[Bilan Manga 2016] Les libraires aux premières loges !

Comme on l’a vu jusqu’ici dans ce bilan manga 2016, le marché change et évolue. Mais qu’en est-il de l’un des maillons les plus importants la chaîne ? Car s’il y a bien un acteur qui voit immédiatement les changements, au-delà de la communication des éditeurs et des salons, c’est la librairie, puisqu’elle est au contact direct des lecteurs. Comment font les libraires spécialisés pour se démarquer ? Qu’ont-ils pu observer en 2016 en terme de changement ? Grâce aux réponses de plusieurs libraires (parisiens et de province), Journal du Japon vous offre un regard le plus exhaustif possible sur la situation actuelle !

Un lectorat qui affirme ses choix !

BD r'Art à Caen

BD r’Art à Caen

Parmi les réponses recueillies, s’il y a bien un élément commun sur lequel les libraires s’accordent, c’est l’âge moyen du lectorat. Les libraires interrogés sont catégoriques : le manga s’adresse aujourd’hui à tous, de 7 à 77 ans.
Ensuite, suivant la librairie, le cœur de cible peut varier, d’une part en raison de ce qui est proposé en rayon, d’autre part car les évolutions du marché impactent les ventes. Mais que l’on habite en province ou en région parisienne, chacun peut vraiment trouver son bonheur en librairie. Exit donc les enseignes comme Amazon ou la Fnac auxquelles on ne s’intéressera pas ici, bien qu’elles continuent de faire du tort aux petits commerçants, et attardons-nous plutôt sur les panels spécifiques de lecteurs rencontrés par nos librairies spécialisées.

Ainsi, la majorité des librairies ayant répondu à nos questions est d’accord pour dire que si les 8-10 ans s’aventurent de plus en plus vers le manga, le lectorat moyen se trouve surtout entre 15 et 35 ans. Un lectorat relativement important âgé de 40-50 ans existe également, qu’il s’agisse d’habitués de longue date, ou bien de parents venant avec leurs enfants découvrir le manga.

Cet âge moyen du lectorat a cependant un creux un peu plus marqué parmi les jeunes adultes.
D’après la librairie BD’r Art à Caen, cela s’explique par le fait que les lecteurs de shônen, en grandissant, ne se tournent pas forcément vers le seinen. La transition ne se fait donc pas nécessairement, alors que l’offre seinen est de plus en plus présente en France. En effet, les lecteurs adolescents ont pu délaisser le manga à un certain âge, préférant se tourner vers le comics remis au goût du jour avec le cinéma, avant de revenir petit à petit à leurs premières amours mangas.
Pour la librairie Hayaku Shop à Paris, cela s’expliquerait plutôt par le fait que beaucoup de lecteurs achetaient sur Internet, avant que l’apparition de licences popularisées par leurs adaptations animées telles One-Punch Man, Platinum End ou encore My Hero Academia, ne les poussent à revenir en librairie.
Résultat, le public rajeunit de plus en plus, une constatation partagée par la librairie parisienne Komikku.

© Librairie Bulle, Le Mans

© Librairie Bulle, Le Mans

Pour le reste, on observe que le panier moyen est situé entre 7€ et un peu moins de 9€, comme le montrent ces données partagées par la librairie Bulle au Mans. Par ailleurs, on remarque que l’évolution entre 2015 et 2016 est assez ténue mais tend vers une légère augmentation.

Les plus jeunes lecteurs (12-18 ans) n’ont pas un pouvoir d’achat très élevé, ce qui fait qu’ils n’achèteront qu’un manga à la fois, voire 2 ou 3 au maximum. Le montant de l’argent de poche est donc un facteur explicatif du montant de ce panier d’achat moyen, même si on peut aussi penser à l’influence de la concurrence déloyale des scans illégaux sur Internet.

La majorité des libraires le remarque, à chaque passage en caisse la barre des 20€ reste difficile à franchir pour de nombreux lecteurs. Toutefois, certains habitués ayant plus de moyens se laisseront peut-être tenter par plus d’achats à la fois, le panier pouvant alors monter jusque 40-50€.  

Si la restriction budgétaire est une bonne raison de ne pas acheter trop de mangas, le manque de place peut aussi en être une autre ! En effet, les étagères des lecteurs ne sont pas extensibles, tout comme les tables des nouveautés des rayons mangas (comme le montre le nombre de sorties mensuelles toujours aussi conséquent : [Bilan Manga 2016] Publication).

© Librairie Bulles, Le Mans

© Librairie Bulle, Le Mans

Saurez-vous écouter le conseil de votre libraire ? Car cela pourrait bien faire pencher la balance vers plus d’achats !

Quand le lectorat se laisse guider

Bulle au Mans

Bulle au Mans

Les libraires sont unanimes à ce sujet. Ce qui les aide à tenir face à la concurrence, et à fidéliser leur clientèle, c’est ça : le conseil. À chacun sa façon pour y parvenir : des coups de cœur personnels, des découvertes, ou des valeurs sûres annoncées.
Au départ, les lecteurs peuvent être un peu frileux, dixit la librairie Komikku, mais une fois la glace brisée et le livre dévoré, ils reviennent.

À la librairie Bulle, qui est divisée en deux (au rez-de-chaussée, les BDs et comics; à l’étage, les livres jeunesse et les mangas) on nous explique qu’il arrive souvent que les libraires responsables des BDs aient un coup de cœur pour un manga et le descendent dans leur rayon pour le proposer à leur public. Il y a ainsi de plus en plus de lecteurs néophytes qui s’essaient au manga, parfois en commençant par un désormais classique Jirô TANIGUCHI, ou bien par un titre ayant eu bonne presse (comme Au Cœur de Fukushima, qui figure parmi les trois meilleures ventes de nouveautés 2016 de la librairie Bulle). Le personnel important permet d’accorder du temps aux clients, et les meilleures ventes sont donc bien souvent des coups de cœur que les libraires partagent avec leurs lecteurs.

Le plus souvent, le lecteur est donc bien guidé par les conseils de son libraire car ce dernier prend le temps d’échanger avec lui afin de cerner ses goûts.
Résultat : les libraires peuvent travailler autant avec le fonds de catalogue qu’avec les nouveautés mangas, afin de toucher aussi bien les anciens que les nouveaux lecteurs.

Des nouveautés prometteuses aux anciennes séries qui continuent leur vie 

Au-delà des nouvelles séries qui ont bien fonctionné en 2016, des séries sorties il y a quelques années déjà continuent en parallèle de vivre et survivre sur les étagères, qu’elles aient bénéficié ou non d’une réédition. Ainsi, BD’r Art, Hayaku Shop et Komikku sont unanimes, les séries qui suivent sont régulièrement achetées encore aujourd’hui : Fullmetal Achemist, Dragon Ball, GTO, Love Hina, Death Note, 20th Century Boys, les titres de Jirô TANIGUCHI
Parmi les nouveautés, les plus gros titres vendus en 2016 furent Platinum End, My Hero Academia, One-Punch Man, Tokyo Ghoul : Re, Kasane la voleuse de visages

Hayaku Shop à Paris

Hayaku Shop à Paris

Pour autant, ces achats ne sont pas forcément compulsifs.
En effet, il y a plusieurs profils d’acheteurs : ceux qui se renseignent avant d’acheter, ceux qui préfèrent finir une série avant d’en commencer une autre, ceux qui attendent pour se lancer que la série ait un peu plus de volumes sortis ou bien déjà reçu de bonnes critiques, et ceux qui se laissent tenter d’après le conseil du libraire. En somme, ce n’est plus parce qu’une série sort que le chaland l’achète ! De la même manière, le client est désormais beaucoup plus attentif à la communication des éditeurs. Hayaku Shop le confirme, ainsi que Komikku : plus la publicité est ciblée et présente, plus le lecteur aura de chance de se procurer le titre en question. Plus une série aura un anime et une envergure sur Internet, plus le lecteur l’achètera à la sortie car la série sera attendue en France. 

Ce qui fait que les libraires ne renvoient que 20% de leurs titres aux éditeurs, tous confondus. Ils donnent le temps aux séries de vivre tout en continuant de lire les nouveautés pour se tenir au courant et les conseiller car le fonds continue de vivre de lui-même. Cela implique aussi que les libraires prennent le temps de découvrir ce qui sort. Résultat : les tomes 1 sont ceux majoritairement lus, mais parfois, lors de doutes, les libraires poursuivront leur lecture afin de mieux cerner la série, ce qui reste important aujourd’hui, des séries révélant leur potentiel plus tardivement.

Mais toujours ce problème des sorties…

Komikku à Paris

Komikku à Paris

Le plus gros problème pour nos amis libraires n’est autre que la gestion du flux de nouveautés. Et chaque année, il y a au moins deux moments critiques à gérer : au moment de la Japan Expo, début juillet, et en fin d’année (entre Septembre et Décembre). Ce qui veut dire que la place manque pour exposer toutes les sorties. Le roulement est plus rapide, le conseil moins facile, et tous les petits bonus de la part des éditeurs deviennent cruciaux (marque-page, sacs, goodies…).

Il est alors essentiel pour les libraires spécialisées de compenser le reste de l’année avec d’autres produits. Ainsi, chacun propose goodies, DVD, DV, boîte à bento etc. Ce qui est alors vital, car c’est aussi ce qui leur permet de survivre face à Amazon ou la Fnac. Le fait d’être vraiment là pour conseiller, discuter, et de proposer des produits annexes qui plairont car inspirés de la clientèle de la librairie sont autant d’aspects qui attirent les lecteurs passionnés.

Il y a bien toutefois quelques coups de cœur qui détrônent toutes ces difficultés, comme vous allez le voir ci-après. Dans l’ensemble, les libraires restent à la merci du marché et des lecteurs, mais ce sont bien les éditeurs qui mènent la danse. Aux libraires de s’en accommoder et aux lecteurs de faire le reste ! Mais on voit bien à présent que ces derniers s’ouvrent de plus en plus et ne restent plus fidèles à un seul genre.

mari-frere-1-akataCoup de coeur de Kim – librairie Komikku

Si parmi toutes les nouveautés sorties, je devais en conseiller un à tout le monde, ce serait bien évidemment Le mari de mon frère. Nous suivons un jeune papa célibataire qui reçoit la visite surprise du mari de son frère décédé. Étant frère jumeau, le mari en question a le premier réflexe de venir le prendre dans ses bras et la réaction du jeune papa est abrupte, soudaine et méchante. Si au début il se voile la face sur le fait que son frère puisse avoir été gay, il se rend compte peu à peu qu’il avait enfoui tout ça et peut-être rejeté son frère sans s’en rendre compte. C’est un manga très actuel qui parle de l’homophobie qui se perpétue toujours dans notre société, et surtout au Japon. Il analyse entre autre le regard que peuvent porter des inconnus et des proches face à ça, leur réaction, leur peur mais aussi leur crainte. Ce n’est ni un manga de haine, ni une propagande, mais une réponse, peut-être, à toutes les questions que se posent les personnes qui ne se sont jamais confrontés à l’homosexualité. Je pense notamment à cette petite fille qui demande « Pourquoi les gens ne trouvent pas ça normal ? » ou « Qu’est-ce que la normalité ? ». Les réponses apportées restent pleines de douceur et de réalité qui pourront remettre en question beaucoup de vos réactions.

Je rajouterai quelques titres qui ont retenu mon attention en plus de ceux cités plus haut : Mishima Boys, Billion Dogs, Le Monde de Ran, Emerald, Telle que tu es, Anguilles démoniaques, Au fil de l’eau, Sukedachi 09, Ikumen After et Given.

rising-shield-hero-1-dokiCoup de coeur de Christophe – librairie Hayaku Shop

The Rising of the Shield Hero est pour moi une des bonnes découvertes de 2016. Un personnage honnête dans la démarche, qui croit à l’héroïsme et à la mission qui lui tombe sur la tête, et qui finit mis au ban de la société pour un crime qu’il n’a pas commis. Pire, il commence alors à adopter l’état d’esprit d’un anti-héros. L’achat d’une esclave pour se défendre est exactement le truc qui m’a fait adhérer à la série, un vrai retournement d’attitude dans le genre fantasy/SF qui est peu fourni en personnages forts. Un titre véritablement original par rapport aux dernières sorties de 2016 et donc à découvrir et que je conseille avec plaisir.

Remerciements à

– Grégoire pour la librairie BD r’art (site et page FB)
– Élisa et Jonathan pour la librairie Bulle (site et page FB)
– Kim de Komikku (page FB)
– Christophe de Hayaku Shop (site et page FB)bouton jdj suite

 

 


Dossier Bilan Manga 2016

* Bilan Manga 2016 : les temps changent ?

* Ventes au Japon : dans le creux de la vague ?

* Edition : thématiques & nouveautés

* Publication : comment s’organise le marché français ?

* Ventes en France :une année dynamique !

* Libraires : un bilan aux premières loges !

* Editeurs : les équilibres de marché

Retrouvez les bilans des années 2010, 2011, 2012, 20132014 et 2015 du marché français du manga. En bonus vous pouvez aussi découvrir l’analyse des ventes de manga au Japon chez Paoru.fr ainsi que, dans les semaines à venir, toutes les interviews éditeurs citées ici publiées dans leur intégralité. Tous les chiffres présentés ici sont des estimations et donc, comme toujours, ils sont à prendre avec du recul et à titre de comparaison entre les différentes années ou les différents secteurs de marché… surtout pas comme des valeurs ou vérités absolues.

Sources : Gilles Ratier et l’ACBD (Association des critiques et journalistes de bande dessinée), Gfk Retail and Technology, éditeurs & libraires, Manga News, Manga Mag, Paoru.fr, Oricon, My animelist 

Charlène Hugonin

Rédactrice à Journal du Japon depuis deux longues années, je suis un peu une touche-à-tout niveau mangas, anime et culture. Mais j'ai une jolie préférence pour tout ce qui a trait à la gastronomie japonaise, et ce qui tourne autour ! Peut-être pourrons-nous même en parler ensemble ?

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5 réponses

  1. Maneki dit :

    Merci beaucoup encore une fois pour pour ces articles ! Et d’autant plus que vous vous intéressez également aux libraires, qui sont très généralement les grands oubliés.
    Toujours aussi passionnant !

    • Paul OZOUF dit :

      Rebonjour Maneki,

      Oui on pense renouveler cette partie libraire, un an sur deux probablement, ou alterner les petits libraires et les grandes surfaces culturelles, à voir !

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