Goblin Slayer et Moi, quand je me réincarne en Slime : ce que nous disent les gobelins…

Les séries médiéval-fantastique occupent depuis longtemps une place de choix dans la culture populaire japonaise et n’ont jamais vraiment cessé d’évoluer, quitte à parfois aller jusqu’à mettre la technologie au service de la fantasy, comme ce fut le cas avec Sword Art Online. Au delà d’un certain lissage dans la forme, le fond a eu tendance à se diversifier : nous vous proposons aujourd’hui d’analyser deux exemples très récents, Moi quand je me réincarne en Slime et Goblin Slayer !, et plus spécifiquement de la représentation du gobelin…. Car malgré quelques similitudes, leurs narrations sont diamétralement opposées.

Au cœur de deux récits pourtant si différents…

La première œuvre qui nous intéresse ici est Moi, quand je me réincarne en Slime (abrégé Tensura par la suite), une série de type « isekai » dans laquelle Satoru Mikami, un employé lambda de 37 ans se réincarne dans le corps d’un slime dans un univers médiéval-fantastique. Malgré son apparente faiblesse, il est plus ou moins invulnérable et possède la capacité « prédateur » qui lui permet d’assimiler les pouvoirs de toutes les créatures qu’il dévore. Après une courte période d’errance, il va entrer en contact avec un village de gobelins, qu’il sauvera de l’extermination. Cette light novel écrite par Fuse en 2014 a rapidement été adaptée en manga, dont la version française est d’ailleurs disponible chez Kurokawa, mais aussi en anime, également diffusée en France chez Crunchyroll.

La seconde histoire est celle de Goblin Slayer, une série de dark fantasy. Elle raconte l’histoire d’un aventurier énigmatique, le Goblin Slayer, qui mène une croisade sans répit contre les gobelins, ces monstres cruels qui n’hésitent pas à piller, à violer et à tuer tout ce qui se tient sur leur passage. Son obsession pour les gobelins reste souvent incomprise, surtout par les jeunes aventuriers qui rêvent de faits d’armes épiques sans se rendre compte que leur témérité font d’eux des proies de choix pour les gobelins. Cette light novel de Kumo Kagyu, en cours de publication au Japon depuis 2016, a elle aussi bénéficié de plusieurs adaptations, en manga et en dessin animé. Les romans et le manga sont d’ailleurs disponibles chez Kurokawa, tandis que l’animé est disponible en simulcast chez Wakanim.

Toutes deux issues de la même grande famille, la fantasy, ces deux séries ont pour élément central le même protagoniste, le gobelin. Mais il y est utilisé de façon radicalement différente et conditionne très largement le ton du récit et son orientation.

Très léger et lumineux, Tensura propose des gobelins faibles, mais pas foncièrement mauvais et qui, au fur et à mesure de leurs interactions avec le protagoniste principal, deviennent petit à petit empreints de bonté. Leur chara-design plutôt rond au début les rend mignon, facilitant l’attachement à ces petites créatures qui ne demandent qu’à vivre en paix dans leur coin. Au contraire, ceux de Gobelin Slayer sont, comme évoqué plus haut, mauvais par essence et le récit nous met immédiatement devant le fait accompli. Malgré leur apparente faiblesse, les gobelins sont extrêmement violents, assoiffés de sang, et surtout… Ils violent. Ce dernier trait, présenté très explicitement tout au long de l’œuvre, achève d’enfoncer le clou. Aucune empathie n’est possible, et même leur esthétique contribue à cet effet de détachement. À l’opposé de Tensura, chaque rencontre avec ces monstres à peau verte est un affrontement, l’occasion d’une bataille sanglante et sans pitié.

 

Parle moi de ton Gobelin, je te dirai qui tu es…

Baser notre analyse sur ces petites créatures met en exergue un aspect qui ne saute pas forcément aux yeux au premier abord : les mécanismes d’écriture de ces deux séries sont diamétralement opposés. Si les gobelins sont une motivation dans Tensura, qui pousse d’ailleurs le héros à découvrir le monde qui l’entoure, et sont donc un élément fédérateur et source d’évolution, ils sont au contraire un mal insidieux qu’il faudrait éradiquer pour pouvoir réellement vivre en paix dans Goblin Slayer.

La quête des personnages principaux de ces deux histoires prennent également leur sens à travers ces créatures, mais pour des raisons radicalement opposées. Satoru, renommé Limule lors de sa réincarnation, donne un sens à son existence en aidant les gobelins à se civiliser et s’intègre à leur société au point de devenir leur chef. Il ne semble pas garder de ressentiment quant à la tragédie qui l’a amené dans ce monde et tente d’aller de l’avant avec bienveillance. Le Goblin Slayer, lui, ne vit que pour exterminer les créatures qui ont brisé son enfance en attaquant la maison où il habitait et en violant sa sœur devant ses yeux. Il vit obsédé par son passé, dont il ne détache pas ses yeux, sans prêter la moindre attention à l’incompréhension des ceux qui l’entourent. Là où Limule tente d’aider les gobelins à s’établir en tant que force géopolitique, le Goblin Slayer ne vit au final que pour détruire ces monstres, espérant ainsi exorciser un jour ses propres démons.

À gauche, le village des gobelins de Tensura. À droite, les gobelins de Goblin Slayer.

D’une certaine façon, on peut également apparenter le drame qui a transformé le Goblin Slayer et la réincarnation de Satoru, mais elles ont là encore des conséquences radicalement opposées. Dans le cas de Tensura, elle offre à Satoru un nouvel univers dans lequel il peut s’épanouir, un monde bien plus coloré et merveilleux que celui qu’il habitait avant. Dans Goblin Slayer, par contre, le raid des gobelins qui hante le passé du héros éponyme a fait basculer ce dernier d’un monde enfantin et innocent, dans lequel il rêvait de devenir un grand aventurier pourfendeur de dragons, vers un univers adulte, froid et sombre dans lequel il est obligé de vivre, piégé par son passé. Là où Limule a perdu son corps, le Goblin Slayer a de son côté eu l’esprit brisé. Là où le premier cherche à tisser et à renforcer un lien avec les gobelins, le second cherche à couper celui qui le ramène toujours à son passé.

Dans les deux cas, les peaux vertes sont une grande source de motivation pour nos héros, et les amène à évoluer très différemment dans leur univers. En partant d’un même élément scénaristique, Fuse et Kumo Kagyu ont dirigé leurs récits dans des directions dichotomiques, créant ainsi d’un côté une histoire plutôt légère dont le monde est généralement source d’émerveillement, de découverte, et de l’autre un récit sombre, dans lequel il n’est pas question de sauver le monde dans une quête grandiloquente, mais au contraire de se confronter aux monstres les plus faibles pour protéger le quotidien de la population, même lorsque celle-ci se montre ingrate. Au récit épique de Fuse, menée par un parangon de vertu surpuissant à l’apparence étonnante, s’oppose une histoire plus sombre qui d’ordinaire mériterait à peine d’être contée, et où tous les coups sont permis pour arriver à ses fins.

Joseph Campbell avait avancé dans son ouvrage Le héros aux mille et un visages que tous les mythes racontent à peu près la même histoire, concept plus connu sous le nom de « monomythe ». Nous n’en sommes pas très éloignés ici, puisque nombre d’éléments scénaristiques utilisés dans l’une des deux œuvres sont présentes dans l’autre. Cela étant dit, ces deux histoires ont beau découler des même thèmes, cela ne signifient pas pour autant qu’ils sont des copies conformes l’une de l’autre, loin de là. Au contraire, Tensura et Goblin Slayer montrent qu’en partant d’un même point, il est possible d’obtenir deux récits radicalement différents, originaux chacun à leur façon. Ces deux séries se situent aux extrémités d’un spectre très large, qui abordent de diverses façon une quantité pléthorique de thèmes et s’appuient pourtant sur les mêmes astuces d’écritures. Dans le cas qui nous intéresse, cela ne se limite bien sûr pas qu’à l’usage de la figure du gobelin. On pourrait également prendre un autre exemple qui a d’ailleurs modelé la fantasy telle que nous la connaissons aujourd’hui, le jeu de rôle.

Le jeu des influences

Tensura et Goblin Slayer puisent en effet beaucoup dans les codes du jeu de rôle, mais encore une fois, de façon opposée. D’un point de vue extrêmement basique, on pourrait citer l’image des dés, récurrente dans Goblin Slayer, qui renvoie évidemment aux jeux de rôle « papier », comme Donjons et Dragons. Tout y est par exemple sujet à un jet de dés, à fortiori quand il s’agit d’une situation de crise. Une réussite critique peut permettre à l’aventurier chanceux de survivre à une blessure extrêmement grave quand un échec critique peut faire disparaître un membre du groupe de façon inopinée. Goblin Slayer repose très largement sur ce concept, allant parfois relever notre héros alors qu’il devrait être mort et enterré. De son côté, Tensura reprend à son compte l’esthétique et les mécanismes des jeux vidéos, avec son « Grand Sage » très proche d’une interface informatique et qui tient très largement le rôle de tutoriel et d’encyclopédie. Les références aux réserves d’énergie magique (qu’on abrégera « mana » par la suite) sont sans complexe, là où les personnages de Goblin Slayer possèdent des sorts ou de miracles dont la disponibilité est comptabilisé en nombre d’utilisation par jour.

Le lancer de dés, image récurrente de Goblin Slayer

On retrouve également un rapport au nom très fort dans ces deux séries. Dans un cas comme dans l’autre, les monstres ne possèdent que très rarement de nom, mais en avoir un est symbole de puissance. Cette mécanique renvoie directement au jeu de rôle, dans lequel il n’y aurait pas de sens à donner de nom à toutes les créatures rencontrées et où seules celles qui sont puissantes et qui présentent un intérêt pour le récit en possèdent un.

Encore une fois, le rapport au nom dans ces séries est, ici aussi, complètement opposé. Dans Goblin Slayer, les gobelins n’en possèdent pas parce d’une part parce qu’ils ne sont là que pour se faire massacrer, mais surtout pour empêcher de s’attacher à eux. Ces monstre à peau verte n’en ont pas besoin, ils ne sont que des brutes cruelles asservies par leur instinct et ne vivent que pour la rapine et le viol. L’utilisation de titres plutôt que de noms pour les plus éminents d’entre eux (chamans, chefs…) montre également que leur groupe est régie par la loi du plus fort et qu’aucune évolution sociale n’est possible parmi eux. À l’inverse, s’il n’en ont pas au début, les gobelins de Tensura en obtiennent rapidement un, signe d’un potentiel social. Le gobelin lambda n’est plus simplement réduit à sa simple race mais tire de ce nom une individualité qui lui permet de s’exprimer et de se situer dans le groupe. Enfin, le fait de ne pas posséder de nom au départ permet à Limule de créer un lien social avec les gobelins là où son absence sert surtout au Goblin Slayer et au lecteur à ne pas ressentir d’empathie pour eux, à les mépriser comme notre héros les méprise.

Kabaneri of the Iron Fortress

Le lecteur de manga vit dans un marché où les publications sont très nombreuses, parfois trop, nous donnant l’impression que tout se ressemble, au point de provoquer une certaine lassitude. Et pourtant, comme nous l’avons développé ici, il est possible d’obtenir des résultats très différents en partant des mêmes éléments. Si les ersatz ennuyeux existent, il est parfois intéressant de se pencher et d’analyser ce qui fait qu’une série se démarque d’une autre. Au premier abord, Moi quand je me réincarne en Slime et Goblin Slayer semblent ne rien avoir à voir, et pourtant nous découvrons petit à petit que, finalement, on retrouve en leur sein autant des points communs que de différences. À l’inverse, il est arrivé de voir des polémiques émerger parce que deux récits semblaient trop similaires, comme Kabaneri of the Iron Fortress, jugé trop proche de L’attaque des titans, mais plutôt que de fustiger un titre sur les apparences, peut-être est-il parfois bon de prendre le temps de réfléchir et de s’intéresser à ce qui se cache derrière.

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1 réponse

  1. 26 juin 2019

    […] KONDÔ, aussi décliné en série live sur Netflix, puis le spin-off S de Fairy Tail, et enfin Goblin Slayer lancé en septembre et accompagné par la sortie de son light novel, les deux chez […]

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