L’étrange et inquiétant cinéma de Kiyoshi KUROSAWA

En bientôt 40 ans d’activité, le cinéaste Kiyoshi KUROSAWA a tracé une carrière prolifique et saluée à l’international. Comme Lynch ou Jeunet, il a construit une œuvre personnelle, reconnaissable dès les premières images avec, en ce qui le concerne, l’angoisse et l’être humain comme constantes.

Son prochain film, Avant que nous disparaissions, qui sort en France le 14 mars, est l’occasion de revenir sur le parcours de KUROSAWA, d’explorer son style cinématographique jusqu’à la critique de ce dernier opus bientôt sur nos écrans. JDJ vous propose donc un cycle de 3 articles en ce mois de mars, autour de ce cinéaste qui a su bâtir une œuvre bien loin d’être ordinaire.

Premier épisode : à la découverte de l’homme et de son cinéma !

L’homme Kurosawa

Né en 1955 à Kobé, Kiyoshi KUROSAWA fait des études de sociologie à l’université de Rikkyo à Tokyo. Durant Ses années universitaires, il nourrit sa culture cinématographique et s’essaye à la réalisation avec des courts-métrages tournés en 8mm. Sorti de la fac, il devient  assistant réalisateur notamment pour Shinji SOMAI (Catch, love hotel, Lost chapter of snow: passion,etc). Il réalise ses premiers films dans les années 80 dont les plus marquants sont des films érotiques de commande (Kandagawa wars, The excitement of Do RE Mi Fa girl, Sweet home).

Kiyoshi Kurosawa au festival de Cannes 2017

Kiyoshi Kurosawa au festival de Cannes en 2017

C’est dans les années 1990, période durant laquelle il réalise plus de dix films de qualité inégale et de genres divers, que sort son premier “grand” film qu’est l’ovni horrifique Cure (1997). Il sera suivi de Charisma (1999), puis Kaïro en 2000, formant une sorte de trilogie officieuse, la plus populaire de la première partie de sa carrière.

Les années 2000/2010 voient l’épanouissement de son talent et le développement de sa renommée à l’international avec entre autres: Rétribution (2006), Tokyo Sonata (2008), la série Shokuzai (2012), Real (2013), Sur l’autre rive (2015), Creepy et Le secret de la chambre noire en 2016 (Ndlr : film tourné en France avec une distribution francophone). Yocho, son nouveau film fut présenté au festival de Berlin 2018 et traite du même thème que Avant que nous disparaissions (2018) :  l’invasion extraterrestre. Il est certain qu’aujourd’hui, Kiyoshi KUROSAWA est déjà en train de tourner son prochain film quelque part au Japon, ou même ailleurs dans le monde.

Un cinéaste de notre époque

Du haut de ses 62 ans, Kioyoshi KUROSAWA a la particularité de savoir saisir, au-delà d’un genre particulier ou d’un format, les boues stagnantes et nauséabondes des tréfonds d’une société et de l’âme humaine, qu’il expose au regard du spectateur avec une précision et une objectivité imparables. Et même si ses films peuvent avoir un aspect maladroit ou mal fignolé, il y a toujours quelque chose dans l’essence même du sujet et dans le travail de la mise en scène qui vise juste, droit au cœur.

Cure - L'espace de travail, lieu de malaise

Cure – L’espace de travail, lieu de mal-être

C’est cette aptitude à une analyse profonde et pertinente du malaise contemporain qu’il offre dans ses films, qui marque et qui nous fait dire que le bonhomme ne s’est pas trompé de métier. Films ou séries érotiques, policiers, fantastiques, drames, mélodrames, épouvante, il traque les fissures et exploite les failles de la société contemporaine au travers de la normalité qu’elle pose et du confort qu’elle créée, de telle sorte que famille et couple, travail et hiérarchie, quotidien bien sous tout rapport volent tous en éclats et révèlent les côtés les plus enfouis et déviants de l’être humain, et qui sont, dans un sens, les plus authentiques. Ainsi, la famille devient un lieu de danger, l’espace de travail celui de la désintégration.

Tokyo sonata - La famille en danger

Tokyo sonata – La famille moderne passée au crible

L’homme et la femme modernes, mis ainsi à nu avec une telle vérité, portent la solitude, l’ennui, l’absence d’ambition et d’objectifs sur leur corps qui en devient soit pesant soit disloqué, les faisant ressembler à des pantins ou à des morts-vivants. Les personnages chez KUROSAWA se déplacent souvent dans un cadre maîtrisé qui, à l’image, les enferment, marchant plus qu’errant. Ils se débattent comme au-dessus du vide qui s’ouvre au milieu de leur univers, lui, en pleine destruction. Seuls les morts et les revenants sont immobiles, ancrés dans ce chaos, trace indélébile des changements qui s’opèrent. Mais ceux qui y perdent plus sont les vivants dont l’humanité est visuellement altérée.

Creepy - le corps vecteur de sens.

Creepy – Le corps vecteur de sens.

Les films de KUROSAWA raconte le monde tel qu’il est avec cette irrémédiable conclusion que la chute n’est pas loin. Il y a dans son cinéma la volonté de rendre compte du danger qui menace la société contemporaine, à travers, par exemple, la désertification et la désertion de l’humain. Vers quoi, vers quel genre de conclusion pousse-t-il? Ne comptez pas sur KUROSAWA pour vous offrir une réponse, ou du moins celles que vous vous attendez ou que vous espérez trouver.

Une réflexion sans concession

Le dispositif cinématographique de Kiyoshi KUROSAWA repose avant tout sur un concept ou une idée, donnant comme un résultat un cinéma plus cérébral qu’esthétisant. Que ce soit dans la mise en scène, les décors ou les actions des personnages, rien ne cède aux beaux effets, KUROSAWA ne se laissant jamais tenter ni par les beaux mouvements, gracieux et emportés, de caméra, ni par les beaux décors ou la beauté des corps. Ajouter à cela que KUROSAWA n’intègre pas ou peu les codes des genres cinématographiques, ainsi ce que vous vous attendez à voir n’arrive que rarement : la caméra restera en plan fixe et le montage n’alertnera pas avec un gros plan là où l’on s’attend à ce qu’elle suive l’action, la lumière se transforme là où l’on ne l’attendait pas, ou encore les personnages n’agissent pas nécessairement comme la logique le voudrait. Ce procédé cinématographique instaure une impression d’instabilité à l’écran qui perturbe aussi le cœur des spectateurs qui, sortis de leur zone de confort, ont perdu leurs repères et ressentent l’inquiétude. 

Cure - La cellule du prisonnier, incomplète (sans barreaux)

Cure – La cellule du prisonnier, incomplète (sans barreaux)

Plan séquence, décors décalés et effets de lumière théâtraux forment une sorte de trilogie exemplaire du style KUROSAWA, celle qui immisce l’effroi dans la rétine du spectateur. Le décor forme bien souvent un double cadre dans le cadre du plan, entravant les personnages quelles que soient leurs actions. Les plans séquences, fixes ou en travelling, semblent plus diriger les acteurs que les suivre; on les y sent comme des rats de laboratoire. La lumière casse souvent le naturel d’un décor en jouant deux ambiances dans la même pièce ou interrompt le style fluide d’un plan séquence en se focalisant, tel un projecteur de théâtre, sur un visage. Elle s’affirme, dans ce cas, comme un élément perturbateur, inquiétant, loin d’embellir les choses, mais porteuse de sens et d’impressions ou de métaphores.

Retribution - Effet de miroir entre la vie et la mort.

Retribution – Effet de miroir entre la vie et la mort.

Pour finir, une précision sur l’utilisation que Kiyoshi KUROSAWA fait des décors : souvent des bâtiments en ruine ou en construction, inachevés ou délabrés mais dans tous les cas vides, ils agissent comme une métaphore de la désertification du monde et de la désertion des humains. Dans ce sens, ils symbolisent l’échec de la société moderne et l’arrivée de la fin du monde qui s’annonce. Ils sont le cadre parfait pour les histoires que racontent KUROSAWA. Ils sont même remarquables car même s’ils sont l’élément le plus visible de cet aspect de mauvaise finition ou d’un maladroit fignolage des films, évoqué un peu plus haut, ils ne dérangent pas la narration et très vite ne choque plus l’œil du spectateur. Au contraire, les décors portent véritablement le côté cérébral du cinéma de Kiyoshi KUROSAWA, offrant un écrin aussi surprenant qu’au final logique, à ses thématiques et concepts, narratifs comme visuels.

Shokuzai - Le commissariat, lieu de travail inachevé

Shokuzai – Le commissariat, lieu de travail inachevé

Kiyoshi KUROSAWA est probalement l’un des plus grands cinéastes japonais contemporains et l’un de ce qui restera dans l’histoire du cinéma. Véritable machine à tourner, ses films sont autant des expérimentations, plus ou moins réussies, qu’un regard perçant, aussi analytique que métaphorique sur l’homme contemporain et la société dans laquelle il évolue. Excellant dans le fantastique et le drame à tendance horrifique, il y exploite avec brio, grâce à un procédé narratif et cinématographique qui lui est propre, le malaise, l’étrangeté et l’effroi. L’homme et sa désintégration sociale comme psychique ou sa disparition physique, a une place privilégiée dans son oeuvre et on ne compte plus, par exemple, les apparitions de fantômes, les traces laissées par un corps comme des symboles dérangeant de l’état du monde.

Les fantômes, justement, seront le thème de notre second volet dédié à Kiyoshi KUROSAWA. Rendez-vous samedi prochain pour en savoir plus !

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4 réponses

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