La légende de Kaihime, la tigresse d’Oshi à découvrir dans un roman historique japonais

Avis aux fans de romans historiques japonais et de l’époque Sengoku, depuis le 15 mai, le héros n’est pas un daimyô connu que l’on retrouve la plupart du temps dans les épopées guerrières mais une héroïne, Kaihime qui gagnera le surnom de tigresse d’Oshi lors du siège de son château en 1590 par les troupes de Hideyoshi Toyotomi, le nouveau maître du Japon dans cette période trouble de réunification du pays.

Après une présentation du roman, ne ratez pas notre entretien avec son auteur, Arnaud Dupuis, pour en apprendre plus sur la genèse du projet, les sources et l’écriture de ce premier livre.

©Hello Editions / Visuel de couverture par Camille Manceaux

Kaihime, une princesse guerrière (presque) oubliée

En une centaine de pages, Arnaud Dupuis raconte la vie d’une femme qui n’a pas hésité à prendre la naginata, sorte de hallebarde, pour défendre le château d’Oshi. Son père Ujinaga du clan Narita est le seigneur des lieux et au service du clan Go-Hôjô dans la région de Kantô. L’éducation prodiguée à la jeune fille (histoire-géographie, calligraphie, danse…) n’emballe pas vraiment Kaihime qui préfère regarder les samouraïs s’entraîner. Plus âgée, elle rejoint même les hommes de son père lors de leur préparation martiale allant même jusqu’à remporter un duel contre l’un d’eux. Héroïne guerrière, son tempérament rappelle Mulan, Nausicaä ou Jeanne d’Arc : de bonnes références dont l’écriture de ces personnages féminins n’en fait pas des princesses de conte de fées à sauver !

« Quant à Kaihime, elle était apparue habillée en homme, sous les quolibets des uns et les murmures de désapprobation ou d’admiration des autres. Il faut dire qu’avec son hakama noir et son kimono masculin, elle avait fière allure. Par-dessus le kimono, un hifu – chipé à l’armurerie, en même temps que l’armure légère qu’elle arborait fièrement – complétait la tenue. Nullement impressionnée, elle souriait d’un air triomphal, comme si elle savourait sa victoire d’avance, mais à l’intérieur, c’était le chaos : son cœur battait d’excitation à l’idée de se mesurer enfin à l’un des guerriers de son père. » (Chapitre 3 : L’acier et le sang)

©Hello Editions / Visuel de couverture par Camille Manceaux

Malgré les informations parcellaires dans la biographie de celle qui gagna son surnom de tigresse d’Oshi lors du siège du château de 1590, l’auteur réussit à mettre en relief la vie peu ordinaire de cette héroïne en développant la belle relation père-fille, les entraînements et les duels, le quotidien du peuple mais aussi le point culminant : le siège où Kaihime devient un symbole de résistance acharnée et de dignité. Dès le début, les choses sont écrites : l’armée du Singe déferlera tel un tsunami sur tout le Japon. Le premier chapitre décrit le château et la menace est déjà annoncée. Au cours du récit, les tambours de guerre se rapprochent progressivement : les messagers d’Odawara, château principal des Go-Hôjô, partagent l’avancée des troupes régulièrement. Les réunions entre le seigneur d’Oshi et ses conseillers, par les oreilles indiscrètes de Kaihime, maintiennent une tension jusqu’à l’attaque finale menée par Mitsunari Ishida.

« – Seigneur… Les provinces tombent les unes après les autres…

Les conseillers et proches du seigneur se tournèrent les uns vers les autres, les yeux agrandis d’effroi, ou bien une main sur la bouche, et des murmures affolés s’envolèrent dans l’atmosphère soudain devenue lourde et tendue. Mais le maître fit cesser tout bruit d’un geste de la main et d’un froncement de sourcils pour entendre la suite. De l’autre côté du paravent, Kaihime sourit malgré elle en voyant qu’elle avait fait le même geste que son père, au même moment. Puis le messager reprit :

– Plus de cent mille hommes… à pied, à cheval. Des canons, des arquebuses… sans pitié… une mer d’acier et de feu qui avance… » (Chapitre 4 : Les tambours lointains)

Entretien avec Arnaud Dupuis

Journal du Japon : Bonjour Arnaud et merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Sans originalité, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Arnaud Dupuis : Arnaud Dupuis, 58 ans. Il y a un peu plus de 30 ans, j’ai découvert l’aïkido Kobayashi avec André Cognard. Au fil du temps, cette pratique martiale m’a amené à entrevoir la culture japonaise. Certains aspects m’ont fasciné et j’ai commencé à organiser des évènements en lien avec le Japon. Puis je me suis intéressé aux guerrières de ce pays. J’avais entendu parler de 3 ou 4 d’entre elles, mais j’ai eu envie de voir plus loin… et là, surprise, il y en a bien plus qu’on ne l’imagine.

D’ailleurs, on vous connaissait comme éditeur aux éditions Centon. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ? Pourquoi avoir choisir Hello éditions et non votre maison d’édition pour Kaihime ?

J’ai toujours beaucoup aimé les livres. Tant l’objet que ce qu’il véhicule. La lecture m’a accompagné dès l’âge de 7 ans. Au début du collège, j’ai écrit un conte qui avait été proposé comme pièce de théâtre aux élèves de 5ème. Avec l’aïkido Kobayashi, et les rencontres, il m’est arrivé d’écrire des articles pour des magazines spécialisés. Au départ, l’histoire de Kaihime était surtout liée à de nombreuses recherches. Cela a quelque chose de passionnant et je n’avais pas envisagé d’en faire un livre. J’ai travaillé et reçu beaucoup de conseils d’écriture alors j’ai tenté d’améliorer le récit. Plusieurs fois. Ensuite, j’ai envoyé le texte à quelques amis de divers horizons. Les retours m’ont surpris. Voulant des retours professionnels, j’ai décidé d’envoyer ce « manuscrit » à des éditeurs… Les échanges avec Hello éditions m’ont donné envie de faire ce premier pas avec cette maison d’édition.

On dit que le premier livre est important dans la carrière d’un auteur. Pour quelles raisons avez-vous écrit votre premier roman sur Kaihime, plutôt qu’une autre figure de l’époque Sengoku ? Comment avez-vous découvert ce personnage historique encore peu connu ?

En effet un premier livre n’est jamais anodin. Je l’ai observé à plusieurs reprises en tant qu’éditeur. L’époque Sengoku est une période où Charles-Pierre Serain m’a emmené à plusieurs reprises… C’est dans cette époque particulièrement riche en conflits que j’ai commencé. De manière empirique voire hasardeuse. Trois femmes ont particulièrement retenu mon attention…

L’armée de Hideyoshi « le Singe » a eu fort à faire lors du siège du château d’Oshi… Et j’ai fait connaissance avec Kaihime et j’ai rencontré d’autres onna-bugeisha [NDLR : femme combattante]. Mais l’histoire de Kaihime, qui commence avec une naïveté et une détermination d’enfant qui ne souhaite pas être « une simple princesse » m’a beaucoup plu.

Les informations sur sa vie, notamment après le siège du château, sont assez parcellaires. Sur quelles sources vous êtes-vous basé ? Quelle est la part d’extrapolation et d’invention dans le processus d’écriture ?

En effet, les sources venues jusqu’en occident ne sont pas riches. L’IA, qui pose de nombreuses questions, est venue à mon aide. J’avais quelques points d’entrée. J’ai fait travailler cet outil à partir de sources historiques japonaises. Et j’ai commencé à obtenir bien plus de résultats que je ne l’imaginais. Ensuite, il m’a fallu analyser les sources, la cohérence liée à l’époque. C’est ainsi que j’ai commencé à tisser la trame de l’histoire. L’une des difficultés, car j’aurais aimé ajouter certains détails, est liée à la destruction du château suite à cet évènement. Hideysohi a reconnu la valeur de Kaihime, mais il ne voulait pas que des traces subsistent. Ou le moins possible. Même si des reconstitutions (maquette) ont été faites, cela reste parcellaire…

Pourquoi avoir choisi la forme du roman historique pour raconter cette histoire ?

Le roman historique apporte quelque chose de particulièrement vivant… Là où l’aspect historique pourrait rebuter lorsqu’il est trop académique, sa forme romancée permet de créer une dynamique supplémentaire. En tant qu’auteur, cela donne une forme de liberté. Notamment lorsque certaines zones sont floues voire inconnues, le roman apporte un lien qui n’existerait pas dans d’autres conditions. Il ne faut surtout pas oublier qu’un livre, quelle que soit sa forme narrative, est subjectif. La forme romancée l’admet sans difficulté.

Quelles ont été les parties les plus faciles et difficiles à écrire ? Quelle scène du roman représente le mieux l’esprit du livre selon vous ?

Écrire un roman historique a un avantage. Le phénomène de la page blanche n’est pas le même. Du moins en ce qui me concerne. Partir d’un fait historique permet de construire à partir de quelque chose. Vous découvrez un fait qui vous interpelle et vous remontez le fil… Surtout lorsque les recherches préalables ont été empiriques. Vous accumulez nombre d’informations. Il faut ensuite les trier et les organiser. J’ai particulièrement aimé la partie enfance de Kaihime. Cela m’a replongé dans ma propre enfance. Avec la naïveté inhérente.

L’histoire se déroule à la fin du 16e siècle. Je suppose que vous vous êtes pas mal documenté sur le Japon féodal et cette période importante de l’histoire japonaise avec les 3 unificateurs, non ?

En effet, j’ai réellement découvert la période Sengoku avec les écrits de Charles-Pierre Serain. Il m’a donné envie de creuser cette époque du Japon féodal. Il s’y passe tellement de choses, tant de personnages sont inspirants… évidemment c’est aussi particulièrement sombre. Sordide. Il faut accepter de voir autre chose que le samouraï et ses mythes. En dehors des films, nous avons la possibilité d’accéder à de nombreux films et séries sur cette époque. Il y a dans cette époque tant de choses fascinantes.

Dans un monde dominé par les hommes, Kaihime se fait un nom en tant que guerrière. Dans ce Japon ancien, la tigresse d’Oshi est en fait une héroïne moderne. Souhaitiez-vous faire écho à des questions contemporaines à travers ce récit historique ?

Les outsiders m’ont toujours fasciné. Kaihime en fait partie. Il y a quelques années j’ai lu La Noblesse de l’échec – héros tragiques de l’histoire du Japon [NDLR : de Ivan Morris ; traduction française de Suzanne Nétillard pour les éditions Gallimard]. C’est un livre particulièrement intéressant. Il s’agit de la vie tragique de neuf personnages qui tous se dressèrent contre des forces supérieures aux leurs, et finirent par succomber malgré les ressources immenses de leur courage et de leur volonté. Kaihime, comme d’autres, aurait pu en faire partie. Il y a probablement un écho à des questions contemporaines dans ce récit, mais ce n’était pas mon but premier.

©Gallimard

Si vous pouviez poser une question (voire plusieurs) à la véritable Kaihime, quelle serait-elle ?

Cette question n’est pas facile… Pour y répondre j’ai dû me replonger dans l’histoire. Me projeter à côté de Kaihime. Envisager de multiple questions. Oublier celles que posent notre époque, m’en détacher. Je crois que « Les paroles de votre père sur le fait de “verser le sang” vous ont-elles poursuivie ? » serait la question que je poserai à cette femme.

Votre regard sur Kaihime a-t-il changé au fil de vos recherches et pendant l’écriture ?

Oui, mon regard a évolué au fur et à mesure. Surtout lors des réécritures. Au départ je me suis fait une idée sur Kaihime. Puis à la deuxième version, alors que je m’appropriais le récit, les choses avaient changé. C’est à la quatrième version que le personnage était arrivé à sa forme définitive. Ensuite, en peaufinant, j’ai vu une personnalité qui avait grandi. Qui devenait vraiment intéressante.

Selon vous, à qui s’adresse votre roman ? Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent une fois le livre refermé ?

Ce roman s’adresse à tous les publics. Les personnes à qui j’ai fait lire le récit avant l’envoi aux éditeurs étaient d’horizons variés. Mon idée était de faire découvrir, ou du moins entrevoir, un univers avec lequel ces personnes n’avaient pas particulièrement d’affinité. Récemment, lors d’un voyage, une personne lisait l’histoire à un enfant de 8 ans. L’un et l’autre semblaient passer un bon moment. Dans une époque où le livre est en perte de lecteurs, il me semble important d’apporter quelque chose qui puisse faire voyager. Si les lecteurs ont passé un moment agréable, en découvrant une personnalité hors norme, c’est le plus important.

Kaihime, la tigresse d’Oshi est le premier récit d’une série. Avez-vous déjà prévu la suite ? A quels héros et héroïnes rendrez-vous hommage prochainement ?

Il n’y a pas de suite au sens actuel : retrouver les mêmes personnages et leur faire vivre de nouvelles aventures ne m’intéresse pas aujourd’hui. En revanche, d’autres héroïnes, de la même époque vont arriver. Mais il n’est pas question de « une autre Kaihime »… La prochaine guerrière sera inspirée d’une histoire de vengeance dans laquelle une roturière s’attaquera à un samouraï. Le récit est déjà bien avancé. Je travaille sur la question finale de ce futur roman.

Avez-vous écouté de la musique, regardé des films ou visité des lieux particuliers pendant l’écriture pour vous immerger dans une ambiance japonaise de l’époque ? Imaginiez-vous Kaihime sous les traits d’une actrice en particulier ?

Ma journée est rythmée par le travail, par des musiques (assez variées), et aussi par des silences. Des flâneries. Il n’y a pas eu d’immersion particulière, du moins pas plus que d’habitude, lors de la préparation de ce projet. En revanche lors de promenades, des souvenirs d’histoires liées au Japon, des discussions autour de séries (celles proposées chaque année par la NHK par exemple) m’ont aidé à peaufiner l’histoire de Kaihime.

Et pour finir : un dernier mot pour nos lecteurs ?

Dans une époque comme celle que nous vivons, je souhaite aux lecteurs de cet article de prendre du temps. Prendre du temps pour eux, pour leurs proches. Prendre le temps de lire et qui sait, découvrir Kaihime.

Merci pour les réponses. Et bonne lecture et bonne découverte ! Kaihime née dans l’époque Sengoku peut être une source d’inspiration pour les jeunes filles d’aujourd’hui. Le roman s’adresse à tous, amateurs de romans historiques ou de culture japonaise.

Pour en savoir plus sur la véritable Kaihime, Arnaud Dupuis a écrit cet article sur sa vie.

David Maingot

Responsable Culture à JDJ et passionné de la culture et de l'histoire du Japon, je rédige des articles en lien avec ces thèmes principalement.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *