[Critique] Les évaporés du Japon : Le Japon de l’envers…

Les évaporésVoici un livre coup de poing. Une véritable enquête menée sur plusieurs années à la rencontre des « Johatsu », ces « évaporés » qui sont plus de 100 000 par an à disparaître brutalement, à quitter leur famille et à se perdre dans des lieux en marge où personne ne viendra les chercher. Témoignages forts et photographies tristement belles se répondent dans ce documentaire aux éditions  Les Arènes, qui, parfois, semble se muer en roman …

Léna MAUGER et Stéphane REMAEL ont travaillé pendant plusieurs années et se sont rendus à de nombreuses reprises au Japon pour nous livrer ce livre témoignage. S’ils sont nombreux tous les ans à s’évaporer au Japon, les trouver et recueillir leur histoire n’est pas chose facile. Le sujet est tabou dans le pays, et il n’existe qu’une grande association pour aider les familles dans la recherche de leur disparu. Là se trouve un classeur contenant des centaines de fiches de disparus, seuls quelques uns accepteront de témoigner. Les familles souvent ne les cherchent pas. Les évaporés sont partis pour sauver l’honneur, et la vie continue sans eux.

Des lieux qui aimantent les évaporés

Ce livre est un voyage dans un Japon méconnu. Loin des tours ou des temples, il existe des lieux vers lesquels les évaporés sont comme attirés. Ainsi cet homme qui part une corde à la main dans la forêt profonde … Finalement il ne se suicidera pas mais sera sauvé par un mystérieux homme de la forêt qui le nourrira et le remettra sur les rails de la vie. Il y a aussi les bains dans lesquels les évaporés viennent tenter de se vider l’esprit, de se muer en vapeur, de disparaître aux yeux du monde. Et puis il y a ces quartiers qu’on ne trouve pas sur les cartes : Sanya est un ghetto de Tokyo pour les destins cabossés. Jeunes et vieux s’y mêlent, tentant d’oublier leur passé dans l’alcool ou le travail journalier mal payé.

Un ancien mafieux a quitté les affaires et vit en paria dans une chambre de 5 mètres carrés.

Un ancien mafieux a quitté les affaires et vit en paria dans une chambre de 5 mètres carrés. ©Stéphane REMAEL

À Osaka, le quartier s’appelle Kamagasaki, c’est le refuge des amputés de la mémoire, des anonymes en bout de course. Les solitudes se mêlent. Pour les plus désespérés, ceux qui veulent en finir, il y a les falaises de Tojimbo. Les touristes viennent admirer le paysage à couper le souffle, et cherchent parfois s’il n’y aurait pas un corps en contrebas. Heureusement de bonnes âmes déambulent à la recherche de vies à sauver, de femmes et d’hommes à accompagner dans leur reconstruction. Au cours de ce voyage, vous découvrirez aussi Toyota City, qui avec la crise, n’est plus l’eldorado promis et laisse sur le carreau des chômeurs qui parfois s’évaporent dans les rues de cette ville idéale. Il y a également cette étrange école de redressement des cadres que l’on croirait sortie d’un mauvais film, mais pourtant bien réelle ! Et ce dicton japonais hante le lecteur : « Il faut taper sur la tête du clou qui dépasse. »

Les falaises de Tojimbo ©Stéphane REMAEL

Les falaises de Tojimbo ©Stéphane REMAEL

Des hommes et des femmes évaporés depuis des mois ou des dizaines d’années

Parfois le chapitre commence avec un prénom et le nombre d’années d’évaporation. Et c’est le choc quand le lecteur voit « Mikio, évaporé depuis 65 ans » … 65 ans ! Mikio est parti de la maison à l’âge de 12 ans pour échapper à une mère célibataire violente, laissant une petite sœur désemparée, qu’il a recontactée il y a quelques années. Les raisons de l’évaporation sont multiples : peur d’échouer à un examen pour un jeune homme, honte d’avoir fait un séjour en prison, et très souvent licenciement (le phénomène des évaporations s’accélère lors des crises économiques), dettes … Et que faire dans la situation de cette femme mariée et mère d’un enfant qui se fait courtiser par le patron de son mari et n’a d’autre choix que de tout quitter pour échapper à ses avances, laissant son jeune fils. Ce fils, elle le recontactera bien des années plus tard et sera troublée par la voix de celui qui est devenu un homme ! On peut imaginer la souffrance, le vide, la honte, la difficulté à continuer de vivre. Même pas se construire une nouvelle vie, juste vivre ou survivre.

 

Akira accuse l'entreprise de son fils, disparu il y a 7 ans, de l’avoir poussé à bout. ©Stéphane REMAEL

Akira accuse l’entreprise de son fils, disparu il y a 7 ans, de l’avoir poussé à bout. ©Stéphane REMAEL

Ceux qui attendent …

Les familles dont l’un des membres s’est évaporé tentent avec plus ou moins de succès de poursuivre leur vie. Certaines femmes se remarient, fondent une nouvelle famille et trouvent le bonheur. D’autres au bout de 7 ans, lassés d’attendre, déclarent l’évaporé mort comme le permet la loi, puis tentent d’avancer. Mais pour certains, tourner la page est très difficile. Comme cet homme sur la couverture du livre : son frère a disparu en prenant le ferry. Sur le bateau, son sac a été retrouvé, contenant boisson, nourriture, et même ses lentilles de contact. Depuis, il vient souvent attendre sur le quai. Les parents ont gardé ce sac qu’ils couvent comme un trésor. Ils ont fait des affiches, et ils ont même pensé que ce pouvait être un enlèvement par la Corée du Nord … Parfois l’évaporé revient, comme Teruo qui a retrouvé sa maison et sa femme au bout de deux ans, mais le retour est délicat, quelque chose s’est brisé. Et dans la tête du lecteur cette phrase d’Haruki Murakami dans Kafka sur le rivage : « Le passé, c’est comme une assiette brisée : on aura beau tenter d’en recoller les morceaux, on ne pourra jamais lui rendre son aspect d’antan. »

Les photos de Stéphane REMAEL répondent magnifiquement aux textes. Elles sont souvent sombres, prises de nuit dans un quartier pas très engageant, dans une chambre exigüe ou un couloir gris. Elles montrent un Japon de l’envers, un Japon de l’ombre, que le lecteur espère voir s’éclaircir.

Un livre bouleversant.

Plus d’infos : Les évaporés du Japon – Texte de Léna MAUGER, photographies de Stéphane REMAEL, aux éditions Les Arènes (site web). Pour découvrir le travail de Stéphane REMAEL, rendez-vous sur son site web.

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5 réponses

  1. saint requier jl dit :

    très intéressant ouvrage les photos dont biens belles, passionnant a lire ,les libraires le classe dans les livres de psychologie alors que l’ont cherche souvent dans la littérature asiatique.

  2. Kusamakura dit :

    très bon article! Je n’ai pas encore eu le temps de lire ce livre, mais c’est pour bientôt. C’est vraiment un aspect méconnu du Japon.
    En attendant, votre article m’a donné envie d’en rédiger un sur mon site!

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