Coupe du Monde 2018 : folie et cruauté

Comme nous l’expliquions depuis quelques semaines, l’équipe du Japon avait préparé cette coupe du Monde pleine d’incertitudes : des cadres jugés vieillissants, un sélectionneur remercié deux mois avant le début des échéances, des matchs de préparation loin d’être rassurants… Bref, rien de bien encourageant, et dans ce contexte, nombreux étaient ceux qui ne la voyaient pas sortir vivante du groupe H (le rédacteur de cet article inclus). Après avoir surpris la Colombie et arraché un nul au mental contre le Sénégal, le Japon obtenait pourtant sa qualification malgré une défaite contre la Pologne dont la gestion a fait couler beaucoup d’encre. Vint ensuite le match contre la Belgique, illustration parfaite de toute la folie d’un sport, mais aussi de son implacable cruauté.

Les moments clés de la phase de poule

Avant d’accéder aux huitièmes de finale, le Japon a dû batailler ferme dans une groupe H homogène, sans réel favori au titre final, mais composé d’outsiders solides (Pologne, Sénégal, Colombie). Résumé des moments clés qui ont fait basculer le sort de l’équipe japonaise dans le bon sens.

Enfin une victoire contre un pays sud-américain !

Lors de la coupe du Monde 2014, la rencontre entre le Japon et la Colombie avait tourné à la débandade : dépassés par un James Rodriguez en feu (auteur notamment d’un 4ème but resté dans les annales), les Blue Samurai s’étaient inclinés 4-1 et avaient été officiellement éliminés à la suite du match.

4 ans plus tard, les Colombiens et leur armada offensive débutent le match avec un statut de favori. Mais rapidement, la machine sud-américaine se dérègle : dès la 3ème minute de jeu (!), le milieu de terrain Carlos Sanchez, victime d’un mauvais réflexe, dévie une frappe de Shinji KAGAWA du bras, alors que le gardien David Ospina était vaincu et que le ballon semblait prendre la direction du but. “La loi est dure, mais c’est la loi” : carton rouge + penalty, transformé par ce même KAGAWA.

Si la Colombie parviendra à revenir au score sur un coup-franc de Quintero, le Japon profite de sa supériorité numérique et dominera la seconde mi-temps, jusqu’à reprendre l’avantage grâce à OSAKO et s’imposer sur ce score final de de 2-1.

En parvenant ainsi à vaincre la Colombie, alors considérée avec la Pologne comme la meilleure équipe du groupe, le Japon a parfaitement lancé sa coupe du Monde et a également mis fin à une terrible série. C’est en effet la première fois qu’une équipe asiatique parvient à battre une équipe sud-américaine en coupe du Monde, en 17 (!!) confrontations.

Le retour au mental contre le Sénégal

De son côté, le Sénégal de Sadio Mané a également créé la surprise en battant une décevante Pologne sur ce même score de 2-1 (un détail qui aura son importance). Le match Japon – Sénégal est alors considéré comme une véritable finale, l’équipe remportant la rencontre ayant l’occasion de composter quasi-définitivement son ticket pour la suite de la compétition. Si le Sénégal ouvre le score, le Japon égalise grâce à une jolie frappe enroulée de Takashi INUI sur un bon travail de NAGATOMO. En seconde mi-temps, les Blue Samurai dominent le match et se créent plusieurs occasions mais sont punis de leur manque de réalisme par un second but sénégalais, plutôt contre le cours du jeu.

Toutefois, le Japon ne lâche rien : profitant d’un égarement de la défense sénégalaise, INUI (encore) sert HONDA fraîchement entré en jeu qui marque en tirant dans un but déserté par le gardien, auteur d’une sortie hasardeuse. En revenant deux fois au score, les Blue Samurai ont su faire preuve de détermination et d’un vrai mental qui leur avait peut-être manqué lors des éditions précédentes. C’est en effet seulement la 2ème fois après un match contre la Belgique en 2002 que le Japon ne perd pas un match de coupe du Monde après avoir été mené au score.

But salvateur contre la Colombie et fin de match polémique

En coupe du Monde, il faut aussi parfois compter sur les autres équipes… Malmené et mené 1-0 par une équipe polonaise déjà éliminée mais revancharde, le Japon est temporairement 3ème du groupe H et donc hors de course. Yerry Mina, défenseur central colombien, vient alors jouer un mauvais tour au Sénégal en marquant de la tête sur un corner, assurant ainsi la qualification de l’équipe sud-américaine. Ce qui met alors ce groupe H dans une situation des plus insolites.

A la suite du but colombien, le Japon dispose en effet du même nombre de points que le Sénégal (4), de la même différence de buts (0), du même nombre de buts inscrits (4), et la confrontation directe entre les deux équipes s’est soldée par un match nul 2-2. Il n’y a donc plus rien pour les départager si ce n’est… le nombre de cartons jaunes. A ce petit jeu, le Japon bénéficie de deux longueurs d’avance. La fin du match tourne alors à l’absurde, ou du moins, au non-match : bien consciente que sauf en cas d’égalisation sénégalaise, l’équipe japonaise tient sa qualification, cette dernière joue à la passe à dix face à des polonais qui ne cherchent pas non plus à attaquer, satisfaits de sortir de la compétition avec les honneurs et une victoire dans la poche. Le Japon, bien que mené, gère pourtant son score (un 2ème but polonais l’éliminerait à la différence de buts), tandis que le Sénégal ne parvient pas à égaliser.

C’est donc la 1ère fois de l’histoire la coupe du Monde que deux équipes sont départagées en utilisant le fair-play comme facteur discriminant. Si le Japon en est sorti gagnant, certains auraient apprécié un dernier match de poule plus convaincant, et le sélectionneur Akira NISHINO (ayant par ailleurs proposé pour ce match une composition d’équipe très défensive) lui-même avouera après le match avoir eu quelques regrets face à cette situation. On notera par ailleurs la réaction très digne du sélectionneur sénégalais Aliou Cissé, refusant de critiquer cette règle qui aura été fatale à ses hommes.

Japon – Belgique : le football dans toute sa splendeur ?

L’opération sortie des poules bouclée, le Japon se voit confronté en huitième de finale à la Belgique, l’un des grands favoris de la compétition.

Après une première mi-temps assez fermée malgré une domination belge et quelques contres japonais intéressants, les 45 minutes suivantes demeureront sans doute parmi les plus intenses de l’histoire du football japonais. HARAGUCHI sur une bonne passe de SHIBASAKI et INUI d’une superbe frappe après un travail de KAGAWA marquent coup sur coup à la rentrée des vestiaires et sèment la panique dans les têtes belges. Tous les regards sont alors braqués sur ce match qui était supposément le plus déséquilibré des huitièmes de finale, la Belgique étant 3ème au classement FIFA et le Japon 61ème. Les joueurs Japonais ont quant à eux l’occasion d’accrocher pour la première fois une place historique en quarts de finale de la coupe du Monde. La suite est connue de tous.

Mais comment fallait-il gérer ce 2-0 ?

Comment expliquer alors les 25 dernières minutes japonaises qui sont venues saborder un match jusqu’ici quasi-parfait ? L’entrée de Marouane Fellaini et de son jeu aérien a fait mal aux Blue Samurai, qui souffraient déjà d’un certain déficit athlétique, notamment en termes de taille (le Japon est en effet la 2ème plus petite équipe de cette coupe du Monde). Les deux premiers buts belges sont d’ailleurs symptomatiques des difficultés de la défense nippone à s’imposer physiquement dans sa surface. Un désavantage qui empêche sans doute le Japon d’utiliser la tactique dite du « parcage de bus ».

Mais on pourra aussi se poser la question de si cette équipe japonaise n’aurait pas dû, après ce début de seconde période tonitruant, essayer de calmer le jeu plutôt que de continuer à enflammer la rencontre. Jouer au maximum à la passe à dix pour frustrer les Belges (elle en était capable avec des techniciens tels que KAGAWA ou INUI) et éventuellement évoluer en contre, plutôt que de chercher autant le 3ème but. Voire, faire preuve d’une certaine forme de vice pour ralentir le rythme et gagner du temps. Compte tenu du contexte, il était sans doute temps pour le Japon de lâcher temporairement ses principes de beau jeu pour assurer l’essentiel et gagner avec efficacité plutôt que de perdre avec panache.

Un manque d’expérience fatal

Ironiquement, c’est donc peut-être ce calcul et ce vice tant critiqués après le match contre la Pologne qui auraient pu permettre au Japon de passer l’étape des huitièmes de finale, après les deux autres échecs de 2002 et de 2010. Il restera bien entendu de ce huitième de finale un match héroïque et généreux qui aura séduit et marqué le monde du football, mais aussi de nombreux regrets. Notamment sur cet ultime corner japonais mal négocié trop facilement récupéré par Courtois à la suite duquel le positionnement défensif n’a de plus pas été à la hauteur (c’est peu de le dire). Le football japonais devra donc apprendre de cette expérience, perdre en naïveté, et gagner en assurance pour parvenir à aller plus loin dans une coupe du Monde.

Quid des performances individuelles ?

Si le football japonais a traditionnellement plus joué sur la force du collectif que sur le talent individuel, plusieurs joueurs ont toutefois su mettre leurs qualités en avant au cours de cette coupe du Monde. Zoom sur les quelques joueurs particulièrement remarqués.

Takashi INUI, un ailier de poche virevoltant

Meilleur buteur japonais de ce mondial avec 2 buts, Takashi INUI s’est fait remarquer par son activité côté gauche, sa technique balle aux pieds, et ses frappes chirurgicales qui auront donc fait mouche contre le Sénégal et la Belgique. Les dirigeants du Betis Séville, qui l’ont recruté suite à la fin de son contrat avec le club basque d’Eibar, auront sans nul doute apprécié ses prestations.

Shinji KAGAWA, le métronome

Quelques doutes étaient permis sur l’état de forme du leader technique de la formation japonaise. Shinji KAGAWA a en effet connu plusieurs pépins physiques au cours des derniers mois précédant le début de la coupe du Monde. Et pourtant, le milieu de terrain du Borussia Dortmund a bien répondu présent. Son jeu de passes précis et sa maîtrise technique ont permis de fluidifier le jeu japonais, comme seul un vrai numéro 10 était capable de le faire.

Hiroki SAKAI, l’incarnation du fighting spirit

Aujourd’hui reconnu dans l’Hexagone pour son activité et sa débauche d’énergie, le défenseur de l’Olympique de Marseille a réussi sa coupe du Monde. Solide défensivement, il a également contribué à dynamiser l’attaque japonaise grâce à ses appels de balle sur le côté droit, bien qu’il ne soit pas parvenu à être décisif en phase offensive. A l’heure actuelle, il semblerait d’ailleurs que les performances récentes de Hiroki SAKAI (tant avec l’OM qu’avec la sélection nationale) aient suscité l’intérêt de plusieurs clubs anglais.

Keisuke HONDA, joueur historique dans le rôle du super-sub

Maintenant âgé de 32 ans, Keisuke HONDA n’a peut-être pas eu la carrière si prometteuse qu’on lui prédisait il y a une dizaine d’années malgré un passage notable au Milan AC. Toutefois, il a bien montré durant cette coupe du Monde que son talent demeurait intact. Akira NISHINO l’a ainsi toujours fait entrer en jeu à l’exception du match contre la Pologne, et le milieu de terrain évoluant aujourd’hui au Mexique a su se montrer décisif : un corner dont il a le secret qui trouva la tête victorieuse de OSAKO contre la Colombie, et une égalisation cruciale pleine de sang-froid contre le Sénégal. Suite à ce but, il est d’ailleurs encore davantage rentré dans l’histoire du football japonais en devenant le premier joueur de l’équipe nationale à avoir marqué dans trois coupes du Monde différentes (2010, 2014, 2018).

Contre la Belgique, HONDA a encore montré son côté imprévisible et fantasque qui aura peut-être manqué au Japon à certains moments de la compétition. Son coup-franc repoussé en corner par Thibaut Courtois peu avant le 3ème but Belge n’était pas loin de faire chavirer le monde du football. Toutefois, on pourra lui reprocher d’avoir tiré le corner suivant trop précipitamment, et surtout d’avoir visiblement cherché à trouver un partenaire dans les airs : le jeu aérien n’est pas vraiment le point fort des Blue Samurai, surtout face à la Belgique et compte tenu de la taille du gardien des diables rouges…

Tout comme le capitaine Makoto HASEBE (34 ans), Keisuke HONDA a joué ici son dernier Mondial. C’est donc un nouveau cycle qui commence pour le Japon avec le départ de deux joueurs historiques, qui seront peut-être suivis par d’autres anciens.

Le Japon durant la coupe du Monde 2018, c’était aussi :

Un piège du hors-jeu parfaitement maîtrisé et très remarqué contre le Sénégal :

Maya YOSHIDA, visiblement soucieux de taper la main des enfants en avant-match :

De belles scènes de liesse après la victoire contre la Colombie :

https://www.youtube.com/watch?v=-CHdPx4dBHE

Des joueurs bien accueillis à leur retour au pays :

 

Prochain rendez-vous pour les Blue Samurai : la coupe d’Asie en janvier 2019 qui prendra place aux Émirats arabes unis. Vainqueurs à quatre reprises de cette compétition (1992, 2000, 2004, 2011), les joueurs japonais devront faire leur possible pour faire revenir ce titre au pays au détriment de l’Australie qui a remporté l’édition de 2015.

2 réponses

  1. Rien à redire. Par contre à ajouter : on a oublié de parler de la non sélection de Shoya Nakajima (actuellement très courtisé) qui aurait fait un bien fou en attaque et qui avait pourtant été performant aussi bien en club qu’en équipe nationale cette année. Son absence avait fait polémique d’ailleurs.

    Par exemple, il aurait été plus utile dans l’effectif qu’un Asano qui a trop peu joué ou d’un Shinji Okazaki très peu utilisé aussi…

    D’ailleurs maintenant que j’y pense, il y a un gros oubli dans l’article : les bourdes mystérieuses de Kawashima durant ce mondial. Nul doute que sans elles, on aurait eu plus de chances de voir le Japon en quarts (et moins encaisser de buts « gags »……..) ou encore le placement hasardeux de Nagatomo en défense (car quand ce n’est pas de la faute de Kawashima, c’est lui le fautif… pile ou face donc).

    Cependant, nul doute que dans 4 ans, avec une défense de plus en plus « européanisée », un jeune gardien qui progresse (et s’exporte avec plus de succès ?) et l’explosion définitive de Nakajima (voire, d’un vrai 9 performant), le Japon atteindra certainement enfin les 1/4 en 2022.

    Je l’espère profondément. Ah oui… et avec un vrai sélectionneur, tacticien, expérimenté etc… car beaucoup d’amateurisme de sa part durant cette cdm (car, on en parle de cette équipe fantaisiste contre la Pologne ?! Même sur PES/FIFA on ne voit pas un « côté Sakai » ni un 11 si peu ambitieux, face à une Pologne qui était plus que prenable, car rappelons-le : Le Japon était invaincu contre eux avec ce match………………. Merci Akira pour cette première défaite qui aurait pu être évitée U_U.

  1. 4 janvier 2019

    […] Lire également : notre article sur le bilan de la Coupe du Monde 2018 du Japon. […]

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