Porter l’héritage de Minamata : le « devoir » de la famille Kawamoto
Dans le contexte actuel où il est reconnu publiquement que la pollution est étroitement liée à la santé, le terme de « maladie industrielle » n’est plus à expliquer. Pour le Japon, c’est en 1968 que ce mot s’est fait connaître : le 26 septembre, le gouvernement reconnaît publiquement la maladie de Minamata (水俣病 Minamatabyô) comme telle.
Ce mal inquiétait la population des départements de Kumamoto et de Kagoshima depuis plus de dix ans. Dix années pendant lesquelles diverses causes ont été évoquées, contournant sans cesse la responsabilité d’une grande entreprise de produits chimiques, Chisso (日本窒素肥料株式会社 Nihon Chisso Hiryo Kabushiki gaisha).
Bien que presque soixante ans se soient écoulés depuis sa reconnaissance, les familles des victimes continuent de raconter leur histoire aux générations futures. Journal du Japon a eu l’occasion d’interviewer Aiichirô Kawamoto (川本愛一郎), le fils du célèbre militant – et patient, Teruo Kawamoto (川本輝夫). Dans cet article, vous découvrirez le combat de son père, qui continue à travers ses actions quotidiennes.

Historique de la maladie de Minamata
Dès 1951, les habitants de Minamata, petit village près de la frontière entre les départements de Kumamoto et de Kagoshima, disent avoir remarqué des animaux mourir dans des conditions étranges. Cinq ans plus tard, Jitsuko et Shizuko Tanaka, premières patientes officielles, sont admises à l’hôpital ; les recherches montreront que le mal provenait du poisson ingéré par les jeunes filles, provenant de la mer Shiranui (不知火海). Celle-ci avait été polluée par les eaux déversées par l’entreprise Chisso, contenant de méthylmercure, particule très dangereuse. Les symptômes pouvaient aller d’un simple engourdissement des membres à des troubles neurologiques plus graves.

Si la vérité a été découverte plutôt rapidement, elle fut tue par les médias et le gouvernement pendant de nombreuses années. Malgré les soulèvements des victimes directes ou indirectes (les pêcheurs étant aussi fortement concernés par le problème), la société offrira une compensation financière en 1959, en échange du silence. Ce n’est qu’en 1965, quand une pathologie semblable se déclare dans le département de Niigata, que la population entière commencera à s’intéresser et à craindre ce mal inconnu. Après 1968, le nombre de patients reconnus augmente. Néanmoins, la lutte était très loin d’être terminée, et les mesures pour venir en aide aux victimes ont mis bien trop de temps à être mises en œuvre. Ainsi, en 1971, un militant s’est particulièrement fait remarquer pour avoir manifesté pendant pas moins d’un an et neuf mois devant le siège social de Chisso, face à un procès qui faisait languir la population : Teruo Kawamoto.
Teruo Kawamoto, le militant qui voulait « se faire médiatiser » plutôt « qu’être médiatisé »
Kawamoto Teruo (1931-1999) est né à Minamata. Après avoir arrêté ses études au lycée, il se lance dans diverses expériences professionnelles. Sa vie change complètement lorsqu’en 1955, son père, alors employé à Chisso, développe les premiers symptômes de la maladie de Minamata. Quelques années plus tard, il ne sera plus en mesure de quitter la position allongée ; c’est Teruo qui s’occupera de lui, jusqu’à son décès dix ans plus tard.

Lui-même malade, il fera partie des premiers à obtenir la reconnaissance en 1968. Cependant, cela n’arrêtera pas son combat : jusqu’à la fin de sa vie, il se battra aux côtés des victimes non-reconnues. Il fut souvent considéré comme le meneur des actions. En plus de son long sit-in devant l’entreprise, Kawamoto est connu pour son franc-parler et son courage : pendant les négociations qui traînaient en longueur, il se serait coupé avec un rasoir avant de se rapprocher du patron de Chisso, Shimada, pour faire un « pacte de sang » (血書 kessho). Ce dernier devint blême, ce à quoi l’activiste répondit : « C’est nous, les démons ? » (俺たちゃ、鬼か。「oretacha, oni ka 俺たちゃ、鬼か。」).
Ses actions ayant été très médiatisées, il a largement contribué à faire connaître la détresse des patients. Il a même été condamné à verser une amende pour violence en 1972, qui sera finalement annulée. Désormais, on reconnaît bien Teruo Kawamoto pour son courage et sa détermination, et non pour la violence relayée par certains médias pendant les manifestations. Kawamoto Teruo décéda d’un cancer en 1999. Son histoire continue à travers la vie de son fils qui nous a révélé, à l’issue de notre entretien, l’importance pour les familles des sinistrés de porter l’héritage négatif laissé par la maladie.
« Continuer de parler » : le combat d’Aiichirô Kawamoto

« Mon père se battait pour les autres »
Quand il pense à son père, c’est une scène vieille de soixante-trois ans qui vient à l’esprit d’Aiichirô. Un soir de pluie, alors qu’il n’a que cinq ans, il se fait renverser par un motard devant chez lui. Pris de colère, Teruo Kawamoto, un parapluie dans une main et celle de son fils dans l’autre, fonça au domicile du motard, pour exiger des excuses : « T’as blessé mon fils adoré ! Excuse-toi ! ».
Au-delà de cette anecdote, le visage déterminé de son père face à Chisso lui apparaît souvent lorsqu’il pense à lui. Néanmoins, il garde avant tout l’image d’un homme aimant, qui faisait passer sa famille avant tout. « En temps normal, il avait toujours le sourire aux lèvres. Il s’entendait très bien avec ma mère », raconte-t-il.
Aiichirô et sa jeune sœur n’avaient que 13 et 9 ans lorsque Teruo a commencé son sit-in devant l’entreprise. Alors que les médias et la population parlaient beaucoup de Teruo, leur mère, Miyako Kawamoto (1930-2025), les encourageait à être fiers de leur père, qui se « battait pour les autres ». Ainsi, toute la famille Kawamoto soutenait Teruo.
Poursuivre la lutte de Teruo Kawamoto
Après avoir exercé en tant qu’ergothérapeute pendant vingt ans au centre de réhabilitation de la ville, Aiichirô Kawamoto monte en 2004 son entreprise de services de soins. Avec une centaine d’employés, il vient en aide à la population de Kumamoto et de Kagoshima, dans une zone particulièrement touchée par l’épidémie.
En parallèle de son activité professionnelle, il poursuit ce que son père a commencé : depuis 2008, il est intervenant au musée municipal de la maladie de Minamata (Minamata shiritsu Minamatabyô shiryô-kan 水俣市立水俣病資料館). Ce dispositif mis en place par le musée a pour objectif de faire connaître l’histoire de Minamata et les souffrances qui lui sont liées. Les intervenants ont des profils très variés : la plupart sont des patients ou des membres de leurs familles, mais certains témoignages sont dispensés par des victimes considérées indirectes, comme des employés de Chisso. Le récit d’Aiichirô Kawamoto, quant à lui, porte sur « le combat d’un père ainsi que l’amour et le courage d’une famille ». Si le discours médiatique et l’opinion générale sur les militants ont changé positivement ces dernières années, Aiichirô, lui, n’a jamais cessé d’éprouver un profond respect pour ses parents. « De temps en temps, je me demande si j’aurais été capable de prendre des décisions comme ils ont pu le faire, ou de mener une bataille de cette envergure. Je compte continuer à œuvrer comme je le peux, avec les moyens dont je dispose » dit-il, pour parler de ses actions actuelles.
Le devoir de parler pour ne pas tomber dans l’oubli
Nous avons demandé à notre interlocuteur à quel point le fait d’être lié à Teruo Kawamoto avait influencé son quotidien.
En tant que proche d’un patient, je suis titulaire d’un « livret de victime de la maladie de Minamata ».
Je pense qu’il est important de faire le point et de transmettre aux générations futures, en tant qu’héritage négatif, les violations injustifiées des droits de l’Homme et la pollution environnementale à grande échelle causées par Chisso, pionnier du capitalisme moderne japonais.
Je considère qu’il est de mon devoir de véhiculer ces leçons et je compte poursuivre mes activités dans ce sens.
La société japonaise a tendance à oublier le supplice de nombreux martyrs de l’Histoire, dont les habitants de Minamata. Dans sa fiche de présentation sur le site web du musée, Aiichirô annonce qu’il préfère le terme « l’affaire de la maladie de Minamata » (Minamatabyô jiken 水俣病事件) à la simple « maladie de Minamata ». Car ce n’est pas l’affection qui est apparue d’elle-même ; c’est un « incident meurtrier qui a eu lieu ».
Pour lui, il n’y a qu’une seule solution pour que les patients et leur famille ne tombent pas dans l’oubli : parler. Dans la société japonaise qui n’a pas encore pleinement pris conscience de la détresse des habitants de Minamata, les témoins doivent se faire force mentalement, et continuer de raconter leur histoire.
À la fin de notre entretien, Aiichirô a exprimé un souhait envers nos lecteurs.
Je voudrais que tout le monde se souvienne de Teruo Kawamoto comme de quelqu’un qui s’est battu en première ligne pour redonner aux victimes de Minamata leur dignité humaine, soutenu par le courage et l’amour de sa famille.
Cette affaire est encore loin d’être résolue. En 2024, lors d’une réunion entre le Ministère de l’Environnement et les personnes concernées, le micro fut brutalement coupé, sans possibilité pour elles de terminer leur discours. Bien que des excuses aient été présentées immédiatement, cette affaire montre que la parole des patients n’est toujours pas prise au sérieux comme elle ne le devrait.
Se rendre à Minamata

Minamata est facilement accessible depuis la ville de Kumamoto, en shinkansen ou via la Hisatsu Orange Railway, à prendre depuis Yatsushiro. Le trajet vous permettra de découvrir Kumamoto hors des sentiers battus, dans un petit train souvent décoré aux couleurs de la région doté d’un guide audio. Arrivé à Minamata, commencez par vous rendre à la Minamata Sôshisha (水俣相思社), qui propose des visites guidées de la ville (à réserver à l’avance).
Poursuivez votre visite au musée municipal, où vous aurez accès à des documents et photographies empreints d’histoire et d’émotions. Vous pourrez terminer votre journée dans le gigantesque éco parc de la ville, qui entoure le musée.
Pour aller plus loin…
Pour aller plus loin depuis la France, nous vous conseillons le film Minamata réalisé par Andrew Levitas en 2020. Prenant le photographe William Eugène Smith (1918-1978) – figure emblématique de Minamata – comme protagoniste, le film rend hommage à la souffrance vécue par ce village de pêcheurs.
Le site du musée municipal pour lire la présentation des intervenants : https://www.city.minamata.lg.jp/mdmm/kiji0034121/index.html
