Le Super Art Book de Dragon Ball : rencontre avec Benoit Huot [1/2]

Le Dragon Ball Chôgashû – 超画集, traduit Dragon Ball Le Super Art Book, est disponible aux éditions Glénat depuis le 22 avril dernier. Véritable hommage au travail illustré du regretté Akira Toriyama, de 1984 à 2013, il retrace l’évolution artistique de la série jusqu’aux croquis du film Battle of Gods. Paru en 2013 au Japon puis en 2019 aux États-Unis, il aura fallu 13 ans pour le découvrir en version française.

Acquisition des droits, fabrication complexe et présence en librairies, nous avons voulu en savoir plus sur un ouvrage qui fera plaisir tant aux lecteurs de la série qu’aux passionnés de beaux livres. Pour répondre à nos questions, nous nous sommes entretenus avec M. Benoit Huot, responsable éditorial chez Glénat Manga.

Cet échange fleuve vous sera proposé en deux épisodes ce week-end, voici le premier. Au programme : la présentation de l’ouvrage, son contexte de parution, l’acquisition des droits, le système des approbations et le retour en force des art books issus de mangas sur le paysage éditorial français.

Bonne lecture !

Le Super Art Book de Dragon Ball dans son coffret.
L’art book dans son coffret sur le compte Instagram de Glénat
Le Super Art Book de Dragon Ball sans son coffret.
L’art book sans son coffret sur le compte Instagram de Glénat

Journal du Japon : Bonjour M. Huot ! Merci beaucoup pour votre temps et votre disponibilité. Tout d’abord, pouvez-vous nous expliquer votre rôle au sein des éditions Glénat et votre lien avec Dragon Ball, tant sur le plan personnel que professionnel ? 

Benoit Huot : Bonjour. Je suis responsable éditorial chez Glénat. Et, au sein de l’équipe éditoriale, nous sommes sept. Je m’occupe d’un certain nombre de titres et mon rôle est de faire en sorte qu’ils soient publiés en temps et en heure, dans la mesure du possible. Je m’occupe, notamment, de séries comme One Piece et Dragon Ball. Dragon Ball a été tout simplement le premier manga que j’ai lu en français à l’époque où j’étais lycéen et où les titres sont arrivés en France. J’ai grandi avec DB en anime, puis, je suis passé au manga papier. Ensuite, j’ai basculé sur d’autres séries. Ce qui fait que, quand je suis arrivé chez Glénat en 2007, DB était toujours en cours de publication avec les tomes en sens de lecture japonais. Ça m’a permis de combler le vide de ma lecture antérieure. 

À gauche, les deux responsables éditoriaux Ludivine Pêcher et Benoit Huot. À droite, les deux animateurs des Glénat Manga Live Caroline Segarra et Ken Bogard.
De gauche à droite, le duo de responsables éditoriaux Ludivine Pêcher et Benoit Huot, et les animateurs Caroline Segarra et Ken Bogard, ©Glénat Manga Festival

Présentation de l’ouvrage

Pourriez-vous nous présenter l’ouvrage et ses différentes parties ? 

Le Super Art Book de Dragon Ball est un ouvrage en grand format d’environ 240 pages, qui regroupe la totalité des illustrations réalisées par Akira Toriyama autour de cette série, depuis 1984 jusqu’en 2013. Nous avons, à la fois, tous les visuels couleur promotionnels qui se trouvaient dans le manga, une superbe interview de l’auteur, le sourcing de toutes les vignettes et quelques petites anecdotes de création. Donc, si jamais vous cherchez un visuel DB, il est forcément dans ce Super Art Book

Présentation de l’art book sur le compte Instagram de l’éditeur

Quelle est votre partie préférée et pour quelle(s) raison(s) ? 

Ma partie préférée dans Le Super Art Book… Bien évidemment, on s’en prend plein les yeux tout au long des pages, mais je dirais à partir du moment où Goku devient adulte… pour une raison relativement simple : sa tenue est clairement visible, et mine de rien, un kimono orange flashy sur des pages grand format ça ressort extrêmement bien. Ce que j’apprécie vraiment c’est que, quand on part du début de l’aventure DB, pour aller de Son Goku enfant jusqu’à la fin, on voit pleinement l’évolution du personnage et de sa famille. Ça permet, en un seul volume, de parcourir 42 tomes en couleur. 

Parution : un enjeu de licence globale

Pourriez-vous nous expliquer pourquoi la parution a-t-elle pris autant de temps ? L’art book est paru chez Shûeisha en 2013 et chez Viz, aux États-Unis, en 2019. 

L’art book a pris du temps à sortir parce que, lorsque nous publions un titre, nous le mettons au planning en fonction de son potentiel. Nous essayons de ne pas trop charger nos plannings de production tout simplement car le lectorat n’est pas forcément là pour absorber la totalité des titres publiés. Au préalable, nous avions déjà les Super Livres de Dragon Ball, que nous sortions au rythme d’un volume par an. Ensuite, nous nous sommes penchés sur la question du Super Art Book. Idéalement, nous aurions aimé le sortir un peu plus tôt car il avait été envisagé, au départ, pour une sortie aux fêtes de fin d’année [2025]. Mais, les complexités de fabrication ont fait qu’il a dû être décalé. 

La collection complète des quatre Super Livres sur l'univers, les personnages et les lieux de la série, accompagnés d'interviews du mangaka Akira Toriyama.
La collection complète des quatre Super Livres sur l’univers, les personnages et les lieux de la série, accompagnés d’interviews du mangaka

La date du 22 avril, et plus globalement le mois d’avril, avait-elle une certaine symbolique pour vous ? A-t-elle un lien avec le mois de naissance du maître ou bien, est-ce simplement une question de logistique et de distribution ? 

Les auteurs japonais souhaitent en général garder leurs informations personnelles pour eux. Nous respectons cette volonté et ne parlons d’anniversaires que lorsqu’ils sont liés à une œuvre. Donc ici, c’est plutôt le fruit d’un heureux hasard. À partir du moment où le titre a pu être validé par le Japon, et donc que nous avons pu réellement le mettre au planning, nous avons vu avec l’imprimeur quels étaient ses délais de fabrication, et cela nous a amené tout simplement au 22 avril.  

Quels sont les enjeux autour d’une telle parution ?

L’enjeu autour d’une telle parution, c’est tout simplement un enjeu de licence globale. Nous sommes l’éditeur de Dragon Ball et, à ce titre, nous publions nombre de séries dont Dragon Ball, Dragon Ball Super, les Super Livres, etc. Donc, c’était tout à fait cohérent pour nous de sortir Le Super Art Book de Dragon Ball parce que cela fait véritablement partie d’un univers, d’un écosystème. Nous savons, bien évidemment, que le public est là. Quand nous nous sommes posés la question de le publier et à quel prix de vente le proposer, nous avons fait le tour des bureaux et des fans de manga, pour avoir leur ressenti. Nous ne nous sommes pas basés uniquement sur notre ressenti d’éditeur. Toutes les personnes à qui nous avons présenté le coffret avec Le Super Art Book étaient véritablement emballées par le projet. Ce qui nous a conforté dans notre volonté de le faire.  

Pourquoi avoir d’abord sorti les Super Livres ? Simplement pour une question de validation et de planning ? 

C’est une question de validation et de planning parce qu’en fait, nous avions acquis les droits des Super Livres avant ceux du Super Art Book. Et le travail éditorial nécessaire sur les Super Livres est largement plus important. Nous avons donc préféré d’abord nous focaliser sur les Super Livres qui présentaient les personnages, les attaques, l’univers, etc. et, ensuite, garder l’idée du Super Art Book pour un peu plus tard. En effet, nous savions qu’il y aurait des complexités de fabrication qui seraient beaucoup plus élevées. 

Demandes de droits et validation du Japon

Comment Glénat gère-t-il les négociations de droits depuis le malheureux décès d’Akira Toriyama ? Est-ce devenu plus délicat et dans quelle mesure ? 

Nous n’avons jamais traité en direct avec Akira Toriyama mais toujours avec l’ayant droit, Shûeisha, et son agent. Donc, à partir du moment où les droits sont disponibles pour une série, et ça s’applique pour tout le catalogue Shûeisha, pas uniquement pour les titres de Toriyama, là, nous sommes sur des échanges du type « Est-ce que le titre est disponible ? », « Est-ce que nous pouvons faire une demande de droits ? », « Est-ce que vous nous accordez ce titre ? », etc. Je dirais que le processus en tant que tel, d’une manière générale, est relativement simple. Après, ce qu’il faut bien voir, c’est qu’il y a une règle absolue : un titre ne part pas en impression tant qu’il n’est pas validé par le Japon. Le niveau d’exigence de cette validation dépend des titres et, en l’occurrence pour les art books, il fallait à la fois faire valider la maquette en amont et soumettre des essais d’impression pour garantir le rendu des couleurs par rapport à la version japonaise.

Nous soumettons la totalité de la maquette pour qu’ils valident que les textes sont au bon endroit, que rien n’a été oublié, etc. et après, surtout, nous avons des essais d’impression. Nous n’envoyons pas simplement des épreuves couleur, c’est véritablement tout un processus : nous allons en machine, nous imprimons le livre en deux ou trois exemplaires que nous envoyons et de là, les ayants droit font leurs retours sur les éléments à modifier – « Cette page est trop jaune », « Celle-ci est trop flashy », « Baissez un peu les couleurs », etc. Là, nous avons une dimension véritablement artisanale de travail sur un ouvrage comme l’art book.

Vous envoyez donc le document papier et pas uniquement le fichier numérique ? 

Dans un premier temps, nous envoyons le fichier numérique puisque la maquette doit d’abord être validée (si elle ne l’est pas, ça ne sert à rien). Une fois qu’elle l’est, nous procédons à un premier essai d’impression. Puis un deuxième, un troisième, etc. En l’occurrence, ce sont de vrais essais et non pas de l’impression numérique comme on pourrait avoir en simulation. Cette dernière se réalise, en effet, en quatre couleurs. Là, nous imprimons en cinq couleurs avec ce rose fluo pour lequel nous avons trouvé des équivalences à la version japonaise. 

Très bien, je comprends mieux. Et, pour Glénat, le fait d’être l’éditeur de Dragon Ball vous donne-t-il automatiquement un accès à ce genre de produits dérivés ou s’agit-il d’une nouvelle négociation à mettre en place ?

Automatiquement non mais les ayants droit ont bien conscience de la pertinence de proposer tous les titres d’un même auteur au sein d’un même éditeur. Cela garantit une homogénéité de la licence (même choix de traduction, par exemple) et permet au lecteur de savoir comment trouver les titres en question. Nous échangeons donc régulièrement à ce sujet avec eux en bonne intelligence.

Toujours en termes de droits, quelles exigences les ayants droit / éditeurs japonais vous demandent-ils de respecter, notamment, pour un ouvrage différent de la production manga habituelle ?

Et bien, exactement ce que j’ai dit pour Le Super Art Book. Ils veulent valider la maquette, la couleur et donc les essais d’impression, et dans une certaine mesure, le contenu additionnel. Par exemple, si nous voulons ajouter des notes de traduction, elles doivent être validées avec un sourcing des informations. Si nous voulons ajouter un contenu, ce dernier doit être soumis à l’approbation de l’ayant droit qui le validera, ou non, tant que nous publions une version qui soit la plus fidèle possible à l’originale.

Cette partie d’échanges et de communication avec les ayants droit, est-ce Mme Inaba, la directrice éditoriale de Glénat Manga, qui s’en occupe ? 

Il s’agit de l’équipe éditoriale. Mme Inaba peut s’en occuper, en amont, lors de la négociation du titre. Par exemple, nous savions que pour Le Super Art Book de Dragon Ball, nous aurions la maquette et des essais d’impression. Après, nous pouvons avoir des questions plus spécifiques ou des explications et là, on va dire que c’est dans l’opérationnel ou au quotidien que le reste de l’équipe et moi-même avons pu échanger directement avec les ayants droit japonais. 

L’essor des art books : l’évolution du lectorat

Pour ce qui est de la ligne éditoriale, au-delà de DB : comment expliquez-vous le nombre de parutions accru d’art books, récemment ? L’année dernière, vous avez proposé celui sur le travail de Rumiko Takahashi et vous allez proposer celui sur Kentarô Miura en octobre. En parallèle, vos confrères Ki-oon, proposaient celui sur My Hero Academia ou encore Les Carnets de l’apothicaire, et Pika Édition ceux du Studio CLAMP. 

Je pense que c’est une question d’intérêt accru pour des univers et qui est liée à l’évolution du lectorat. Quand nous étudions une proposition éditoriale, il ne faut surtout pas le faire d’un point de vue statique mais dynamique, notamment, en termes d’années. Il faut bien comprendre que les lecteurs qui ont commencé DB quand ils étaient adolescents sont maintenant des quadra ou des quinquagénaires. Ils ont même pu transmettre la passion du manga à leurs enfants. Nous avons donc, au niveau du manga, de multiples générations qui s’y intéressent, un réel partage de l’univers, une connivence et une discussion des communautés. Pour les nourrir, il y a évidemment le manga qui sert de matrice et qui permet de se renseigner, de discuter et d’échafauder des théories. 

Il y a, également, une grande part du lectorat qui est avide d’informations, de behind the scenes. Ça peut être des informations sur comment on travaille ou, tout simplement, la curiosité de voir des visuels couleur. Et, au Japon, cette proposition se fait via des art books. Ils se sont développés car le lectorat a évolué, mûri et acquis un pouvoir d’achat qui lui permet de dépenser plus d’argent dans un ouvrage couleur que dans un manga. Cette évolution du lectorat correspond également à de nouvelles attentes puisque, là où, quand vous commencez, vous achetez votre manga au format tankôbon [un volume relié d’une même série], lorsqu’après vous avez votre bibliothèque, vous préférez avoir des beaux livres (les éditions Full Color ou Perfect de DB).

Et, dans ces beaux livres, il y a les art books, ce que les Anglo-Saxons appellent les coffee table books. Ce sont de beaux ouvrages reliés en couleur que l’on peut « laisser sur sa table » pour en discuter. Les art books sont une sorte de pendant du tankôbon. Avec le tankôbon, on est sur une lecture rapide, presque instantanée et, mécaniquement, les lecteurs ont aussi un besoin du bel objet représenté par l’art book

C’est presque une tendance de société…

Oui, c’est le cas. Ce qui se passe c’est que, d’une manière générale, au niveau de la lecture, cela fait plusieurs années que nous sommes passés d’une société de l’écrit à une société de l’écran. C’est-à-dire que la plupart des personnes passent de plus en plus de temps sur leurs écrans. De ce fait, à partir du moment où elles s’intéressent au livre en tant qu’objet, soit elles veulent un objet livre pour simplement avoir une expérience de lecture soit elles veulent, on va dire, avoir un objet livre pour avoir à la fois une expérience de lecture et une expérience presque charnelle de contact avec l’objet. C’est pour cette raison qu’on a justement des éditions collectors, des art books, des beaux livres reliés qui sortent. Il existe un besoin, une attente du lectorat d’avoir une expérience de lecture et de prise en main de l’objet livre. 

Donc un retour au physique !

Oui, un retour au physique vers des objets d’une qualité plus poussée que le manga, parce que comme on est dans un univers extrêmement dématérialisé à cause des écrans, par une sorte de balancement, lorsque l’on achète un objet ; on n’achète pas un objet jetable mais un objet qui nous fait plaisir. 

Dragon Ball Le super art book

L’extrait du Super Art Book sur le site de l’éditeur

À suivre, la deuxième partie de l’entretien avec M. Benoit Huot ! Demain, nous aborderons l’aspect passionnant de la fabrication avec au programme : Pantone, encres japonaises, cinquième couleur et cahiers de 48 pages. Nous terminerons par l’actualité de la licence chez l’éditeur et l’édition japonaise hommage aux 40 ans de la série.

Le Super Art Book de Dragon Ball est proposé au prix de 39,90€ chez tous vos libraires.

Retrouvez le titre et l’actualité de Glénat Manga sur leur site web et bien évidemment sur les réseaux sociaux : Instagram, Facebook, Bluesky, Tiktok, Youtube et Twitch.

Si vous voulez encore plus de Dragon Ball :

Un grand merci à Benoit Huot pour son temps et ses réponses, ainsi qu’à Oscar Deveughele pour la mise en place de l’interview.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous aimerez aussi...