[Interview] de Frédéric Brument : L’édition est un sport de wombat

Dernièrement, nous vous invitions à découvrir « Yasutaka Tsutsui »:http://www.journaldujapon.com/2013/10/yasutaka-tsutsui-visionnaire-et-trublion-de-la-sf.html, à l’occasion de la parution de son roman Hell sorti le 5 septembre aux « Nouvelles Éditions Wombat »:http://www.nouvelles-editions-wombat.fr/index.html. Cette jeune maison, née en 2011, nous propose ainsi le troisième titre de sa collection « Iwazaru »:http://www.nouvelles-editions-wombat.fr/catalogue.html#cta, consacrée aux écrivains japonais contemporains parmi les plus originaux, après Boy, de Takeshi Kitano, et Les remèdes du Docteur Irabu, de Hideo Okuda. En attendant d’autres parutions prévues courant 2014, nous avons demandé à Frédéric Brument, cofondateur de Wombat, de nous en dire plus sur cette collection.

Journal du Japon : Se lancer en tant qu’éditeur, est-ce un projet, une folie, ou une danseuse ?

Frédéric Brument : Dans le contexte actuel, ce projet pouvait en effet sembler risqué, la maison ayant débuté en janvier 2011. Nous avions cependant une certaine expérience dans ce métier ; pour ma part, je dirigeais ou conseillais des collections dans diverses maisons depuis 15 ans (Le Rocher, Le Dilettante, Rivages).
Wombat est une petite structure indépendante, donc cette taille limite nos possibilités, par exemple le nombre de titres que nous pouvons publier (6 ou 7 par an). C’est néanmoins aussi un avantage, en termes de souplesse, et surtout de liberté.

Boy

Vous éditez entre autres Benchley, Berroyer, Kitano et Topor, qu’ont-il en commun ?

Le choix n’a pas été conscient, mais en effet ce sont tous des artistes que je qualifierais d’iconoclastes : ils ont développé un univers profondément original et personnel, en s’exprimant à travers diverses formes d’art.
Ils ont tous écrit des livres au ton unique ; ils ont tous été (ou sont encore) scénaristes et acteurs ; Kitano et Topor sont aussi peintres. Notre collection principale, intitulée « Les Insensés », se consacre à la littérature humoristique, d’où notre affinité avec ce type d’auteurs inclassables et décalés.

Pourquoi une collection japonaise ? Quel lien avec vos autres collections les « Insensés » et les « Iconoclastes » ?

Les remèdes du Docteur Irabu

Par goût personnel d’abord, ensuite par conviction qu’il reste des écrivains contemporains japonais de premier plan à faire découvrir, ou mieux connaître. J’avais initié aux éditions du Rocher une première « Série japonaise », en collaboration avec Mlle Racha Abazied, qui dirigeait la collection. Nous y avons publié des œuvres importantes et inédites d’auteurs plus anciens du XXe siècle, qui nous apparaissaient comme des « lacunes » en France (La Danseuse de Mori Ogai, Scènes d’été de Nagai Kafu, La Femme de Villon d’Osamu Dazai, Nuages flottants d’Hayashi Fumiko, Barberousse de Yamamoto Shugôrô…).

En revanche, la collection japonaise « Iwazaru » chez Wombat publiera essentiellement des auteurs contemporains (à raison de deux titres par an). Ce qui les unit, c’est leur manière d’écrire des textes littéraires en empruntant des codes à la littérature de genre. Les histoires du Docteur Irabu d’Okuda peuvent être qualifiées de semi-comiques ; Tsutsui est un des maîtres du fantastique et de la SF au Japon. Notre prochain titre, La Fille du chaos, de Shimada Masahiko sera un polar mâtiné de chamanisme. Nos autres collections (« Les Insensés » et « Les Iconoclastes ») se consacrent à la littérature et au dessin humoristiques, mais la collection « Iwazaru » ne se limitera pas à cette seule tonalité.

A ce jour, quel est le livre que vous êtes le plus fier d’avoir édité, ou réédité ?

Je ne pourrais pas en choisir qu’un, sincèrement. Pour me limiter à la littérature japonaise, nous sommes particulièrement heureux de faire découvrir l’œuvre de Hideo Okuda, dont la première traduction française, Les Remèdes du docteur Irabu, parue en janvier 2013, bénéficie d’un très bon bouche à oreille de la part des lecteurs.

Pourquoi je déteste noel

Celui que vous recommanderiez pour combattre la déprime de la rentrée ? 

Celui-ci justement. Okuda explore les névroses de nos sociétés à travers un personnage de psy complètement loufoque. Il traite donc de sujets parfois graves, mais sur un ton très drôle, parfois hilarant. C’est un texte tout sauf morose, qui offre une vraie joie de lecture, et qui redonne le moral.
À l’approche de Noël (et sans rapport avec le Japon), je me dois de conseiller aussi un classique, Pourquoi je déteste Noël de Robert Benchley. La meilleure manière de supporter ce qui s’apparente souvent à une corvée, c’est d’en rire !

HellParlons de Hell, votre dernière parution. A priori, par sa gravité, ce livre détonne un peu dans le reste de votre catalogue ? 

Yasutaka Tsutsui est un auteur surtout connu ici par des adaptations de ses romans en anime, La Traversée du temps et Paprika (le dernier film réalisé par Satoshi Kon). Si la première partie de son œuvre relève du fantastique et de la science-fiction pour l’essentiel, ses nouvelles et romans manifestent déjà une grande palette de tons, parfois très sombre (dans la lignée d’un J.G. Ballard), parfois franchement comique. Du fait de son sujet, Hell (qui date de 2003) est un texte assez noir, même si de nombreux passages sont très cocasses. L’Enfer, qui est ici métaphorique, sert de prétexte à étudier les relations humaines. Tsutsui y renverse en quelque sorte la formule sartrienne selon laquelle « l’Enfer, c’est les autres », pour montrer que chacun se crée son propre enfer.

Comment définiriez vous Tsutsui : un situationniste, un cyberpunk, ou tout simplement un inclassable ?

C’est sans nul doute un inclassable, également acteur et réalisateur, dont l’imaginaire est très fécond et moderne. Certains ont trouvé par exemple que le film Inception de Christopher Nolan développait des idées scénaristiques similaires à Paprika.
L’homme aussi est assez radical et polémique : pour protester contre les médias qui relayaient, injustement à son sens, les accusations d’une association à son égard, il a fait la grève de l’écriture pendant trois ans. Donc un peu « cyber », un peu « punk », si vous voulez ?

Quels sont vos projets de parution dans la collection Iwazaru ?

 60 ans de BD japonaise de Paul Gravett Nous publierons en mars 2014 La Fille du chaos, un étonnant thriller signé Masahiko Shimada. Shimada est un auteur littéraire bien connu au Japon (il a reçu les prix Noma et Izumi Kyôka). Un seul de ses livres a été traduit en France : Maître Au-delà, au Serpent à plumes en 2005, passé hélas assez inaperçu. Passionné par le chamanisme, il a créé dans La Fille du chaos un personnage de détective doué de pouvoirs visionnaires, hérités d’une lignée ancestrale du Hokkaidô. Il joue donc avec les codes de différents genres, très brillamment. Et en septembre 2014, nous sortirons la suite des aventures du Docteur Irabu d’Okuda.

Vous avez sorti deux albums d’illustrations et de BD, de Kamagurka et de Gébé. Peut-on vous imaginer un jour éditer un manga ? Si oui, à quelles conditions ?

Notre collection graphique, « Les Iconoclastes », est en fait un prolongement des « Insensés ». Nous y publions des auteurs-dessinateurs comiques, d’Hara-Kiri pour le moment, dans un petit format à l’italienne très spécifique, qui ne correspond pas non plus à celui du « strip » japonais. J’aime beaucoup le manga (j’avais traduit le très complet Manga : 60 ans de BD japonaise de Paul Gravett au Rocher), mais d’autres maisons, plus spécialisées, font un excellent travail dans ce domaine, Cornélius et Le Lézard noir par exemple. Ce n’est donc pas dans nos projets.

Le wombat est mignon, mais il peut mordre. C’est pour cela que vous l’avez choisi comme emblème ?

Comment attirer le wombat

En effet, il ressemble un peu à un nounours, mais c’est plutôt un être au caractère taciturne et renfrogné (il faut dire qu’il passe sa vie à creuser des tunnels, quand même ; c’est sans doute lié), alors il ne faut pas trop l’embêter.
Tout cela est fort bien détaillé dans le livre de l’écrivain humoriste américain Will Cuppy, Comment attirer le wombat, que nous avons publié il y a un an. C’est ce livre, qui date de 1949 mais était inédit en français jusqu’alors, qui m’a inspiré le nom de la maison d’édition.

Woody Allen a décrit l’envahissement du Metropolitan Opera par des castors. Peut-on imaginer des wombats chanter Wagner à l’Opéra de Sydney ?

Je préfère ne pas me mettre à imaginer une scène pareille, je risque d’en rêver cette nuit… Question suivante ?

En conclusion, peut-on dire que l’humour soit un sport de wombat ?

Nous défendons une certaine forme d’humour, artistique et « de résistance », dont une bonne définition est donnée par Roland Topor : Le nonsens est plus proche du réel que la raison, qui ne sert qu’à l’endurer. Le fait que nous abordions, avec Tsutsui et bientôt Shimada, les territoires du fantastique, n’est après coup pas si étonnant, alors même qu’il n’était pas prémédité : certains de nos livres de Delfeil de Ton et Roland Topor en relevaient déjà. L’humour comme le fantastique proposent une vision décalée de la réalité, souvent plus éclairante et pertinente qu’une littérature psychologique convenue.

Retrouvez les éditions Wombat sur leur site web ou leur page Facebook.

Remerciements à Frédéric Brument.

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