaise -, apparaît ainsi porteuse d’ambiguïtés. Parce qu’il encourage à limiter l’expression directe de ses désirs ou de ses refus, l’enryo peut rendre les échanges difficiles à interpréter, en particulier pour ceux qui ne sont pas familiers de ces codes implicites. Pour certains observateurs, ce décalage entre ce qui est exprimé et ce qui est réellement pensé peut même donner l’impression d’une certaine hypocrisie.

Certains chercheurs soulignent également que l’enryo ne fonctionne pas seulement comme une forme d’empathie visant à ne pas déranger les autres. Dans la communication contemporaine, il devient une stratégie permettant d’exprimer un refus sans le formuler explicitement. Une expression comme enryo shite okimasu (« je vais m’abstenir ») offre ainsi une manière acceptable de décliner une invitation ou de se soustraire à une proposition.

Cette évolution est parfois interprétée comme le signe de transformations plus larges dans la société japonaise. Alors que l’enryo était traditionnellement associé à une sensibilité aux besoins d’autrui et à une forme d’autolimitation du comportement, il tend aujourd’hui à être mobilisé davantage comme un outil linguistique permettant de préserver sa liberté d’action tout en évitant la confrontation.

Loin d’être une simple règle de politesse, l’enryo apparaît ainsi comme un équilibre délicat entre attention portée aux autres et protection de soi. À bien des égards, il révèle la même tension – entre bien-être collectif et expression individuelle – que celle déjà à l’œuvre dans l’omotenashi, et qui continue de structurer une grande partie des interactions sociales du Japon. Trouver cet équilibre suppose enfin la capacité de chacun à percevoir ce que la situation attend de lui – une aptitude que les Japonais désignent par une expression tout aussi révélatrice : kuuki wo yomu, littéralement « lire l’air ».

Pour aller plus loin :

https://www.academia.edu/111596484/Reconsidering_the_Concept_of_Negative_Politeness_Enryo_in_Japan

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