Paint Your Teeth In Paris : Le Retour

L’an dernier nous vous parlions déjà de Paint Your Teeth in Paris lorsque la scène underground japonaise, qui est bien éloignée de la pop labellisée Cool Japan dont on a l’habitude, était venue secouer les salles de la capitale. Du 19 au 26 avril 2017, l’association Art Levant a renouvelé les festivités lors d’une seconde édition en invitant la crème de la crème des artistes underground japonais sur le sol parisien pour une série d’événements uniques et plus aventureux les uns que les autres.

Crédits : Frédéric COUNE

Crédits : Frédéric COUNE

Un japon alternatif

Comme nous le mentionnions l’an dernier, c’est loin d’une industrie culturelle japonaise qui se complaît dans une pop à l’image léchée qu’existe l’une des scènes underground les plus florissantes au monde. Crée par David HOENIGMAN et véritable référence en la matière, les événements Paint Your Teeth ont lieu tous les deux mois au Japon et rassemblent de nombreux artistes – qu’ils soient musiciens, acteurs, danseurs, poètes, performeurs ou bien peintres – pour mettre en valeur cette scène underground qui reste malheureusement bien trop méconnue.

En important le concept en France, Art Levant et les divers organisateurs permettent ainsi à de nombreux artistes, qui n’auraient potentiellement jamais eu la chance de montrer leur art en dehors de l’archipel,  de rencontrer un nouveau public. C’est ainsi que cette seconde édition de Paint Your Teeth In Paris a perpétué les allures protéiformes du concept en explorant les mondes du rock’n’roll déjanté et destructeur, du free-jazz expressif, de performance ou encore du cinéma avec la projection du court métrage Precut Girl d’Eric DINKIAN et de Alexandre LEYCURAS.

Fort du succès de l’an dernier, l’événement est venu à nouveau fouler les planches du théâtre L’Ogresse, du squat Le DOC et de « la plus grande des petites salles parisiennes », L’International. La performance en plein air a été elle aussi renouvelée mais s’est délocalisée du parc environnant la cathédrale de Notre-Dame de Paris pour se rendre près des cerisiers en fleur du parc de Sceaux. Mais comme si cela n’était pas suffisant, le festival s’est offert le luxe d’investir d’autres lieux importants du monde culturel parisien en prenant place au Réservoir Club ainsi qu’aux Nautes pour une clôture en bord de Seine.

Cosmos Report au parc de Sceaux. Crédits : Philippe DENIS

Cosmos Report au parc de Sceaux. Crédits : Philippe DENIS

Paint Your Teeth 2017

Mené par le saxophoniste Suzuki KOJI, Cosmos Report est un groupe de free-jazz à géométrie variable rythmant les salles de concert tokyoïtes environ deux fois par mois avec ses improvisations particulièrement expressives. Après avoir d’ores et déjà expérimenté les concerts à l’international, notamment à New York sur invitation du musicien Ron ANDERSON, le groupe se rendait pour la première fois dans la capitale française. Composé pour l’occasion de Chigusa SONODA à la batterie et aux percussions, de Ryo WATANABE au clavier, et de Ryosuke HINO à la contrebasse, le groupe a multiplié les collaborations lors de ses concerts avec notamment la danseuse Léozane WACHS ou encore le guitariste Niels MESTRE. C’est par ailleurs accompagné de ce dernier que Cosmos Report est venu apporter la meilleure conclusion que cette seconde édition de Paint Your Teeth in Paris pouvait imaginer lors du concert final aux Nautes envoûtant et stupéfiant.

Après les impressionnantes performances de butō de Mudai l’an dernier, c’était au tour de Ibuki KURAMOCHI d’envoûter le public parisien lors de ses performances en mêlant live-painting, body-painting et danse. Déjà passée par la France lors de la Japan Expo Paris 2016, la jeune japonaise a multiplié cette année les performances notamment en collaboration avec la joueuse de koto Gaho TAKAHASHI, les danseuses Laetitia BRIGHI, Laureline MIALON, Mathilde PAILLEY et Léozine WACHS ou encore le musicien de noise music Michel HENRITZI. En parallèle des performances, le travail de Ibuki KURAMOCHI – consacré au contraste qui surgit en confrontant le noir au blanc, la nature et le monde animal au monde humain et l’érotisme – a été au centre d’une exposition solo au Carpe Diem Café à Paris.

Ibuki KURAMOCHI au parc de Sceaux. Crédits : Philippe DENIS

Ibuki KURAMOCHI au parc de Sceaux. Crédits : Philippe DENIS

Ayant eux aussi été en collaboration avec Ibuki KURAMOCHI lors d’une performance au DOC, Studio Kuri faisait aussi son retour en France lors de cette seconde édition. Après des concerts au Centre Mandapa, à la Barricade Belleville ou dans les locaux de l’Association Culturelle Franco-Japonaise de Tenri, le duo composé de Katsu MIZUMACHI et de Miho IGI, souvent présenté comme des hippies 2.0, partageait à nouveau leur musique au public parisien. Avec leur nombreux instruments et des influences multiples issues des quatre coins du monde, Studio Kuri a lui aussi collaboré avec d’autres artistes comme Solène DE COCK, danseuse de butō. Cette danse est née en période de chamboulements sociopolitiques à la suite des événements de 1945 à Hiroshima et Nagasaki, prenant dès lors son indépendance du et du kabuki pour exprimer des problématiques nouvelles. Par ailleurs, le duo devrait être de retour en France prochainement en compagnie du groupe La Femme.

Cette seconde édition de Paint Your Teeth in Paris accueillait aussi son lot d’artistes au rock’n’roll incisif venu mettre sens dessus dessous les salles parisiennes, comme en témoigne le groupe de noise décalé et humoristique Kokkei No Door. Composé du charismatique et véritable show-man MIKERA et du batteur Akira MITUKUWANO, le duo survolté a su conquérir le public parisien en vivant chacun de ses concerts comme s’il s’agissait du dernier. À l’instar des riffs entraînant de MIKERA et de la frappe sèche et précise d’Akira MITUKUWANO, Kokkei No Door est venu informer le public parisien – pour le plus grand bien de ses oreilles – que leur unique leitmotiv est celui du volume et de l’humour. Lors d’un final remarquable aux Nautes, le duo est par ailleurs allé jusqu’à déclarer avec virulence son amour pour la chaîne de magasins hard-discount française, Leader Price.

Dans la parfaite lignée de Kokkei No Door, le duo The Tug a lui aussi déversé son rock puissant dans la capitale française. Formé en 2015 à Nagoya, le groupe est composé de l’américain Charley SCHOOLMASTER aux allures de poète maudit et de l’impétueux Yūki UEYAMA. Derrière une guitare saturée, une voix rauque et une frappe chirurgicale, le groupe affirme qu’il a lui aussi prêté allégeance à une musique ne jurant que par le volume. Par ailleurs, c’est avec plaisir que l’on peut redécouvrir encore et encore leur rock’n’roll ravageur et habité grâce aux démos que le groupe vendait à la suite de leurs concerts. Le studio n’ayant pas eu raison de leur saturation, il va sans dire que désormais il semble essentiel d’ajouter The Tug à la liste des must see de Nagoya.

Après leur présence remarquée lors de la première édition, le duo punk Sister Paul n’a pas manqué de faire son retour à Paris pour cette seconde édition. Toujours composé de Susumu, bassiste androgyne faisant saturer sa basse en tournant au maximum ses potards, et de MACKii, batteuse à la frappe unique, le duo a su faire vibrer les planchers lors de multiples concerts à l’imagerie glam-punk. Si Sister Paul a bel et bien participé à l’essentiel des événements de Paint Your Teeth In Paris, ils n’ont néanmoins pas chômé en multipliant les dates annexes avec de nombreux autres groupes comme KiriSute Gomen, le groupe français Burnout Kids ou encore en accompagnant le duo franco-polonais Barthelemy At Security pour leur premier concert. Après ces nombreuses dates, le groupe a pris rendez-vous avec sa fanbase anglaise pour une série de concert à Londres. Par ailleurs, Sister Paul sera de retour en France le 20 mai prochain à l’occasion du festival Japannecy.

Pourtant simplement armé d’une simple guitare acoustique et de sa couronne de fleur, Bonkichi ‘Reiko’ NAGAYAMA n’avait pas à rougir des groupes susmentionnés. La chanteuse a su elle aussi marquer les esprits de cette seconde édition avec son énergie débordante. De même, les chansons entraînantes de Bonkichi ‘Reiko’ NAGAYAMA – qui sont pour la plupart inspirées de contes et de légendes issues du folklore japonais – sont difficiles à oublier tant elles nous trottent gaiement en tête. Si l’art underground est bien trop souvent déconsidéré, et ce pour notre grand malheur, on espère réellement pouvoir réentendre à nouveau les compositions de Bonkichi ‘Reiko’ NAGAYAMA dont la bonne humeur communicative ferait l’unanimité chez le tout un chacun.

En somme, la conclusion de cette seconde édition s’avère être assez proche de celle de l’année dernière. Plus qu’une série de concert que l’on peut résumer factuellement, Paint Your Teeth est une expérience qui se vit pleinement et dont on ressort changé. Chaque date s’avère singulière grâce aux nombreuses collaborations et on se plaît à découvrir et redécouvrir chaque artiste venu de l’autre bout du monde pour rencontrer le public parisien.

Comme on ne le dira jamais assez, le projet Paint Your Teeth in Paris de Art Levant et des membres du groupe Uchronie est à soutenir impérativement puisqu’il est l’un des rares à inviter le public français à explorer la richesse de la culture underground japonaise. Dès lors, on espère sincèrement voir un public grandissant lors de la troisième édition en 2018 pour venir continuer à lutter contre l’élitisme de l’artistiquement pauvre Cool Japan.

 

Vous pouvez tenter de revivre les diverses dates du festival au travers des albums photos partagés par Art Levant (LE DOC, Le Réservoir) ou encore avec les photos de Philippe DENIS (Parc de Sceaux, Le Réservoir)

 

Remerciements à Émilie AUBERTOT, Gilles BESSOU, Gwenaël CHEVALIER, Gaël SEGEAR, et à l’Association Art Levant d’avoir permis à ces deux éditions du festival d’exister. Merci à Philippe DENIS et Frédéric COUNE de nous avoir permis d’utiliser leurs photos. Enfin, grand merci aux artistes présents et tout particulièrement à Chigusa SONODA, Ryo WATANABE, Suzuki KOJI, Ryosuke HINO de Cosmos Report ; Charley SCHOOLMASTER et Yūki UEYAMA de The Tug ; MIKERA et Akira MITUKUWANO de Kokkei No Door ; ainsi qu’à Ibuki KURAMOCHI et à Taku SUGANE pour leur générosité, leur accueil et leur gentillesse.

Japan in Motion : Et vous, quel Japon préférez-vous ?

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2 réponses

  1. ART LEVANT dit :

    Merci beaucoup pour ce très bel article.

    Notez également que SISTER PAUL est programmé cette année au festival JAPANECY, le 20 mai prochain.
    http://www.le-brise-glace.com/japannecy-2017/japannecy-2017/

  1. 20 octobre 2018

    […] Paris, Journal du Japon avait brièvement présenté la jeune artiste KURAMOCHI Ibuki lors de son retour sur l’événement. Pour autant, l’artiste voit depuis plusieurs années sa notoriété mondiale croître, avec […]

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