Japonaises – Dans l’archipel de l’injustice
Les Presses Universitaires de France ont publié en mars dernier une enquête sociologique atypique consacrée aux habitantes du Japon. Fruit du travail conjoint entre un politiste français résidant au Japon et une linguiste japonaise – qui travaillent tous les deux à l’Université de Kôbe – cet ouvrage tente de brosser un portrait complet et éclairé des multiples oppressions que subissent les Japonaises, autant dans leur propre pays qu’à l’étranger. Du carcan de la langue aux stéréotypes véhiculés par la pop culture, Pierre-William Fregonese et Madoka Serikawa abordent moult sujets sociétaux à travers le prisme de ces femmes, aussi fortes qu’elles sont maltraitées.
À l’origine la femme était le soleil…
… C’est du moins ce qu’écrivait Hiratsuka Raichô en 1955 dans un texte qui continue aujourd’hui encore d’inspirer les féministes japonaises.
À l’origine, la femme était réellement le soleil. Elle était un être authentique. Aujourd’hui la femme est la lune. Elle est cette lune blafarde et maladive, qui vit dans la dépendance de l’autre, celle qui brille à la lumière de l’autre.
L’origine dont parle ici la célèbre féministe libertaire renvoie aux mythes anciens du Japon et à la figure d’Amaterasu, la déesse du soleil.

Le présent ouvrage revient lui aussi sur l’évolution historique des discriminations de genre et souligne l’impact néfaste du confucianisme dans ce domaine. En analysant la langue, les chercheurs démontrent également qu’il existait autrefois des termes où la femme étaient placée avant l’homme, termes qui ont disparu ou se sont transformés au profit de constructions patriarcales. C’est notamment le cas de meoto, qui s’écrivait avec la femme suivit du mari (女夫) pour désigner un couple, mais qui a désormais laissé la place au terme fûfu (夫婦) où l’ordre est inversé. Ce meoto ne s’écrit plus qu’en kanas et désigne de nos jours « des paires d’objets dont l’un appartient à l’homme et l’autre à la femme. »
Lorsque nous utilisons certains kanjis dans la vie courante, ou au travers de formules orales malheureuses que l’habitude a fait perdurer, nous ne faisons pas qu’écrire, nous ne faisons pas que converser, nous perpétuons un héritage de discriminations. Dans les interstices de ces idéogrammes, il y a toutes les Japonaises discriminées qui ont été et seront sans visage, parfois réduites à des radicaux dont l’Archipel use et abuse mais dont tout le monde a oublié le sens. Le Japonaises gisent là où le trait se termine.
Articulé autour de huit grands chapitres, cette enquête repose tout autant sur les témoignages de nombreuses femmes ayant accepté de témoigner que sur des travaux antérieurs et des recherches spécifiques. Parce qu’il est rédigé dans une langue fluide et littéraire, Japonaises – dans l’archipel de l’injustice est totalement dénué de la lourdeur souvent pesante des ouvrages universitaire, tout en conservant malgré tout sa rigueur scientifique. Les chapitres oscillent entre informations clés, analyses et témoignages.
Ces Japonaises souffrent de ces injustices avec une colère muette, formant une vague de ressentiments sourds comme des cris qui attendent leur heure. Des femmes d’un âge parfois mûr et chargées d’un lourd passé, et qui avancent sans ployer. Leurs visages sont légèrement creusés mais leur volonté est intacte. Elles sont drôles, elles ne sont pas résignées, elles méritent d’être entendues. Mais aussi des femmes beaucoup plus jeunes, qui ont déjà vécu des remarques négatives, des discriminations, des attouchements… Ce livre recèle de paroles comme des incantations dans la nuit, une nuit qui s’ouvre à vous.

Quand la langue enferme et modèle à son image
Une large partie de cet essai est consacrée à l’aspect linguistique de la domination masculine et la manière dont le langage façonne peu à peu la réalité. Le cas de Shiori Ito est pris comme point de départ pour interroger les limites imposées par le japonais dit « féminin ». Journaliste et autrice de La boite noire, elle disait être incapable de parler correctement dans sa langue maternelle du viol qu’elle a subi, d’où son recours à l’anglais que l’on peut notamment constater dans le documentaire Black Box Diaries, sorti en 2024.
Selon Nakamura, la langue moderne des femmes peut être décrite comme une manière de parler « modeste, polie et douce », qui évoque une image « raffinée et sophistiquée » en cohérence avec la vision traditionnelle de la « féminité ». S’ajoutent des éléments linguistiques spécifiques : le préfixe « o », les particules de fin de phrase « yo », « wa », « kashira » , les interjections « ara », « maa » et le pronom de la première personne « atashi » sont ainsi des marqueurs pertinents.
De là s’ensuit une difficulté supplémentaire pour les femmes de se défendre et de prendre conscience des oppressions du quotidien. En analysant les œuvres les plus célèbres de la pop culture, les deux auteurs montrent à quel point la langue des personnages est genrée et influence la manière de s’exprimer des petites filles, perpétuant ainsi les oppressions. Le rôle de la mère dans la construction du langage est également décisif. Est aussi abordé la pression que les femmes s’impose entre elles, notamment la perpétuation des inégalités de mères à filles. Les auteurs évoquent ainsi le cas d’une jeune femme qui trouve davantage de soutien auprès de son père, tandis que la mère rechigne à la voir faire des études, car pour elle le rôle d’une femme n’est non pas d’être éduquée mais de devenir une bonne épouse.

En novembre 2024, lors d’un entretien avec des journalistes, Naoki Hyakuta, fondateur de l’extrême droite japonaise, partage ses solutions pour contrer la baisse de natalité dans l’Archipel : interdiction d’aller à l’école après dix-huit ans, interdiction de se marier après vingt-cinq ans, pratiquer une hystérectomie sur les femmes qui n’ont pas accouché avant l’âge de trente ans. Devant le tollé sur les réseaux sociaux, l’homme plaide l’incompréhension, ajoutant qu’il ne faisait qu’élucubrer à haute voix sur des théories fictionnelles.
Comment ne pas sentir son poil se hérisser à la lecture de ces lignes, face à une aussi triste réalité ?
Catastrophes naturelles, la double peine pour les femmes
« Les catastrophes naturelles frappent sans prévenir. Les violences sexuelles aussi. » Ainsi s’ouvre le chapitre dédié à la vie en communauté dans les gymnases de réfugiés, vie à laquelle sont confrontées les femmes ayant perdu leur logement dans une catastrophe naturelle de grande ampleur. Nous pensons évidemment au séisme du Kantô en 2011, mais aussi au Grand Tremblement de terre de Kôbe en 1995 ou plus récemment à celui de la péninsule de Noto à l’aube de 2024.
À chaque fois, les femmes subissent une double peine : les « refuges » où elles sont accueillies n’en sont pas vraiment, car elles y subissent plus que jamais les agressions des hommes. Le Réseau de soutien aux femmes victimes du grand tremblement de terre de l’est du Japon a ainsi compilé les témoignages de ces femmes et de ce qu’elles ont subi : attouchements en pleine nuit, viols sous les yeux des autres réfugiés qui n’interviennent pas, bénévoles qui profitent de la détresse des survivants pour toucher leurs parties intimes sans consentement dans un geste de soit-disant « réconfort », voyeurisme, exhibitionnisme, etc. De nombre cas d’agressions sexuelles sur mineures dans les toilettes des gymnases ont également été recensés.
L’une des rares mesures mises en place a consisté à demander aux petites filles de ne pas porter de vêtements roses, afin d’éviter d’attirer l’attention des hommes.
Si le sujet n’était pas si grave, cette phrase donnerait presque envie de rire tant la « mesure » proposée est aussi ridicule que malsaine. Dans la continuité des agressions sexuelles, l’ouvrage revient également sur les origines de la prostitution organisée au Japon, avec ses fameux « quartiers des plaisirs » de l’époque Edo.
Entourés de douves et de murs, les quartiers de prostitution ne disposent que d’une seule entrée et d’une seule sortie, un dispositif visant à enfermer les femmes (…). Les prostituées sont exposées dans la mise, une pièce grillagée donnant sur la rue, depuis laquelle les clients choisissent leur favorite.
Ce qui permet de mieux comprendre le monde de la nuit actuel, un monde où aujourd’hui encore seules les femmes exerçant ce métier sont passibles de sanctions, tandis que les clients n’ont rien à craindre. De Yoshiwara à Kabukichô, il n’y a qu’un pas, et les décennies passent sans que les femmes ne puissent davantage s’échapper des griffes du patriarcat qui les enferment et les mutilent à volonté.
Vers un avenir meilleur ?
« Toute contestation légitime est perçue comme un comportement hystérique, sorcier, diabolique et dangereux.«

Le regard réprobateur posé sur les femmes qui font des études ou se lancent dans une carrière. Les réflexions sur les corps féminins pas assez maigres, pas assez épilés, pas assez clairs de peau. Les injonctions au kawaii qui font basculer les jeunes filles dans l’anorexie. Les nomikai, ces soirées arrosées entre collègues, où les femmes servent au mieux de bonnes à tout faire, lorsqu’elles ne sont pas directement condamnées à subir en public les attouchements de leurs supérieurs. L’éducation sexuelle catastrophique, qui se déroule en deux groupes bien distincts où les sujets abordés diffèrent : la masturbation pour les garçons, la contraception pour les filles… Sans parler du prix exponentiel de la pilule contraceptive, de l’existence d’un congé menstruel qui dans les faits est presque impossible à prendre, ni du mur juridique auquel se heurtent toutes les victimes d’agressions sexuelles.
La plupart des hommes considèrent les femmes comme de simples accessoires. Comme le résume Hikaru, « ils marchent à côté d’elles sans s’intéresser vraiment à elles ».
Si le tableau dépeint est démoralisant – et sur bien des aspects, hélas, très similaire à ce que l’on peut voir en France – les deux chercheurs n’oublient pas de mentionner les initiatives salvatrices faisant espérer un changement pour l’avenir. Si une révision de la Constitution en 2023 a permise d’évoquer, pour la première fois, dans la législation les « rapports sexuels non consentis », fait passer la majorité sexuelle de 13 à 16 ans et allongé le délai de prescription, c’est du côté associatif que les changements se font le plus sentir.
OHANA, Sisterhood, Ikoru et Praise the Brave. Quatre associations d’entraide fondées par des femmes dont Pierre-William Fregonese et Madoka Serikawa sont allées à la rencontre. Des femmes qui bien souvent ont elles-même été brisées, qui ont réussi à se relever grâce à la sororité et ont décidé d’apporter leur pierre à l’édifice. Des femmes qui apportent une écoute, un lieu sain où se réfugier. Des femmes qui offrent une présence à toutes celles qui sont tombées dans la prostitution, ont été violées, subissent des oppressions dans leur foyer comme dans leur travail, portent la double peine du handicap et de la pauvreté en plus d’être nées femmes, etc. À travers leurs yeux, c’est une multitude d’histoires qui se dessinent en filigrane, toutes plus sombres les unes que les autres, mais qui trouvent enfin un peu de lumière grâce à l’entraide.
Les femmes dont nous avons entendu les voix, quelle que soit l’oppression qu’elles subissent, ne voulaient que l’égalité et la paix ; jamais elles n’ont souhaité un avenir où les hommes seraient humiliés en représailles. (…) Elles n’attendent pas que l’on vante leurs mérites, elles ne veulent pas non plus cacher leur amertume, ni leur souffrance, ni leur éclat. Les Japonaises ont connu tant de douleur, tant de tristesse, sans pourtant désespérer de leur pays. Elles n’ont pas renoncé à la vie, elles n’ont pas renoncé à leurs droits, elles n’ont pas renoncé à leur voix. Toutes ont intérêt à voir le Japon évoluer enfin vers plus de justice ; le Japon lui-même y a intérêt.
Lire cet ouvrage, c’est ouvrir la porte à une autre facette du Japon, loin de l’image idyllique souvent transmise par un désir d’exotisme et une vision touristique. C’est observer la société japonaise à hauteur de femmes, de celles qui représentent la moitié de la population et sont pourtant toujours soit invisibilisées, soit déformées sous le prisme du patriarcat. C’est enfin prendre le temps de réfléchir à ces questions de genre qui sont bien plus universelles qu’on ne voudrait le croire, pour mieux faire, enfin, évoluer positivement nos sociétés.
Plus d’informations sur le site de l’éditeur.
